L'ILLUSION
« Viendra-t-elle? se demanda Léon Gobinet. Aura-t-elle sa cape de drap prune et son chapeau à aigrettes, qui lui donnent l'air d'une conspiratrice, ou bien son petit tailleur à raies vertes et rouges et son bibi orné de fleurs des champs en cuir colorié, qui lui donnent l'air d'un trottin? Quels seront ses premiers mots en entrant? Au fait, ce sera à moi de prononcer les paroles de bienvenue. Serai-je tendre ou passionné, ardent ou spirituel? Peut-être un baiser... Oui, mais, après ce baiser, il faudra dire quelque chose. Si je la remerciais, simplement? Non ! Si je lui disais : « Je vous aime, Cécile? » Non. C'est une phrase qui demande à être longuement mijotée et à être servie brûlante, au bon moment...
Il s'assit, griffonna : « Ma chérie, vous m'apportez le cadeau de vous... », biffa cette phrase et la remplaça par : « Je vous ai attendue toute ma vie, mon amour » . Il se préparait à écrire une troisième
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variante, quand il entendit la clef remuer dans la serrure et la porte claquer. Cécile Watresolt, femme d'Auguste Watresolt, négociant, parut. Elle était mi-trottin, mi-conspiratrice, en ce sens qu'elle avait joint à la cape prune le bibi aux fleurs des champs en cuir colorié.
— Ah! soupira-t-elle, j'ai cru que je n'arriverais jamais ! J'ai pris le tramway pour la première fois de ma vie. Qu'en pensez-vous?
Toutes les phrases préparées par Léon s'effondraient. Il se récria :
— Le tramway ! Pour moi ! Que vous êtes bonne, ma bonne madame chérie !
Et il ajouta :
— Quel sale temps!... Heureusement vous m'apportez du soleil. J'ai fait une heure de cheval ce matin, au Bois, par une pluie battante. J'ai peur que Ténébreux ait attrapé mal. Ces pur sang sont si fragiles!... Voulez-vous voir mon Fragonard et mon Glodion?
— Je ne suis pas venue pour voir vos chevaux, repartit innocemment Mme Watresolt. Je vous avouerai que j'ai peur, que j'ai cru partout me cogner à mon mari, et que j'ai un trac fou de le rencontrer en sortant tout à l'heure... J'en suis glacée... Et je crains de vous paraître désagréable. Mais, que voulez-vous?... La rue... ces hommes qui me dévisageaient... Bref, j'ai un peu l'état d'àme de ces gens qui ont été si malades pour aller à Londres que l'idée du retour leur gâche
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tout le plaisir... Enfin, vous n'ignorez pas qu'un négociant aussi riche que M. Watresolt peut soudoyer tout le monde. Et il est jaloux. Et votre concierge a l'air d'une fameuse crapule...
Là-dessus, elle se défit de sa cape, à la façon mélodramatique des mousquetaires de théâtre quand ils vont se battre en duel, refusa un fauteuil, prit une chaise, s'assit sur le bord comme une personne qui est décidée à abréger sa visite et n'offrit à Léon qu'une main gantée au bout d'un bras roidi.
— J'ai trop peur, mon ami. Je me pose et je m'envole.
— Mon oiseau, dit Léon, tout va s'arranger. N'avons-nous pas sous la main de quoi vous rassurer complètement? Téléphonez à votre mari sous un prétexte quelconque. Vous constaterez qu'il est bien tranquille à son bureau, et plus rien ne m'empêchera de vous dire que vous êtes mon étoile, mon parfum, ma raison d'être, et que je vous ai espérée toute ma vie... Voilà l'appareil ; demandez le numéro.
La communication obtenue, Cécile prit sa voix la plus câline.
— La maison Watresolt, Lobemuche et Cie? Allô? M. Watresolt est-il là? C'est toi, mon chéri?... Non... Ah! pardon... Comment?...
Elle garda le récepteur quelque temps contre son oreille et le laissa retomber lourdement sur la table. Léon vit alors avec stupeur qu'elle était
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livide, et qu'elle essayait en vain de proférer un son.
— Au moins, interrogea-t-il, ce n'est pas une mauvaise nouvelle?
Et Cécile bégaya :
— Mon... mon... ma... ri... est mort.
— Mort?
— Mort. On ma répondu qu'il venait de mourir, qu'on l'avait transporté chez lui, et on a ajouté : « D'ailleurs, il nous semblait très bas depuis quelques semaines. » Je suis anéantie...
Machinalement, Léon regarda son papier, mais il n'y trouva pas de formule pour un cas aussi inattendu. Il se contenta de juger :
— C'est épouvantable!
Il corrigea aussitôt, car il était fataliste pour les catastrophes qui arrivaient aux autres :
— C'était écrit! Que voulez-vous? Vous n'avez rien à vous reprocher.
— Rien à me reprocher! sanglota Cécile. Je suis veuve, et je l'apprends ici! Quelle horreur! Ma cape, s'il vous plaît. J'ai honte de me voir habillée de clair... Quelle horreur! Descendez avec moi; j'ai les jambes coupées; vous me mettrez dans une voiture... Quelle horreur! Quelle horreur!...
Quand la voiture fut arrêtée et que Cécile fut installée à l'intérieur, Léon déclara :
— Écoutez, je vais m'en aller...
Mais elle le conjura de ne pas l'abandonner dans un moment pareil. Elle se moquait bien des
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convenances, maintenant ! Elle n'avait ni un parent ni un ami. Elle n'avait que lui...
Il pâlit légèrement, monta dans la voiture et donna l'adresse. Il y eut quelques minutes de silence pénible, et Léon recommença :
— Écoutez, je vais m'en aller. Cécile, ma chère Cécile, ce qui vous arrive est affreux, et ce qui m'arrive est atroce. Je comprends les devoirs qui m'incombent dans une circonstance pareille; je suis un gentilhomme, Cécile; mais...
Il y avait beaucoup de « mais ». Et Léon se confessa. Sa fortune? Une blague! Sa situation d'ingénieur? Une blague. Il tenait en cachette les livres d'un tailleur qui, en revanche, lui cédait quelques habits... Son pur sang Ténébreux? Ouiche ! Une bête hors d'âge, louée dix francs à un manège. Son Clodion? Un moulage! Son Fragonard? Une croûte signée d'un ami qui portait ce nom. Il s'exaltait.
— Je ne déjeune jamais; je n'en ai pas les moyens... Je me lève tard et je dîne en ville. Une misère que vous ne pouvez soupçonner! Tenez, un détail : un de mes ami3 me passe ses vieilles chemises : ma femme de ménage me coud des poignets neufs; regardez... Pour vous offrir quelques gâteaux aujourd'hui, j'ai dû me priver de tabac pendant plusieurs jours.
