CHAPITRE m
LE TBANSFORMISME
La lecture du dernier chapitre de cette étude a dû laisser dans tout esprit la conviction qu'il ne peut pas y avoir, et qu'en effet il n'y a pas, sur l'œuvre de la création, de contradictions réelles entre les faits que nous révèle la science et ceux que nous rapporte Moïse.
Le lecteur a peut-être aussi remarqué que l'auteur sacré, en racontant la création des plantes du troisième jour, celle des monstres marins et des volatiles du cinquième et des animaux terrestres du sixième, termine toujours son récit en ajoutant qu'ils furent créés "selon leur espèce". Cette expression est même répétée cinq fois dans l'énumération des animaux créés le sixième jour. Cette insistance de Moïse sur ce point particulier de sa narration finit par devenir impressionnante. On pourrait croire, vraiment, que Moïse a entrevu les temps troublés de notre époque, où tant de vérités, si clairement définies et si universellement acceptées par le sens commun pendant si longtemps, seraient reprises et mises en doute. Il semble que l'auteur de la Genèse, que guidait l'esprit de Dieu, ait voulu mettre en garde les générations futures contre certaines doctrines sophistiques que des hommes téméraires soutiendraient de nos jours au nom de la science.
En lisant Moïse, nous voyons que Dieu a créé distinctement et séparément les végétaux, puis les animaux "chacun selon son espèce". Ainsi, dès l'origine des temps, les espèces sont marquées de leur cachet et de leur type ; et comme chacune porte en elle sa propre semence, elles durent se reproduire ensuite intégralement.
Cette attestation est absolument contraire au transformisme, qui fait dériver les espèces les unes des autres par voie d'évolution ou de "transformations successives." Il s'agit donc, ici encore, de savoir si Moïse a dit vrai sur une matière aussi importante et au sujet de laquelle il semble insister, ou s'il faut plutôt s'en rapporter à certains savants qui enseignent une doctrine contraire. Il importe pour le croyant de s'assurer si Moïse, en parlant de la création des végétaux et des animaux, et disant que Dieu les créa "selon leur espèce", ne s'est pas trompé ; car le livre qu'il nous a laissé pour y asseoir notre foi et que nous tenons pour inspiré, doit être exempt d'erreurs dans toutes et chacune de ses parties. Il importe surtout au croyant de savoir quelles sont les conséquences, au point de vue moral et religieux, qui découlent du Transformisme, tel qu'enseigné par certains de ses partisans, c'està-dire l'apparition et l'existence des êtres, y compris l'homme, sans l'intervention de Dieu comme créateur. Car il y a un système transformiste qui, à la rigueur, pourrait être accepté par la raison et par la foi, si seulement il était
soutenu par les faits : c'est celui qui admet que les espèces végétales et animales sont venues l'une de l'autre, ayant pour origine un premier élément doué de vie, et créé par Dieu, la matière inorganique ne pouvant produire la vie.
Dieu à l'origine de la vie, voilà la condition indispensable. Ceux qui partagent cette opinion raisonnent à peu près comme suit : "La première molécule animée vient de Dieu. Si elle s'est transformée et a fini par produire tous les êtres que nous voyons, c'est en vertu de lois créées, elles aussi, par Dieu. De sorte que, si les espèces n'ont pas paru individuellement à la voix du Créateur, cette voix a créé le premier germe vivant avec la mission, les forces et la direction nécessaires pour produire les autres..." Dans cette hypothèse, Dieu demeure l'auteur de la vie ; aussi l'Eglise n'a pas réprouvé cette théorie. Mais, malheureusement pour elle, les faits ne la confirment pas, pas plus, du reste, que le Transformisme proprement dit. Transformisme absolu, par lequel Dieu est éliminé de la création. Ce système suppose d'abord la matière éternelle, ses tenants se contentant d'affirmer que "toute matière existe de toute éternité, parce qu'on ne saurait comprendre comment elle aurait eu un commencement." En effet, sans Dieu comme cause première, il est diflBcile de s'expliquer un phénomène aussi étonnant et si contraire aux lois de la ogique et du bon sens. En second lieu, les êtres vivants, au lieu de devoir leur origine à
un Créateur, se seraient développés d'eux-mêmes par la génération spontanée, deuxième condition indispensable au système, et auraient, avec le temps, changé d'espèce en se transformant. C'est de ce dernier système de Transformisme que nous allons maintenant dire quelques mots.
C'est à de Maillet que revient la première idée du transformisme. Voici, par exemple, comment il explique, dans son livre Telliamed publié en 1748, après sa mort, la transformation d'un poisson voîant en oiseau : "Un poisson volant, dit-il, entraîné par l'ardeur de la chasse ou de la lutte, tomba loin du rivage dans les roseaux, où il continua de vivre. Alors, sous l'influence de l'air ses nageoires pectorales se changèrent en ailes, ses ventrales en pieds, ses écailles en plumes ; son corps se modela ; !e cou et le bec s'allongèrent, et le poisson se trouva devenu oiseau." Un vrai conte de fée. Il n'est peut-être pas nécessaire de faire remarquer que l'auteur était le premier à ne pas se prendre au sérieux. Aussi, dédie-t-il Bon livre à Cyrano de Bergerac, mort fou, en disant : "C'est à vous, illustre Cyrano, que j'adresse mon ouvrage. Puis-je choisir un plua digne protecteur de toutes les folies qu'il renferme?"
Un naturaliste français de mérite, Lamark, mort en 1829, chercha à rendre compte du développement des espèces par des causes naturelles. Pour lui, Vhabitude fait tout. "Il y a, dit-il. de«
oiseaux à jambes courtes et des oiseaux à jambes longues. Le martinet les a très courtes, parce qu'il s'est plus appliqué à voler qu'à marcher ; l'échassier les a très longues, parce qu'il s'est plus appliqué à marcher qu'à voler.
