Léon Duflot, Apologétique chrétienne
l'humanité dans la boue où elle se vautrait pour lui faire atteindre une perfection inconnue à l'antiquité païenne. Elle a enrichi les intelligences ; elle a purifié les cœurs. Il n'est pas une misère qu'elle n'ait pas soulagé, pas une lutte devant laquelle elle ait reculé, pas un état social sur lequel on .'ait vue incapable d'étendre ses bienfaits
Le Christianisme ne contribua pas peu à atténuer les effets de la pauvreté, qui était non seulement méprisée dans le monde antique, mais qui constituait une sorte d'esclavage. Une révolution s'opéra à cet égard dans les esprits, puis, nécessairement, dans les mœurs. "Dans chaque cité, dit Fustel de Coulanges {La Cité antique, p. 401) le pauvre et le riche étaient deux ennemis qui vivaient à côté l'un de l'autre, l'un convoitant la richesse, l'autre voyant sa richesse convoitée. Entre eux, nulle relation, nul service, nul travail qui les unit. I^ pauvre ne pouvait acquérir la richesse qu'en dépouillant le riche. Le riche ne pouvait défendre son bien que par son habileté ou par la force. Ils se regardaient d'un œil haineux."
Après l'établissement du christianisme, l'antagonisme des classes disparaît. A la disparité sociale et à la haine succèdent l'égalité des Ames, la fraternité des cœurs. Jésus ayant proclamé l'égalité de tous les hommes, le pauvre devient l'égal du riche, ou plutôt le riche et le pauvre
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s'aiment et se regardent comme "frères". On pourvoit aux besoins des pauvres au moyen d'un fonds commun. On se souvient que le Christ lui-même mena ici-bas la vie du pauvre et qu'à son exemple on ne devait plus mépriser la pauvreté. Dans les premiers siècles et pendant tout le Moyen âge, l'Eglise prit un soin particulier des pauvres, et il en fut ainsi jusqu'au temps de la Réforme, qui brisa l'unité chrétienne, et qui, étant la négation du principe de l'autorité religieuse, le principe même sur lequel Jésus-Christ a basé tout son enseignement, introduisit l'anarchie, dont le monde a tant souffert depuis. Si l'Eglise continua à regarder cette partie déshéritée et souffrante de l'humanité comme la portion chérie du Christ, il n'en fut pas ainsi dans les pays qui adoptèrent la nouvelle doctrine, ou plutôt les nouvelles doctrines, car elles se modifièrent presqu'à l'infini, suivant les idées que s'en firent les propagateurs en vertu du Libre examen, qui en était la base.
La conception que l'on se faisait de la propriété prit avec le christianisme la forme qui lui revenait, et qui est ainsi définie par Bourdaloue dans un de ses sermons :
"Ces richesses que vous possédez, dit-il, ne sont pas proprement à vous, parce q ue vous nen êtes, par rapport à Dieu, que les dispensateurs ; parce que vous devez lui en rendre compte un jour, parce qu'en vertu de l'obligation indispensable de l'aumône, vous en êtes redevables aux pauvres."
L'Eglise, en soustrayant la femme à la dégradante servitude qui l'opprimait sous le régime païen, l'a réintégrée dans sa dignité d'épouse et de mère et en a fait la compagne et l'égale de l'homme, non pas dans le sens prôné par certaines émancipatrices modernes, qui tend à faire dévier la femme de la voie de ses devoirs, à la tirer du foyer pour la vie extérieure, mais dans celui de sa véritable dignité, de sa vraie nature, de sa vocation et de ses besoins. La famille, désormais, sera en honneur. Le divorce, devenu une pratique habituelle chez les Romains, ne connaîtra pas le foyer chrétien. L'Eglise fait du mariage une union sacrée. Elle Im assure son unité, son indissolubilité, sa dignité, sa tranquillité par l'union des cœurs et l'égalité des droits, sa prospérité et sa joie par la fécondité, l'ordre, le travail et l'épargne.