Réduit à de tels expédients, il ne pouvait songer à assumer la responsabilité d'une femmey et il répéta pour la troisième fois :
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— Écoutez, je vais m'en aller...
Elle parut sortir d'un rêve, secoua la tête et fit:
— Non, vous ne vous en irez pas. Moi aussi je vais vous dire la vérité.
Et elle révéla que M. Watresolt ne subsistait que des libéralités d'une parente, laquelle, haïssant Cécile, la laisserait sans ressources du jour au lendemain. Les affaires de la maison Watresolt, Lobemuche. et Gie périclitaient au point que M. Lobemuche s'était livré pour son compte personnel à des opérations frauduleuses. L'automobile était de location, de location impayée. Enfin, ses robes étaient prêtées par un couturier dont elle lançait les modèles.
Jamais ils n'auraient cru qu'ils pourraient en ce jour se déshabiller à ce point, ni paraître si misérables, si grelottants, une fois nus. Malgré les « Ecoutez, je vais m'en aller » que balbutiait Léon avec l'entêtement du désespoir, il dut accompagner Cécile jusqu'au seuil de la chambre conjugale. Elle ouvrit la porte et poussa un grand cri. Devant eux, sans faux col, les pieds dans des savates, M. Watresolt, rouge de santé, éclatant de bonne humeur, faisait de la gymnastique suédoise. Il s'étonna de voir arriver sa femme, suivie d'un inconnu; mais Cécile reprenait son sangfroid.
— Je m'étais à moitié évanouie dans la rue. Monsieur a eu la bonté de m'assister.
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M. Watresolt exposa sa reconnaissance et son désir de revêtir une tenue plus convenable.
— Attendez-moi dans le salon, J'espère que monsieur voudra bien dîner avec nous...
Quand ils furent seuls, Cécile respira.
— Ouf! la demoiselle s'est trompée de numéro et quelque sinistre crétin s'est amusé à me mystifier. Quelle lâcheté, croyez-vous?
— Si je le tenais! s'écria Léon.
Le dîner fut triste, malgré l'empressement de M. Watresolt, qui voyait en tout nouveau venu un commanditaire possible. Il parla longuement de ses affaires florissantes, de son associé Lobemuche, qui possédait, affirmait-il, un million de rentes; de leur automobile... Cécile, gênée et rougissante, roulait des boulettes de mie de pain. Soudain elle insinua :
— Je crois que M. Gobinet préfère le cheval, Ne vous ai-je pas vu au Bois sur un pur sang, monsieur Gobinet?
A ces mots, Léon releva la tête, transfiguré. Il déclara attacher plus d'importance à sa collection qui comptait deux perles : un Fragonardet un CIodion. Comme Cécile le regardait, il rentra instinctivement ses manchettes, ses manchettes cousues par la femme de ménage... Mais le regard de Cécile, loin d'être ironique, ne luisait que de tendresse et de promesses. Il y a des amours qui sont des espèces de complicités dans le mensonge. Ils étaient de nouveau embellis et protégés par
126 l'illusion
leurs illusions; ils avaient chaud; ils s'aimaient...
Soudain la sonnerie du téléphone retentit. Cécile courut et revint quelques minutes après, espiègle.
— C'était quelqu'un qui se trompait, annonça-telle : on demandait M. Chabirot. J'ai répondu que M. Chabirot venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie.
Benjamin Pilastreaux, à peine marié, reconnut que Constance, son épouse, avait un singulier besoin de tragédie. C'était pourtant une petite femme d'aspect doux, plutôt timide et qui semblait écrasée sous le poids formidable de ses cheveux roux. Elle avait été une fiancée muette, terrifiée par des parents sévères. Souvent, après un de ces baisers défendus que Benjamin lui prodiguait en cachette, elle murmurait : « Ah! je voudrais mourir î » mais il prenait cela pour un de ces souhaits purement verbaux par quoi s'exprime une passion polie.
Le soir de leur noce, au moment où Pilastreaux entrait dans ce chaste sommeil qui éloigne un dormeur de la personne la plus aimée, à cette minute redoutable où le mari fait entendre son premier ronflement, Constance s'écria :
— Entendez-vous? Il y a le feu !
— Tu veux dire, objecta le pauvre homme, que des pompiers passent.
— Non ! Non ! Il y a le feu ici ! je l'aurais parié ! Et nous sommes au cinquième ! C'est épouvantable ! Au feu !
Elle ajouta, de confiance :
— Laçage de l'escalier forme cheminée d'appel, J'entends des cris...
La trompe des pompiers ne retentissait plus qu'au loin et faiblement. Constance, échevelée, prétendit cependant sentir la chaleur des flammes, Elle sauta du lit et se mit à hurler de telle sorte qu'elle réussit à mettre la panique dans l'établissement. Comme, vêtus à la hâte, ils gagnaient le corridor, ils furent assaillis par un monsieur étranger dont les reproches, prononcés d'une voix gutturale dans un dialecte incompréhensible, furent suivis d'une mimique si injurieuse que Benjamin dut le corriger. Les garçons s'interposèrent, tandis que Constance, sanglotante, répétait :
— Mon mari a tué quelqu'un ! Mon mari a tué quelqu'un! Laissez-le! Il vase constituer prisonnier. Il a vu rouge, messieurs ! Il a des circonstances atténuantes !
Ils quittèrent l'hôtel au petit jour, suivis de malédictions.
Constance s'obstinait :
— Il y a eu le feu, mais ils l'ont caché aux voyageurs. Quant à ce monsieur, tu as dû lui casser
la colonne vertébrale, mon chéri. Peu importe ! si l'on te poursuit, nous nous réfugierons en Grèce ; nous vivrons modestement; nous changerons de nom...
A partir de cet incident, Benjamin craignit l'imagination de sa femme. Lui-même était resté un gros enfant, soucieux de sa santé, douillettement capitonné au moral comme au physique, et cuirassé d'égoïsme. Il abrégea leur voyage de noces, d'autant que Mœe Pilastreaux, à chaque arrêt inattendu du train, menaçait de se jeter par la portière, afin d'éviter une collision qu'elle affirmait fatale. Enfin, tout voisin de wagon lui paraissait cacher dans sa valise des tampons d'ouate, du chloroforme et des couteaux à cran d'arrêt. Au milieu de ces transes, elle engraissait faisant par jour trois excellents repas.
