‹ La lumière visibleChapitre 70 sur 89 · Journal des Débats du 10 août · texte numérisé non relu

Journal des Débats du 10 août

n'est pas de raisonner que les savants de l'espèce du naturaliste allemand se préoccupent ; leur souci est de se couvrir d'un manteau qui n'est pas le leur ; d'affirmer en une langue sonore, accompagnée d'épithètes à couleur scientifique, des aphorismes qui en imposent et qu'ils veulent faire accepter pour des vérités indiscutables. Le malheur est que beaucoup d'esprits crédules ou qui n'ont point les connaissances nécessaires pour distinguer tout ce que ces affirmations renferment de creux et de faux, deviennent victimes des sophismes de ces savants de mauvaise foi, qui ne sont souvent que des hommes fort ordinaires, d'un esprit étroit et très médiocrement instruits. Leurs incessantes clameurs finissent par causer chez un trop grand nombre la pénible impression que la Science et la Foi ne peuvent en réalité s'entendre, que ce sont deux forces destinées à se combattre. La grande préoccupation de ces sectaires qui parlent ainsi au nom de la soi-disant science moderne, est de trouver une arme pour triompher du surnaturel. Ils parlent ainsi au nom de la science sans y être autorisés par elle ; ils la compromettent, en mettant à son compte leurs opinions individuelles, leurs a8.sertions arbitraires, leurs hypothèses aventureuses, propres à flatter les passions du jour. Ils jouent à l'égard des véritables savants le même rAle que les intrus dans une réunion de gens de bonne société. Ce n'est pas l'amour de la vérité pour la vérité qui inspire ces auteurs, mais un désir pré-

médité de propagande antireligieuse. Voici ce que l'on disait, avec justice, de l'un d'eux, Gabriel de Mortillet, archéologue, décédé en 1898 : "Tout, dans ses écrits, révèle le parti pris, les théories préconçues, l'esprit de secte. On sent que, dans ses travaux, l'intérêt de la science et de la recherche de la vérité ne viennent qu'en seconde ligne ; le but intrinsèque à peine déguisé, c'est de faire de la science une arme de guerre, et une arme de guerre contre Dieu, contre toute connaissance supérieure ou étrangère au monde matériel en vue de faire de l'homme "un singe perfectionné" plutôt, comme on dit dans cette école, "qu'un Adam dégénéré."

Ceci explique la vogue dont a joui le transformisme pendant un certain temps et parmi un certain monde : c'est qu'il permettait de se passer de Dieu, lequel devenait un personnage fabuleux dans l'œuvre de la création. De fait, la théorie de l'évolution, devenue un dogme scientifique, tient lieu de celle de la création, et, écarte par là même le Christianisme. Tous les incrédules accueillirent donc d'enthousiasme la nouvelle doctrine. Avec le monisme de Haeckel pour base et la variabilité des espèces comme moyen, elle avait les apparences d'un système logique et conséquent. Elle rendait compte d'une manière tellement évidente, prétendait-on, de l'origine et de la filiation de tous les êtres sans le secours d'un agent surnaturel, que les enseignements de la

Bible à cet égard devenaient des puérilités propres seulement à amuser les bonnes gens. "Plus d'argile pétrie, de souffle divin, etc.", figurez-vous donc la belle victoire ! "Il est temps, chantait-on en chœur, de ranger les dogmea du péché et du salut avec les quatres âges et les gahambârs, parmi les plus dangereuses inventions de la curiosité ignorante \"

Et c'est ainsi que, durant un quart de siècle, dans ce demi-monde de la science, on chercha à s'étourdir, à se persuader les uns les autres, en prenant des airs importants, que rien ne pouvait ébranler la nouvelle doctrine, qui expliquait tout, et qu'il n'était plus besoin ni de Dieu, ni de religion révélée, ni de miracle ; qu'il n'y a pas d'autre dieu que la matière, d'autre providence que le progrès indéfini, d'autre morale que l'intérêt. L'engouement pourtant finit par se dissiper. La vérité et le bon sens reprenant leurs droits, firent bientôt voir le vide de tous ces systèmes, tout ce que ces phrases pompeuses cachaient de duperies et de folies ; que les auteurs de cette science d'imagination ne comptaient ni par le nombre, ni par le génie, rarement par aucun titre scientifique vraiment remarquable.

"Le mot science, dit Mgr Maupied, veut dire savoir exactement et non douter, conjecturer à l'aventure, supposer arbitrairement, affirmer sans

l. Rr 1 r vol.. p. 384.

!• Di> ... nu mot A/gÊ,

Parafe, IbM.

preuve. Le doute, la conjecture, la supposition arbitraire, l'afl&rmation sans preuve, sont l'opposé direct de la science. Celle-ci part de principes évidents par eux-mêmes, ou bien prouvés rigoureusement sans laisser de place au doute. Telle est la notion de la science depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos modernes matérialistes et positivistes. Pour eux, la science est tout l'opposé. C'est le doute, la négation coléreuse et passionnée, la conjecture paradoxale, l'affirmation de l'absurde, la contradiction incessante."

Il n'est pas étonnant que ceux qui s'occupent de recherches scientifiques avec un tel esprit d'aveuglement et de passion, en ennemis systématiques de la vérité, trouvent matière à des conflits entre la science et la foi.