La personne humaine a été élevée en dignité et rétablie dans ses droits. Il ne sera plus permis à l'Etat de considérer le corps et l'âme de chaque citoyen comme lui appartenant. Jésus-Christ a afifranchi les peuples de ce joug abominable. "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu." La conscience humaine est enfin libérée. La religion nouvelle arrache à César, l'Etat, son empire sur l'âme, ce quelque chose qu'il y a dans l'homme qui n'est pas à César. La famille également ne sera plus à César, mais au père. Le chrétien dorénavant devra obéir sans doute, mais sans lâcheté, être
fidèle sans sacrifier aucun des droits de la conscience. Tous les hommes sont frères et égaux devant Dieu. "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés moi-même, dit le béni Sauveur, c'est mon commandement, un commandement nouveau. Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fût fait." n s'identifie avec les pauvres ; ils ont toutes ses préférences : "Tout ce que vous ferez au moindre des miens, c'est à moi-même que vous le faites." "Il n'y a plus ni Juifs, ni Gentils, ni esclaves, ni hommes libres ; vous n'êtes tous qu'un en Jésus- Christ", s'écriera plus tard saint Paul en interprétant la doctrine du Maître.
Voilà donc, en effet, la doctrine nouvelle, la loi divine de l'amour, qui est tombée des lèvres du Christ et qui a révolutionné l'univers. C'est la doctrine où la civilisation nouvelle va puiser son élément moral, doctrine à laquelle elle devra en même temps sa prospérité matérielle et sa culture intellectuelle.
L'idée d'humanité pour la première fois entre dans le monde. Elle pénètre l'âme des plus grands comme des plus petits. Elle devient par le Christianisme l'amour de l'humanité, c'est-à-dire du prochain quel qu'il soit, sans égard à son état, sa condition, sa nationalité.
Non seulement les hommes, mais les peuples, devront se traiter avec justice, avec bienveillance et charité. C'est la doctrine que l'Eglise a reçue de son divin Fondateur et qu'elle n'a cessé de
prêcher. Jésus-Christ par son exemple et l'Eglise par son enseignement ont réhabilité le travail et relevé l'ouvrier de l'état d'abjection et de misère morale dans lequel le tenait le paganisme. Jésus a établi et consacré la dignité du pauvre et du travailleur. Il a posé de plus les conditions fondamentales et enseigné les principes seuls capables d'assurer la liberté, le bien-être et le progrès moral du prolétariat ; son Evangile contient les conditions qui doivent régir le capital et le travail. "Rends à ton ouvrier, dit l'Ecriture, le prix de son travail. Ne fais point tort au mercenaire qui dépense sa vie pour toi. Il doit vivre de son salaire."
Les premiers chrétiens vivaient tous de leur travail, travail manuel qui finit par prendre dans la société un rang honorable. L'Eglise dans le cours des siècles s'est toujours préoccupée du sort des travailleurs ; elle n'a rien négligé de ce qui pouvait être fait pour rapprocher les diverses classes de la société et établir entre elles une entente, une union parfaite. Si elle n'a pas réussi à faire disparaître plus tôt l'esclavage, c'est que la chose n'était pas possible ; si la paix et la concorde n'ont pas toujours existé entre les peuples chrétiens, la faute n'en peut être imputée à l'Eglise ni à son enseignement, et si aujourd'hui 1«* monde présente tous les symptômes d'une décadence qui nous ramène aux mœurs du paganisme et nous menace d'une nouvelle barbarie;
un abject matérialisme nous envahit, nous
avilit, nous faisant presque désespérer de l'avenir, si l'antagonisme entre le capital et le travail devient plus âpre que jamais, du moins dans certains milieux ; si, dans plus d'un pays, la haine des classes renaît, c'est que, de part et d'autre, on oublie le vrai sens de la vie, qu'on méconnaît les préceptes du Christianisme et les devoirs précis qu'il prescrit, relativement au travail, tant aux employeurs qu'aux employés. Si, comme au temps de la décadence romaine, la plaie toujours croissante du divorce, qui bouleverse la vie de famille, continue à se répandre; si elle ronge comme un chancre hideux en particulier la société de la grande république américaine au point de devenir non seulement un scandale national, mais ce qui devrait donner sérieusement à réfléchir, un mal social qui contient un germe de mort pour la nation, (il y aurait eu un divorce sur neuf mariages, suivant les dernières statistiques) c'est que l'on ne connaît plus ou que l'on méprise le commandement de Dieu qui défend de "séparer ce que Dieu a uni", en parlant de l'homme et de la femme, c'est-à-dire du mariage chrétien ^ Qu'une transgression si générale de la loi divine soit une cause de dégénération, malgré une certaine culture et la richesse matérielle inouïe à laquelle est parvenue la République, les signes en sont évidents, pour qui-
1. Les Etats lima comptent 130,000 divorces dan^ l'année Qui vient de s'écouler. (Voir L'Action catholique, 6 août 1920.)