Quand ils furent installés à Paris, Benjamin se crut sauvé. Il devait déchanter le lendemain de leur arrivée. Au cours du déjeuner, il lit observer à sa femme :
— Mon petit chou, ta cuisinière allonge les sauces et ne nous sert que les feuilles vertes de la romaine.
Constance se leva.
— J'ai compris.
— Ce n'est pas terrible, mon trésor...
— J'ai compris. Adieu.
— Gomment, adieu?
— Adieu. Tu te souviendras que je t'aimais...
— Es-tu folle? Où vas-tu?
Où elle allait ? Chez l'armurier, ou sur l'un des monuments d'où l'on peut choir sans risque de se manquer. Elle ne céda qu'à des supplications, à des promesses, à des serments, et tout faillit recommencer parce qu'il se permit de remarquer :
— Tu es la plus délicieuse des femmes, mais je t'assure que tu as besoin de mettre de la tragédie dans ton existence.
Après quelques semaines, Pilastreaux s'ennuya. Avec un sourire semblable à celui des Japonaises quand elles saisissent le poignard qui leur permettra de faire hara-kiri, Constance amena au domicile conjugal une dangereuse amie, Lucienne Girarduc.
— J'introduis, déclara-t-elle, la louve dans la bergerie. Lucienne, mon mari ne va pas tarder à s'éprendre de toi. Tu as cessé d'aimer Girarduc ; c'est toi-même qui me l'as dit, et ce sera l'histoire de tous les jours. Seulement, moi, je ne suis pas de ces Parisiennes comme on en fabrique à la douzaine...
Ils se récriaient, gênés, tentaient de prendre la chose en plaisantant ; Constance fit un grand geste.
— Oh ! n'ayez pas peur : c'est moi que je supprimerai.
Avec de pareils préliminaires, la soirée fut sinistre. Girarduc, qui vint chercher sa femme
vers minuit, semblait inquiet et soupçonneux. Après leur départ, Constance renseigna son mari :
— Elle est depuis quatre ans la maîtresse de Jouxte, l'ami de la maison. Girarduc finira par découvrir le pot aux roses et il y aura du sang, je te le garantis. Je regrette d'autant plus de t'avoir présenté cette aventurière qu'elle te plaît.
— Mais, ma mignonne, je te jure...
— J'ai vu tes yeux quand elle t'a donné la main en te disant bonsoir, avec une ironie qui ne m'a pas échappé. Je te préviens : elle a des cors et des varices. Ah! tu blêmis ! ça m'est bien égal. Elle a des cors et des varices ! Elle a des cors et des varices !
Elle le répéta tant de fois qu'elle finit par se tromper : « Bisque! Bisque! Rage! Elle a des vors et des carices,elle a des vices et des carors ! » Et cela se termina par une attaque de nerfs. Trois jours plus tard, elle invitait son amie à prendre le thé. Benjamin était là. Vers cinq heures, elle déclara :
— On sonne. C'est une nouvelle cuisinière. J'ai chassé l'ancienne, qui avait des manières d'empoisonneuse. Allons! le sort en est jeté ! Je vous laisse seuls.
— Voyons, protesta Benjamin, tu es insupportable...
— Vous avez dix minutes : assez pour vous
embrasser sur les lèvres et vous donner un rendez-vous.
— Constance! s'indigna Lucienne, si j'étais sûre que tu penses ce que tu viens de dire, je ne remettrais jamais les pieds ici. Pour qui me prends-tu?
Et, Constance s'étant éloignée, elle haussa les épaules, se mordit les lèvres, posa sur un coussin le plus joli pied du monde, puis regarda Benjamin de telle sorte que celui-ci se crut forcé de suivre point par point le programme que venait de lui indiquer sa femme. Tout cela se déroula avec une telle rapidité qu'ils ne surent bientôt plus quels mots ajouter et que la rentrée de Constance les soulagea.
— Alors ? demanda celle-ci, vous vous êtes bien entendus ?
— Je lui ai donné rendez-vous ! plaisanta Benjamin.
— Et il m'a embrassée, ajouta Lucienne. Il embrasse fort bien. Je te fais mes compliments.
Sur ces gracieusetés, ils se séparèrent. Deux jours après, Mme Girarduc et Pilastreaux se retrouvaient clandestinement dans un appartement meublé. Lucienne arriva palpitante, suivie de près, affirmait-elle, par une ombre suspecte. Cette ombre n'était autre que celle de M. Jouxte, qui voulut d'abord tout casser, puis réfléchit qu'il manquait de droits et s'en fut prévenir le mari. Une demi-heure après il revenait, flanqué
l'un Girarduc chauffé à blanc et pâle de fureur.
Au moment où ils débarquèrent, Benjamin fuyait dans une automobile. L'amant et le mari jetèrent à leur chauffeur l'ordre de suivre et d'atteindre cette voiture qu'ils perdirent et retrouvèrent juste au moment où Pilastreaux en descendait devant son domicile. Ils coururent, après lui, entrèrent dans l'appartement à sa suite, et, tel le héros d'un drame à panache, Benjamin dut combattre deux ennemis à la fois. Au cours delà mêlée, se sentant le plus faible, il parvint à saisir son revolver. Une détonation retentit. Jouxte et Girarduc, sains et saufs se retirèrent en proférant d'horribles menaces. Constance parut et son mari, à bout de forces, s'évanouit.
Quand il se réveilla, sa femme était auprès de lui. « Que me ménage-t-elle? » pensa le malheureux. 0 stupeur ! Elle souriait. Il fit, assez bêtement :
— Que dis-tu de tout cela?
Placide, elle répondit :
— Je dis que ça ne prend pas !
— Elle s'expliqua :
— Ah ! on arrange pour moi une petite comédie! Ah ! on prétend me donner une leçon ! Vous me connaissez bien peu. Raté le coup du revolver ; raté, le coup delà rixe ! Ce n'est pas Lucienne qui me rendra jalouse, avec ses cors et ses varices! Inutile d'ajouter que je ne la reverrai de ma vie, pas plus que son imbécile de cornard. Il faudra
trouver autre chose. Je n'ai pas coupé dans le panneau une seule minute. Je suis encore clairevoyante, je n'ai nul besoin de tragédie, quoi que tu dises...
Et elle conclut, avec une résignation ineffable : — Dieu ! que les hommes sont compliqués !
EN DEJEUNANT...
Félix Paupier et Armand Grivelin, bien emmitouflés au fond de l'automobile, admiraient le paysage, d'un roux d'ambre sous le ciel gris. C'étaient des hommes mûrs, riches, un peu épais, des messieurs confortables qui pratiquaient le plus égoïste des célibats.