Quand ce n'est pas l'esprit, c'est le cœur qui fait souvent défaut. "Prenez, dit Taine, les plus grands modernes antichrétiens, Frédéric, Laplace, Goethe, quiconque a méconnu complètement Jésus- Christ, regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur, il lui a manqué quelque chose."

Deux dispositions, l'humilité de l'esprit et la pureté du cœur, sont d'absolue nécessité pour mériter de connaître, de comprendre la vérité religieuse. A ceux à qui elles manquent, voici la réponse que faisait de son temps le P. Laeordaire :

"J'entends tous les jours des gens qui disent : Si la religion est si manifeste et si bien établie, pourquoi ne suis-je pas religieux ? Pourquoi ne

vois-je pas la vérité de la religion? Ecoutez la réponse : vous n'êtes pas religieux par la même raison que vous n'êtes pas chaste, vous n'êtes pas chaste, parce que la chasteté est une vertu, et vous n*êt€s pas religieux, parce que la religion est une vertu. Vous imaginez-vous que la religion soit une science qu'on apprend et qu'on exerce comme les mathématiques ! Eh ! Messieurs, si la religion n'était qu'une science, il euflSirait pour être religieux d'avoir dans sa chambre un tableau noir et un morceau de craie blanche pour barbouiller des équations algébriques. La religion, il est vrai, est une équation à résoudre, mais une équation entre l'homme et Dieu . . . entre la sainteté et la corruption, entre le fini et l'infini, entre le néant et l'être absolu. Et cette équation terrible, on ne la résout pas avec l'esprit ; on ne la résout qu'avec la vertu, non pas même avec la vertu qui fait les sages et les héros du monde, avec la vertu de Die j acceptée de nous, fruit de notre cœur et du sien, incompréhensible hyménée qui est sous vos yeux, qui vous parle, et que vous n'entendez pas, dans l'inexprimable recherche qu'il fait de V(»us, parce que vous êtes arrêtés par une triple faiblesse qui vous enivre de voud-mêmc : faiblesse d'esprit, faiblesse de rœur, faiblesse de sens."

Ces soi-disant représentants de la science dont je viens de parler, loin d'être des hommes sérieux, n'ont pas même l'esprit scientifique, esprit de

prudence, de réserve dans les affiiinations, dans l'énoncé de systèmes que l'observation et l'expérience n'ont pas suffisamment contrôlés. Remarquons même que les plus grands génies ont été les moins enthousiastes des sciences, parce qu'ils savaient en mesurer la portée et la soumettre au régulateur de la raison. Tandis que l'ignorant audacieux et beau parleur triomohe et remporte la palme, dit un poète espagnol, l'homme d'étude se cache dans l'ombre, vit dans une humble réserve, reste universellement inconnu du vulgaire ; et, solitaire, silencieux et modeste, suit le sentier obscur que foulèrent le peu de sages qui ont vécu dans le monde.

Je me souviens qu'un jour, raconte M. Ollé- Laprune, je parlais à M. Pasteur des joies que devait lui procurer ce monde des infiniment petits, découvert par lui : "Parlez plutôt, reprit-il, du sentiment de mon ignorance que chaque pas dans le monde inconnu rend plus vif ; je ne connais presque rien, je suis de toutes parts entouré de mystères." Tout grand savant, tout vrai philosophe, ajoute le même auteur, confesse le mystère, et ceci est très conforme au véritable esprit scientifique. Si le monde était arrangé comme vous le prétendez, disait-on un jour à Copernic, Vénus aurait des phases pareilles à celles de la lune ; qu'avez-vous à dire ? Copernic répondit : Je n'ai rien à dire ; mais Dieu fera la grâce qu'on trouve une solution à cette difficulté. (J. de Maistre.) Un siècle plus tard, Galilée inventait

les télescopes au moyen desquels on reconnut les phases de Vénus.

Ces grands intellectuels, ces maîtres dans le domaine scientifique, savent mieux que tout autre qu'il y a, au-delà de ce qu'ils peuvent connaître, une infinité de choses qui dépassent leur esprit, et qu'ils ne parviendront jamais à découvrir ; que bien des causes limitent la science humaine, les unes provenant des imperfections de nos facultés, de notre mode imparfait de connaître, de notre impossibilité à acquérir une connaissance adéquate de l'essence des choses, d'expliquer la nature intrinsèque de nombre de phénomènes qui nous entourent. — "Ce que je sais, disait l'illustre Isaac Newton, n'est qu'une jçoutte d'eau ; ce que j'ignore, c'est l'Océan vaste, sans fond."

Que peu de vérités scientifiques puissent être admises sans restriction, c'est ce que nous font voir l'expérience de tous les jours et l'histoire des différentes sciences. Ah ! combien en a-t-on vu de ces systèmes scientifiques qui ont été acceptés et regardés par des générations du monde civilisé comme des vérités irréfutables, puis, finalement, ont été renversés et oubliés à tout jamais!

Est-on même assuré que plus d'une de ces

théories qui semblent aujourd'hui si bien assises,

ne résisteront pas à l'épreuve du temps. Quens-

todt ' disait que la seconde moitié de ce siècle

19e) n'a fait que corriger les opinions scientifiques

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