conque veut comparer les idéals que semble poursuivre la génération actuelle avec la spiritualité des conceptions, l'élévation des intelligences, l'austérité des mœurs, la dignité des habitudes et de principes des générations antérieures. Il n'y a pas à en être trop étonné lorsque l'on sait jusqu'à quel point le matérialisme a envahi le peuple américain par l'éducation purement utilitaire que l'on donne aux générations scolaires. Le mal, d'ailleurs, est général au point de vue de la conduite de la vie. Le sentiment du devoir, l'esprit public, le patriotisme, le sentiment de la famille, l'amour mutuel, ont décliné en même temps que l'affaiblissement du sentiment religieux. L'abaissement des caractères, la course effrénée aux plaisirs, la recherche passionnée de la richesse et de la jouissance, l'exploitation de la misère publique par des profiteurs cupides, cyniques, profiteurs à courte vue et fort mal avisés d'ailleurs, le spectacle de tant d'individus dont les intérêts et les convoitises sont tout le code moral, le dégoût du travail, les exigences exorbitantes d'une liberté qui d^énère en licence, un dérèglement dans les mœurs inconnu encore il y a quelques années, et qui atteint maintenant jusqu'à l'enfance, grâce à cette double ^école de perversion les exhibitions du cinéma et les histoires de crimes que certaines feuilles publiques se plaisent à raconter, tout cela, joint à l'ignorance de plus en plus profonde des choses de la religion, nombre d'hommes vivant et d'enfants grandissant
dans une atmosphère où Dieu est inconnu, caractérise aujourd'hui un état d'esprit très répandu, et nous présage des maux encore plus redoutables que ceux que nous venons d'éprouver '.
"Parce que l'horizon est sombre et qu'un orage se prépare, on enlève les paratonnerres ; parce qu'il serait raisonnable de se recueillir, on s'amuse frénétiquement ; parce qu'il serait impérieux d'épargner pour les temps durs qui viendront certainement, on dépense follement ; le plaisir est devenu l'occupation principale, le luxe est devenu l'ordinaire ; le plaisir et le luxe font dépenser plus d'argent que le nécessaire qui coûte si cher ^ . . "
Naguère encore, alors que le sens du devoir s'imposait, on travaillait pour gagner sa vie ;
■ 1. " A l'intérieur de chaque Nation le feu couve bous la cendre. Les foyer» d'anarchie et de révolutions se multiplient. L'angoisse étreint les âmes. De.s signes précurseurs de catastrophes épouvantables se manifestent dans tous les pays. Oui, la civilisation est menacée." (Paroles de lord Robert Cecil prononcées à la Chambre des Communes, Angleterre, le 19 décembre 1919.)
Le fait est que les meneurs du socialisme, qui ne cherchent qu'à tourner au profit de l'irréligion et du désordre les imperfections inhérentes à la nature humaine et à tout état social, s'évertuent à créer un mouvement international et mondial des plus dangereux, et mènent les peuples à leur perte. Il n'est pourtant pas à appréhender que le socialisme vienne jamais à régner autrement qu'à l'état sporadique ; mais si cela arrivait ce serait la fin des dernières velléités d'initiative et de travail, et l'anéantissement de la liberté individuelle, comme cela existe aujourd'hui en Russie.
2. Voir l'article intitulé : "Comment l'humanité se jîorte et se comporte", publié dans le Crédit Canadien, livraison du mois de mai 1920.
aujourd'hui pour un trop grand nombre, l'idéal de l'existence se réduit à ne travailler que pour s'enrichir, et au plus vite.