— Tu ne trouves pas qu'il fait faim ? s'écria tout à coup Armand. Nous n'arriverons pas à Greville avant une heure. Arrêtons-nous ici. Où sommesnous?
— Devant un restaurant.
— Presse la poire, pour qu'Auguste s'arrête. Le restaurant paraissait sympathique. Le patron
vint en personne au-devant des clients.
■ — J'ai toujours des œufs, déclara-t-il, et je peux tordre le cou à un poulet.
Les amis s'installèrent.
— Quelle phrase ! murmura Félix. Il vient de
me couper l'appétit ; je le verrais en train d'égorger cette innocente volaille...
— Les délicats sont malheureux ! railla Grivelin. La chute des feuilles te rend sensible!
— Et quand cela serait? Gela m'ennuie qu'elles tombent toutes.
— Gomme nous mourrons tous.
— On le sait! Tu n'as pas besoin de le hurler...
— Tu n'aimes pas l'inexorable... Fais-toi une raison. Tiens, je te propose un peu de saucisson pour commencer. Ce saucisson est fait de chair d'àne... Ça te dégoûte?... C'est pourtant gentil, un âne : « Il s'attache à son maître quoiqu'il en soit ordinairement maltraité, il le sent de loin et le distingue de tous les hommes... »
— Es-tu assez spirituel ! Tu as juré de m'empêcher de déjeuner...
Ace moment, la bonne s'écria, rouge d'orgueil :
— Monsieur Desthomineix! Une autre auto ! Une automobile stoppait. En descendirent un
vieux monsieur à favoris blancs et qui boitait, puis, extirpée de l'intérieur, grâce aux soins conjugués du chauffeur et du vieux monsieur, une dame-momie, empaquetée dans des fourrures et dans des voiles, et dont le visage, encore fin, disparaissait sous un maquillage agressif.
— Qui est-ce? toi qui connais tout le monde? interrogea Armand.
— Laisse-moi tranquille... M. et Mme Vincenagues. Là... Es-tu content?
M. et Mme Vincenagues choisirent dans la salle déserte, la table qui faisait vis-à-vis à celle de Paupier et de Grivelin, avec ce besoin de se resserrer, de faire groupe qui distingue les Parisiens. M. Vincenagues disposa sur son nez un binocle formidable pour consulter la carte. Mais le patron, fidèle à sa formule, répéta :
— J'ai toujours des œufs et je peux tordre le cou à un poulet.
— Parfait! approuva Mrac Vincenagues. Choisissez-le bien tendre.
— Tu vois, glissa Armand à Félix, elle est moins sensiblarde que toi, la da-dame !
Mais Félix s'était plongé dans un journal. Il psalmodia cet alexandrin :
— Port-Saïd, Djibouti, Colombo, Singapore...
— Un itinéraire! Tu as envie de t'en aller, de quitter ton petit ami? C'est la vue de ce couple qui te donne des idées noires...
— Assez!
— Ecoute la dame qui invective son conjoint... On entendait, en effet, des bribes de phrases
prononcées par Mme Vincenagues sur le mode courroucé : « ... boiras pas de vin pur... Si : une fois est coutume... peut plus te sortir... et après le café, la fine Champagne... le lait des vieillards... je sais !... Non... tu entends? »
M. Vincenagues faisait le gros dos sous l'orage. Soudain il reconnut Félix. Sa surprise parut grande. Il susurra à sa compagne : « En face...
Paupier!... » Mme Vincenagues écarta des voiles, dégrafa des fourrures et chercha un face-à-main qu'elle appliqua sur son masque étrange. Félix rougit, puis il pâlit.
— Sérieusement lui dit Armand, prends un peu de poulet, imbécile... Tu ne salues pas ces personnes? Vois : le vieux te sourit.
M. Vincenagues souriait, e-n effet, vaguement, et surtout des yeux. Mme Vincenagues, son examen terminé, rentrait son face-à-main et remettait voiles et fourrures en ordre, avec une sorte de hâte, de désillusion, comme si le spectacle n'avait pas valu la peine qu'elle s'était donnée. Le chien du restaurant se chargea d'établir la liaison entre les tables. 11 s'assit au milieu, exactement, en borne-frontière, et prit cet air de mendiant où les chiens mettent un reproche qui bouleverse les cœurs sensibles. M. Vincenagues lui jeta un os. Félix en jeta un autre. Le chien croquait un pilon comme une dragée. Les autres le regardaient et enviaient ses dents...
— C'est un chien policier ! lança M. Vincenagues à l'adresse de Félix.
— Oui... sans doute... II a des crocs terribles! balbutia celui-ci.
— On n'aimerait pas entrer en discussion avec lui, conclut le vieux monsieur.
— Non, certes...
Mais Mme Vincenagues, visiblement horripilée, siffla entre 3es dents un : « C'est fini, Adolphe? »
EN DEJEUNANT.
si menaçant que son époux ne souffla plus mot. Quelques minutes après, le couple s'en allait. Comme Mm0 Vincenagues partait la première, furieuse, méprisante et balayant la sciure de bois d'une traîne impériale, M. Vincenagues en profita pour envoyer un salut général et bienveillant à la caissière, au patron et aux deux amis qui s'inclinèrent.
— Tu n'as pas l'air au mieux avec cette dadame-là! remarqua Armand... 11 y a là dedans quelque histoire...
— Oh! un rien.
— Dis!...
— Tu veux savoir?... Pendant l'Exposition de 1889, Julie était déjà Mme Vincenagues... Elle était divine... Tu vois : elle s'a pu se résigner à reprendre un visage humain ; elle a préféré passer sans transition du sublime à la caricature... Moi, j'étais fou.. Tu n'as pas entendu parler de cela?.... Oh! c'est le secret de Polichinelle... Tout Paris a été au courant... Un soir, Vincenagues est rentré chez lui à l'improviste. Il tenait à la main une lettre anonyme... Par malheur, j'avais emporté mon revolver...
— Non! Tu as tiré?
— Oui, mon vieux, j'ai tiré sur ce pauvre homme.
— Toi qui, à la pensée d'un poulet égorgé...
— Moi qui, à la pensée d'un poulet égorgé... Comme tu as pu t'en rendre compte, je ne l'ai pas
tué... Je l'ai touché au genou.
— C'est pour ça qu'il boite!...
— Elle l'a soigné et elle est restée avec lui. Elle me trouvait un peu vif dans mes mouvements... Je la comprends, d'ailleurs... Et voilà où l'amour m'a conduit... Joli souvenir! J'y joue le rôle d'un assassin, lui un rôle grotesque, et elle...