" La girafe n'ayant pas voulu paître à terre, mais se nourrissant des feuilles des arbres, son cou s'est énormément allongé pour les saisir.
" La taupe, au contraire, ayant préféré vivre sous 'terre dans les ténèbres, a fini par perdre les yeux." Lamark fut suivi par Geoffroi Saint- Hilaire. Leurs théories, dites "évolutionnistes", dont le développement était très incomplet, restèrent à peu près sans écho ; du moins, on le conçoit facilement, les adversaires de l'évolution avaient beau jeu contre elles. Il en fut ainsi jusqu'à ce que Darwin, célèbre naturaliste anglais, les reprit avec quelques modifications et publia, en 1859, son grand ouvrage : "De l'Origine des Espèces par voie de sélection naturelle J" Ses vues sur la variabilité des espèces forment un corps de doctrines tel qu'aujourd'hui, "darwinisme" est presque synonyme de "évolutionnisme."
Suivant Darwin, toutes les espèces animales procèdent d'un archétype primitif ou du moins d'un nombre fort limité d'espèces, lesquelles, grâce aux conditions de leur existence, allèrent se perfectionnant jusqu'à réaliser la créature raisonnable. Ayant remarqué que les races, sous les influences de la domestication et à l'aide de la sélection naturelle, peuvent être modifiées, il en
concluait que les espèces pouvaient être également transformées.
La doctrine du savant anglais va bien au-delà de tout ce qu'avaient admis ses devanciers français. Toutefois, le problème soulevé par Darwin parut bientôt présenter plus de difficultés que l'auteur lui-même ne l'avait cru. Les raisons qu'il invoquait n'étaient pas suffisantes pour rendre compte de toutes ses hypothèses. En tout cas, l'apparition de son livre fut l'aurore d'une époque nouvelle, qui vit surgir en Angleterre, en France et en Allemagne, de nombreux adeptes qui embrassaient, pour divers motifs, les théories darwiniennes. Pour les uns, la seule chose qui importait dans tout ce débat à propos du transformisme, c'était d'écarter le surnaturel. Ainsi, dit un commentateur, s'est constituée une école qui, répudiant l'action créatrice de Dieu dans la formation des espèces, relie tous les êtres les uns aux autres par une chaîne ininterrompue, et prétend expliquer les différences spécifiques par une série de transformations accomplies sous l'empire de circonstances externes, en vertu de certaines, lois inhérentes à leur nature.
Cett€ école fit d'abord grand bruit. La nouvelle théorie fut tour à tour discutée, commentée vivement applaudie ou combattue. Comme il arrive souvent en pareil cas, ceux qui parlaient le plus fort étaient justement ceux qui la comprenaient le moins. Disons, toutefois, en justice pour le célèbre savant anglais que "si Darwin
avait un côté faible", pour parler comme Buchner, un de ses partisans, mais qui avait outré sa doctrine, "c'est qu'il attribue au Créateur la première apparition de la vie", comme le faisaient d'ailleurs ses devanciers naturalistes français, qui plaçaient Dieu à la base de la vie surnaturelle. En effet, c'est là le grand grief que plusieurs de ses disciples, qui dépassèrent bientôt leur maître dans leurs aventureuses théories, lui adressaient. Ainsi entendu, le "darwinisme" ne doit pas être confondu avec le transformisme radical et athée, et n'est pas nécessairement en contradition avec la Bible, d'autant plus que Darwin admet dans le règne végétal et animal l'existence de plusieurs types primordiaux.
De plus, Darwin, honnête homme au fond, déiste et croyant à ia création initiale, n'avait émis ses théories qu'à titre d'hypothèses ; mais là encore il fut bientôt dépassé en hardiesse et en indiscipline scientifique par bon nombre de ses partisans, qui prirent pour des faits indiscutables ce qui était encore à prouver. Ce fut bientôt un bouleversement général de la physique, de la physiologie, de la chimie. Plus que jamais la vérité du jour devint l'erreur du lendemain.
Et ce brouhaha dura environ trente ans, jusqu'à ce que, de guerre lasse, la science sérieuse, qui se fonde sur des faits bien constatés, finit par reprendre ses droits et faire justice de toutes ces théories qu'elle ne pouvait sanctionner. Ce n'est pas au moyen de suppositions et d'hypothèses
qu'on résout des questions de cette nature ; c'est uniquement par l'étude des faits, l'examen des preuves et la sanction de l'expérience.
M. le professeur Hartman résume dans lea termes suivants l'influence que le darwinisme a exercée dans le monde savant depuis la publication du livre célèbre, en 1859, De l Origine des Espèces par voie de sélection naturelle :
•'En 1860, dit-il, les adversaires de Darwin sont tout-puissants ; en 1870, la théorie commence à s'implanter dans tous les pays cultivés ; en 1880, la gloire du Darwinisme atteint son zénith, c'est le soleil qui éclaire les savants dans leurs recherches; en 1890, des doutes commencent à se faire jour sur la valeur scientifique du système ; puis une opposition formidable vient à naître ; elle se développe et résonne bientôt dans le monde comme un chœur immense ; on ne réclame rien moins que la tête du Darwinisme, et, depuis le commencement de ce siècle il devient de plus en plus évident que les jours du Darwinisme sont comptés."
"Il y a peu d'années, disait en 1905, M. de Lapparent, de l'Académie des Sciences, les doctrines darwinistes paraissaient en pleine faveur. En ce moment, c'est à qui les désertera pour revenir à l'ancienne notion des créations successives."
"Un des mérites de Darwin, avait dit un autre auteur non moins estimé , son grand titre à la reconnaissance, c'est d'avoir, en publiant son