Ne craignons pas de le proclamer, écrit un contemporain, le vrai remède au mal social qui nous ronge, c'est le retour à la vraie conception de la vie dégagée du matérialisme. Le matérialisme engendre l'égoïsme, de tous les vices le plus antisoc'al. Et l'égoïsme, hypertrophié par notre civilisation matérielle, est l'ennemi le plus dangereux de la vraie civilisation. Moins on fait d'efforts, moins on en veut faire ; plus on satisfait ses désirs, plus on veut les satisfaire ; on pense d'autant plus à soi qu'on y a pensé davantage, et l'on pense d'autant moins aux autres qu'on pense plus à soi . . "
Dans une étude du Dr Robert Meader, sous ce titre significatif : "Au lit de mort de la société", on lit ces observations profondes et remarquablement justes : — "Il n'y a qu'un moyen de sauver la politique de la crise grave qu'elle traverse dans le peuble et le Parlement : en faire de nouveau une politique catholique. Elle est à son lit de mort : si elle veut continuer à vivre, il faut qu'elle se convertisse. La société est perdue sans remède si l'esprit catholique ne ramène pas partout le courant vital que seul il peut donner : dans le peuple, à l'école, dans le gouvernement, les lois et les constitutions. C'est pour cette raison qu'il faut moins s'occuper aujourd'hui des études politiques ou économiques que des rapports sur la
situation religieuse. Aujourd'hui, en plein déluge, une seule chose doit concentrer tous les regards : l'arche, l'Eglise, une, sainte, catholique et apostolique. Non e tempo da omilie, écrivait une feuille radicale italienne. — "Le temps est passé des sermons !" Erreur : en ce moment, c'est sur toutes les places publiques, dans tous les journaux et sur toutes les tribunes qu'il faut prêcher."
Si on voulait être justes et raisonnables les uns envers les autres, les hommes des diverses classes sociales, parce qu'elles vivraient selon l'Evangile, assureraient enfin la paix du monde. L'Evangile, qui est l'esprit même de Jésus, peut seul aujourd'hui comme autrefois guérir nos maladies individuelles et sociales. "Aux maux qui nous affligent, il n'y a qu'un seul et unique remède : Jésus-Christ et sa doctrine ; que si l'on s'obstine à ne pas recourir à ce seul et l'unique remède, on aboutit fatalement : au point de vue individuel, à l'égoïsme sous toutes ses formes; au point de vue social, à la révolution, à l'anarchie, à la destruction *."
Quand l'Evangile fut révélé, dit un commentateur, ce qui lui attira, malgré les obstacles en apparence insurmontables, la confiance des hommes, c'est qu'il apportait avec lui la parole et la doctrine de vie. L'Homme ne vit pas seulement de pain. Le bien-être matériel, les lois conçues et appliquées suivant les caprices du jour, les
1. Extrait du discours prononcé par le pape Benoit XV le 24 décembre 1910, devant le Sacré Collège.
acclamations ou les revendications des masses ne suffisent pas à lui donner l'abondance d'être à laquelle il aspire. Créature raisonnable, il a besoin, pour se conduire individuellement, familialement, socialement, d'une doctrine raisonnée, logique en toutes ses parties, qui réponde à sa dignité.
Notre foi religieuse et la force de nos traditions nous ont préservés jusqu'ici des assauts du matérialisme et de ses brutalités ; c'est le témoignage qu'on se plaît à nous rendre. Notre population, en eff'et, n'a peu de goût pour les théories irréalisables. Nos ouvriers s'intéressent à leur travail, respectent les lois, tiennent à la vie domestique, et leur droite raison leur fait voir la nécessité d'une hiérarchie sociale. Aussi bien, nos écoles et nos universités sont des foyers de saines doctrines, d'un patriotisme éclairé, sources de paix, de bonheur et de véritable progrès. Soyons aases sages pour apprécier et conserver ce qui est propre à nous sauver et qui nous fait estimer de ceux qui nous entourent. Deux hommes d'Etat éminents ont déclaré cette année même "que la survivance de la démocratie et la survivance de la paix dans le monde entier dépendent de la renaissance de la vraie religion sur laquelle la civilisation du monde chrétien a été établie *." Nous avons l'avantage de posséder cette vraie religion, et l'Eglise catholique, tout le passé de notre