— Inouï ! Et tout à l'heure il t'a marqué qu'il ne t'en voulait plus. Il souriait... Il voulait entrer en conversation avec toi... Elle était furieuse... Veux-tu que je te donne mon avis?... Eh bien! aujourd'hui seulement, après trente ans, M. Vincenagues s'est vengé de sa femme!...
— Même pas! s'écria Félix.
Et il répéta, tout bas, d'un accent où perçait le regret de son absurde, féroce et pathétique jeunesse :
— Même pas !..*
C'était une gentille petite dame qui avait du chic sans le soupçonner et ne semblait pas se douter de son charme. Elle séduisait comme les autres respirent, si ingénument que les femmes elles-mêmes ne lui en voulaient pas, et l'on devinait qu'elle devait se hâter, avec une moue fâchée, quand on la suivait dans la rue. Sur cette plage de famille, elle se trouvait, d'ailleurs, à l'abri des hommages importuns. Devant la mer, elle ne s'attardait point à ces dangereuses contemplations d'où l'on sort le cœur gros de vains espoirs et de regrets confus. Elle tirait d'un grand sac un honnête ouvrage, pas une babiole inutile, mais quelque taie d'oreiller ou quelque serviette qu'elle brodait de blanc ou de rouge.
Et Gaston Fidonneau notait ces détails avec d'autant plus de soin que c'était là sa seule occupation. La volonté d'une femme l'avait exilé dans ce trou, voisin d'une plage de grand luxe. Il y
vivait caché. Parfois, un coup de téléphone lui enjoignait d'avoir à rester dans sa chambre, où passait bientôt, tempête parfumée, une jolie personne.
— Tu m'aimes ? Comme tu dois t'embêter ici, pauvre chou !... Tant mieux... s'embêter, c'est du repos... Tais-toi! Il ne voulait pas me laisser partir... Je crois qu'il se doute de quelque chose. Il m'a dit, si drôlement : « Je gagne ce que je veux, au baccara!... Non, je ne danse pas... ou si peu... rien que des valses... Quel temps, croistu? D'un côté, c'est avantageux : on n'a pas à se remettre de poudre... Je n'ai qu'une heure à te consacrer... Tu ne m'as toujours pas dit si tu m'aimais... Quoi : chut? Tu vas encore insinuer que je ne sais pas parler à voix basse ! Quand je pense que pour venir ici j'ai dû prendre un sale tramway, un sale train et un sale chemin où les gens du pays jettent, exprès, leurs vieilles bottines !
Après avoir ainsi monologué, la jeune personne se rendait compte que de tendres devoirs lui incombaient. Elle se livrait à un calcul :
— Je m'habille en me levant. Bon. Ensuite je me déshabille pour prendre mon bain, je me rhabille et je n'arrête plus de me rhabiller et de me déshabiller. Sans compter que les jours où je viens ici!... Tu parles qu'elles prennent quelque chose pour leur rhume, mes agrafes !
Gaston Fidonneau approuvait et se demandait
comment il pouvait attendre parfois une semaine entière un bonheur aussi bref et aussi contestable...
Bientôt, il ne se posa plus cette question, car il comprit que c'était pour l'inconnue qu'il restait, pour la sage et énigmatique petite dame. Il choisit une table voisine, et, afin de se singulariser, car il se devinait un charmant jeune homme mais trop semblable à tous les charmants jeunes hommes, il mit chaque jour un œillet rouge sombre à sa boutonnière. Cette fantaisie suscita plus de rumeurs parmi les honnêtes familles de l'hôtel que n'éleva de protestations parmi les Anglais l'orchidée de soixante-quinze francs qu'arborait quotidiennement un de leurs premiers ministres.
— Faut-il tout de même!... Un œillet!... Au bord de la mer!... Encore s'il était artificiel !
Gaston sut bientôt que sa voisine s'appelait Mm Jules Paqueret, et qu'elle était de Paris. Pour ouvrir les escarmouches, il déposa un matin dans chacun des petits souliers blancs qu'il trouva à la porte de Mme Paqueret un œillet rouge semblable à ceux qu'il portait à sa boutonnière.
Elle n'avait pas le lendemain les œillets à son corsage, ce qui eut été inespéré ! Elle parut, impassible, et fila comme de coutume sur la plage, dès son dessert avalé. Le soir, il brûla ses vaisseaux.
— Madame, lui dit-il, je crois que la crème est
légèrement tournée. Je me permets de vous prévenir...
— Je vous remercie, monsieur.
— Gela peut être dangereux, n'est-ce pas?
— Certainement, monsieur.
— Par ces temps orageux, ce n'est la faute de personne.
— Non, monsieur...
A neuf heures, ils causaient ensemble sur la terrasse. Mmc Jules Paqueret parlait surtout de son mari :
— Il est retenu à Paris par des affaires importantes. Il est dans les cuirs et peaux. C'est effrayant ce qu'il travaille et même, tenez, pendant ses quinze jours de vacances, son cerveau marche, marche... Il m'a bien promis de venir samedi.
Gaston jugea que, du jeudi au samedi, il n'aurait guère le moyen d'obtenir un avancement sérieux. Et il se préparait à abandonner la partie quand un vague espoir le retint. Peut-être entrerait-il dans les bonnes grâces de ce négociant... Le vendredi, Mme Paqueret lui apprit que son époux était un fort beau garçon, qu'il connaissait tous les sports sans les pratiquer et tous les arts sans les avoir appris, qu'il était courageux, intelligent, érudit, spirituel...
— Vous allez le voir, mon Jules. Il arrive demain à trois heures cinquante. Il vient de me prévenir par dépêche. J'irai à la gare, bien entendu. Pardon, monsieur, si ma question n'est
pas trop indiscrète, je voudrais bien savoir où vous trouvez ces beaux œillets.
— Chez le fleuriste, madame, un nommé Painfroid, rue des Bains, répliqua Gaston un peu pâle.
Le lendemain, à midi et demi, sa voisine arriva pimpante, habillée de blanc ; elle était joyeuse, très animée.
— Qu'on me serve vite ! Je ne veux pas me mettre en retard. Dites-moi, garçon, quand le train de trois heures cinquante a du retard, à quelle heure arrive-t-il?
A ce moment, le chasseur lui tendit une dépèche qu'elle lut. Elle balbutia :
— Il ne vient pas...
— Monsieur votre mari... commença Gaston.
— Xon, il ne vient pas. Un rendez-vous... Il viendra samedi prochain.
Trois fois ainsi, M. Jules Paqueret envoya des contre-ordres et trois fois, inutilement, la petite dame mit sa belle robe blanche. Elle semblait consternée, en proie à des soupçons intolérables...
Gaston Fidonneau n'était pas meilleur que le commun des mortels, ce qui n'est guère dire. C'était un oisif qui avait fait sa carrière de l'amour, parce que l'amour est la seule carrière où la paresse soit récompensée. Mais la tristesse d'une femme lui était insupportable. Il mit donc le nez dans son assiette, ne souffla plus mot et songea : « Il faut que je fasse quelque chose pour cette petite-là ».
Et il lit quelque chose d'héroïque.
Il écrivit la première lettre anonyme de sa vie. Elle était adressée à M. Jules Paqueret, dont il avait découvert l'adresse dans le Botin, et portait ces mots.
« Pauvre brute,
« Une personne qui s'intéresse à toi te prévient charitablement que, pendant que tu rigoles à Paris, ta femme est en butte à des sollicitations qu'elle finira par écouter si tu t'obstines à rester loin d'elle.
« Un Ami masque. »
Cette missive obtint le résultat souhaité. Quarante-huit heures plus tard débarquait à l'improviste un M. Paqueret hors de lui, congestionné, haletant, vêtu de hardes informes, un M. Paqueret qui brandissait comme une arme un sac inoffensif et qui, tenant à la fois de l'ours et de la grenouille, ne ressemblait aucunement au portrait qu'avait tracé de lui sa femme. D'ailleurs, celle-ci restait muette de stupéfaction comme si elle ne le reconnaissait pas. Il fut obligé de répéter à plusieurs reprises :
— C'est moi ! Monte dans ta chambre. J'ai à te parler. C'est moi! J'ai à te parler. Monte dans ta chambre ! Monte dans ta chambre, je te dis. C'est moi. J'ai à te parler.
« Tenons-nous bien, pensa Gaston. Il va me
provoquer. Baste ! j'ai fait une bonne action. II a tout de même une vilaine binette, le mari de ma voisine ! Et elle l'aime ! Allez donc comprendre quelque chose !... »
Il retrouva le couple au dîner. M. Paqueret semblait calmé, avec même quelque chose de triomphant. Il regardait tous les hommes qui étaient là comme pour les défier. Elle semblait terrassée, abasourdie, un peu honteuse...
Le lendemain, ses malles faites, Gaston payait sa note dans le hall quand Mme Paqueret survint. Il était huit heures. Le gros homme devait ronfler dans sa chambre. En apercevant Gaston, elle eut un léger cri ; puis :
— Vous partez, monsieur? interrogea-t-elle . Il sourit tristement :
— Dame ! Plus rien ne me retient ici... Elle resta songeuse et reprit :
— Je comprends... Mon maria dû vous paraître grossier... Hélas!... J'étais si tranquille ! Je ne sais quel goujat lui a envoyé une lettre idiote... Le voilà jaloux, maintenant... Il exige que je rentre avec lui...
Et comme il essayait de déchiffrer dans ses yeux candides l'insondable mystère des âmes féminines, elle lui lança, en guise d'adieu, comme elle lui aurait jeté une fleur :
— Quel dommage!
Rue de la Paix, Gilbert Saurine tomba dans les bras d'Auguste Vollan.
— Ah ! s'écria Gilbert, je suis rudement content de te voir : tu tombes à pic.
— Ça ne va pas ?
— Tu vois...
— Oui, tu es très enrhumé.
— Je ne suis pas enrhumé; je viens de pleurer.
— Mouche-toi, mon vieux.
— Entrons n'importe où; ça me reprend.
— Grave?
— Une histoire d'amour.
— Oh! alors !...
— Oui, je sais bien, tu es sceptique, toi !...
— Conte-moi ton chagrin, mon pauvre vieux; ensuite, je te dirai quelque chose.
— Sur elle?
— Je ne la connais pas.
— C'est que tous mes amis ont quelque chose
à me dire sur elle; ils croient que céda me guérit!... Vrai, tu ne veux pas entrer quelque part? Mes jambes flageolent. Voilà un petit café bien tranquille... J'ai envie de boire une fine Champagne; c'est mauvais pour mon estomac, mais qu'importe! Au point où j'en suis!...
Et du ton dont il aurait réclamé un poignard, une fiole de poison ou un revolver, il commanda :
— Garçon, deux fines champagnes ! Pendant qu'il parlait, Auguste contemplait son
camarade d'enfance. ÎI n'avait rien d'un loveîace. Plutôt court et tassé, Gilbert Saurine ne se signalait à l'attention que par un crâne absolument chauve et une moustache si abondante qu'elle cachait son sourire et lui donnait l'aspect mélancolique d'un gardien de square qui attend l'heure de la fermeture. Il se lança dans un récit compliqué, dénué de tout intérêt et entrecoupé de sanglots. Il s'agissait d'une demoiselle qui était dans la couture l'avant-veille encore et qu'il protégeait, et qui le lui rendait bien. Cette personne avait disparu tout à coup.
— Une féerie ! Un drame qui serait une féerie ! répétait Gilbert en s'épongeant les yeux et le front.
Elle avait déménagé sans laisser d'adresse; on ne l'avait pas revue dans la maison où elle travaillait. Enfin, il ne lui restait d'elle qu'un télégramme pneumatique ainsi conçu :
« Ça ne pouvait pas durer toujours. »
Signé : « Lucienne. »
Le délaissé se penchait sur ce texte aride et tentait de l'interpréter psychologiquement :
C'était une nature inquiète. Elle avait sans doute peur de trop souffrir avec moi... Hein? Je ne vois pas une autre explication... Elle a voulu prendre les devants... Je la cherche dans tout Paris. Si je la retrouvais, je ne serais pas long à la convaincre... Qu'en penses-tu?
Auguste Vollan pensait :
« Si les chevaux connaissaient leur force, on ne pourrait jamais les atteler. Si les femmes savaient à quel point les hommes sont bêtes, leur puissance deviendrait infernale. »
— Veux-tu la vérité? proposa-t-il.
— Tu sais où est Lucienne! s'écria Gilbert.
— Non, mais je sais où sont Fernande, Marthe, Julie, etc., qui parurent, te plurent, te martyrisèrent et disparurent. Elle est avec un autre. Gilbert, tu n'es pas séduisant. Tu n'as rien d'un galant cavalier. Tu es un homme délicieux, tendre, prévenant, sensible, mais tu demandes à être vu avec les yeux de l'âme. Et à qui t'adresses-tu? A des mannequins, à des actrices, à des femmes qui ont le cœur myope... Ce n'est pas la peine de rigoler...
— Je ne rigole pas, au contraire : tu me redonnes envie de pleurer.
VOCATION loi
— Et puis, tu as la larme trop facile ; tu pleures de joie, tu pleures de chagrin, tu pleures toujours, tu pleures partout. Veux-tu un conseil, Gilbert? Marie-toi. Dédie toutes tes naïvetés sentimentales à une jeune fille : elles lui paraîtront exquises. Tu as trente-cinq ans, tu es riche, tu peux choisir. Seulement ne choisis pas une jolie femme, crois-moi. Prends ta retraite de malheureux. Veux-tu que je t'aide? Je conn ais quelqu'un qui ferait ton bonheur.
Ce fut ainsi que la destinée de Gilbert Saurine s'orienta. A vrai dire, M"e Claudie Bousseneuille le rebuta tout d'abord par un physique ingrat qu'aggravait une absence presque totale de coquetterie. G était une personne longue, sèche et hommasse. Elle portait des costumes stricts, chaussait des souliers confortables, mettait des chapeaux sommaires et se coiffait pour le bal comme les pensionnaires se coiffent pour dormir. Auprès d'elle, Gilbert se montra d'autant plus brillant et désinvolte qu'elle ne l'impressionnait guère. Claudie s'était renseignée auprès d'Auguste.
— Il a eu beaucoup de maîtresses, résuma-t elle avec lucidité, et maintenant il cherche la paix. Eh bien, on verra...
A deux reprises, les fiançailles faillirent se rompre.
— Je ne pourrai jamais arriver à l'aimer, confia Gilbert à son ami.
— Mais tu pourras être aimé, répondit Auguste, et c'est meilleur.
— Je ne crois pas, tu sais : je suis très poète...
Pourtant, le poète se maria, à la fin, par lassitude et MIlft Glaudie Bousseneuille devint M'"" Gilbert Saurine sans que son fade visage décelât, d'ailleurs, une émotion. Les époux firent leur voyage de noces et Auguste n'entendit plus parler d'eux. Un soir, il les vit dans une loge de petit théâtre. Un jeune homme les accompagnait, qui restait immobile, silencieux et pénétré derrière Glaudie, tandis que Gilbert se multipliait, faisait le gentil et offrait son crâne nu à sa femme comme il lui eût offert un miroir pour qu'elle s'y contemplât. Auguste admira à quel point Mme Saurine avait su tirer parti de ses disgrâces ; elle les avait transformées en autant d'originalités; ainsi, sa maigreur, utilisée par un couturier savant, était devenue de l'élégance aristocratique ; son chignon serré lui donnait l'air japonais ; elle avait unifié son teint une fois pour toutes en le maquillant d'ocre; bref, d'affreuse, elle était passée bizarre, avec cet air de béatitude insolente qui est propre aux femmes adulées.
A quelque temps de là, Auguste rencontra son ami.
— Ah! s'écria Gilbert, nous allions justement t'écrire pour te demander de venir dîner à la maison. Je dois te paraître fameusement mufle...
— Ça va, ma vieille? demanda Auguste gêné... Tu n'as pas trop mauvaise mine... Mais tu es enrhumé?
— Non... J'ai le nez rouge, pas? C'est que j'ai un peu pleuré.
— Encore! Toujours tes histoires! Je t'imaginais guéri. Tu n'as pas honte de tromper ta femme?
Gilbert sursauta :
— Tromper ma femme! En voilà une idée! Et il expliqua avec une fierté indicible :
— C'est elle, maintenant, qui me fait pleurer!
A midi, M'nc Urbère pénétra dans la chambre de son fils Roland. Elle le trouva effondré sur un fauteuil, les pieds sur la cheminée, mâchonnant un cigare éteint. C'était un jeune homme gras, déjà un peu chauve, avec une courte moustache sous un nez pacifique, des yeux à fleur de tête, le teint le plus frais, des ongles éblouissants. Il portait une chemise de tussor et an charmant pyjama de soie feuille morte, serré à la taille par une cordelière d'un rose vif. L'élégance de son costume, l'alignement correct de sa coiffure, le parfum qui émanait de ce dandy bourgeois, contrastaient avec sa mélancolie.
— Tu es souffrant, mon chéri? Je vais faire chercher le médecin.
— Inutile.
— Voilà trois jours que tu n'as pas mis le nez dehors !
— Il pleut.
— Le temps est superbe... Tu as un chagrin ?
— Me me questionne pas...
— Tu as un chagrin! J'en étais sûre! Tu ne veux pas avoir confiance dans ta vieille maman, mon trésor? Elle est un peu ta camarade, pourtant... Et elle est capable de te donner un conseil utile... Voyons... Toi qui es si joyeux d'habitude?... Toi que je ne peux retenir à la maison — sans reproches — qu'à coups de chefs-d'œuvre culinaires '. Toi qui files toujours, la dernière bouchée avalée! Hier, tu t'es couché à neuf heures et ta n'as pas dormi. Oui... je t'ai espionné... Tu te tournais et tu te retournais dans ton lit. Tu n'as plus d'appétit. Le matin, tu as renvoyé intacte ta tasse de chocolat. . . le chocolat des dieux, comme tu disais... Et cela t'a pris samedi matin. Je ne me trompe pas. Vendredi, tu étais encore très gai; tu as mangé comme un ogre... Et puis... Quelqu'un t'a fait du mal? Une femme, je parierais!... Baste! tu en riras bien dans quinze jours! Une de perdue, dix de retrouvées ! Elles ne valent pas la peine que tu te prives de chocolat et de brioches beurrées... Crois-moi, mon enfant. Secoue-toi. Tiens, allons nous promener cet après-midi au bois de Boulogne. Tu verras des dames cent fois plus jolies que cette imbécile... Parle, Roland! Tu me bouleverses...
Et Roland parla. Il s'agissait d'une petite amie qui avait eu le tort de prendre au sérieux des pro-
messes d'ailleurs fort vagues. Roland n'aimait plus ; il était aimé. Une catastrophe ! Cette petite amie, tyrannique, l'accaparait au point qu'il éprouvait les difficultés les plus grandes à se tenir au courant du mouvement mondain. Il venait de passer là trois mois d'une existence quasi-conjugale, au bout desquels la rupture s'imposait. Le vendredi soir, Roland avait donc rompu, sans grandes difficultés. Dès les premiers mots : « Finances éprouvées... Mariage probable et prochain... », etc., la petite amie s'était évanouie, et il avait profité de cet évanouissement pour gagner la sortie. Le lendemain, il recevait une lettre...
— Ah ! quelle lettre, maman ! Epouvantable !
— Elle te menace d'un scandale ?
— Ouiche ! Elle menace de me tuer.
— De se tuer?
— Non, tu as bien entendu : de me tuer, me tuer, moi!
— C'est effrayant ! Et tu la crois capable.,.
— Est-ce que tu t'imagines que je la connais !
— Quelle horreur! Tu es tombé sur une femme fatale ! Je croyais que ça n'existait pas... Il n'y a jamais eu de faits divers dans la famille !...
— Lis : « Je suis capable de tout. Et si tu tiens à ta chère peau, méfie-toi. »
— C'est bien « méfie » ?
— Oui; elle a écrit « mes fils », mais elle a voulu dire méfie. Comprends-tu que je reste à la
maison?... Elle m'attend peut-être en bas, sous la porte cochère...
— Tais-toi, Roland, par pitié!... As-tu une solution ?
Roland n'avait pas de solution. Sa confession achevée, il laissa à sa mère le soin de le tirer d'affaire et il se recoucha. Mm" Urbère réfléchit un moment, puis elle téléphona à son vieil ami Bacalard en le priant d'accourir. M. Bacalard ressemblait à ces fleurs fragiles qui s'envolent au souffle d'un enfant. Toujours frivole, gracieux et empressé, il nota le nom et l'adresse de la jeune personne et partit d'un pied léger.
— Soyez sérieux au moins une fois dans votre existence, lui avait dit la mère alarmée. Que votre passé vous serve à quelque chose ! Il faut que Roland soit tranquille...
Une heure plus tard, l'ambassadeur revenait, radieux.
— Eh bien? interrogea Mme Urbère.
— Eh bien, ma chère, victoire sur toute la ligne !
— C'est arrangé?
— Complètement.
— Ah! merci, Julien! Merci! Racontez.
— Quand je suis arrivé, M"e Clo Verteuil dansait avec un ami au son d'un phonographe. Cela a beaucoup facilité les choses. D'ailleurs, ma première impression m'avait rassuré. M"9 Clo ne m'apparut point terrible. C'est une petite blonde
avec un nez en l'air, une bouche rieuse, une tignasse de gosse montmartroise...
— Ça ne signifie rien...
— Nous avons été camarades tout de suite. Oh ! qu'allez-vous insinuer, chère amie, avec votre sourire ! Non non... J'ai pris la chose gravement... Quand on ne sait pas à quel genre de femme on s'adresse, il est toujours sage de s'exprimer comme si l'on avait affaire à une folle. « Alors, lui ai-je dit, vous êtes absolument décidée à tuer Roland ? »
— Et qu'a-t-elle répondu?
— Elle a répondu : « Oui, à moins qu'il me donne dix mille francs dont j'aurais besoin pour commanditer un petit bar. » Carnet de chèques... Vous me devez cinq cents louis et la vie de votre fils. Nous avons bu un doigt de porto pour conclure le marché... Un porto exécrable! Il m'a fallu du dévouement... Clo m'a demandé de revenir, mon visage lui étant sympathique. Crevant! Je lui ai présenté mes compliments. J'ai ajouté que si la rigueur de mes rhumatismes ne me condamnait pas à l'eau minérale, je donnerais volontiers ma clientèle au petit bar qui l'intéresse et que je ne manquerais pas de le signaler, le cas échéant, aux alcooliques de mes amis. Elle m'a marqué une vive reconnaissance. Baisemain. Départ aux sons du phonographe...
— Et c'est bien tout? Vous ne me cachez rien ?
— C'est tout... Ah ! femme que vous êtes! Vous voilà contente avec, au fond, une toute petite déception, avouez-le. Votre imagination avait marché. Vous mouriez de peur, mais vous étiez assez hère au fond d'avoir pour lils un héros de roman capable d'inspirer une passion féroce !
— Roland n'est pas laid...
— D'accord.
— Et vous avez des idées stupides, mon ami!... Pour qui me prenez-vous? En vérité, je respire... Allons vite lui annoncer la bonne nouvelle !... Il sera content... C'est un si gentil garçon... Un peu jobard, peut-être : le portrait de son pauvre père ! . . .
Ce n'était pas la première fois que M. Clabaud avait eu des velléités d'indépendance — i! y a dans beaucoup de maris un bohème mort jeune — mais il n'avait jamais senti peser aussi lourdement la chaîne conjugale qu'en ce jour d'àpre dispute. Cela avait commencé dès le matin, par i'irruption de Mme Clabaud, dans le cabinet de travail de son époux.
— Eugène, s'était-elle écriée, qu'est-ce que je viens de lire sur ton agenda? Aujourd'hui, lundi 14 mars, dîner des amateurs, huit heures ; smoking? Amateurs de quoi, d'abord?
— De livres.
— De quels livres?
— D'incunables.
— Ça doit être du propre! Tu n'iras pas. Ou alors, emmène-moi.
— Les femmes ne sont pas admises.
— Il y a un règlement? Montre-le. Tu ne peux
LA CLEF K)l
pas le montrer, hein? Menteur ! Et qu'est-ce que je ferai, moi, pendant que tu dîneras avec tes Incunables? Je pleurerai dans mon assiette comme Mme Bessingaux ou M,ne Fourchotte? Non, mon ami, tu ne m'abandonneras pas après dix ans de mariage. Aurais-je la touche d'une victime, par hasard?
A la vérité, Mme Glabaud n'avait pas la touche d'une victime. Les cheveux en désordre, l'œil foncé par le courroux, la bouche frémissante, elle avait plutôt l'air d'un gamin révolté contre son précepteur. Elle était charmante. Mais M. Clabaud sentit poindre la migraine que donne aux gens nerveux une voix connue élevée audessus du diapason normal.
— Je dînerai avec mes amis, décida-t-il.
— Et moi, hurla sa femme, je ne dînerai pas du tout, Marie je serai seule, ce soir; vous me ferez une tasse de tilleul, rien d'autre!
« Elle croit me punir, avec sa tasse de tilleul! » songea M. Clabaud en essayant de sourire. La petite joie qu'il se promettait de ce repas entre hommes était tout de même gâchée. Par égoïsme, il tenta une réconciliation au déjeuner, mais Mme Glabaud, en robe de drap rouge bordée d'hermine, évidemment choisie pour sa ressemblance avec le costume des conseillers à la Cour de cassation, lui opposa uue face justicière. Puis elle éclata en reproches qui témoignaient d'une mémoire implacable : « C'est comme quand il
pleut et que tu cherches une voiture : tu fais exprès d'aller tout doucement... »
A sept heures, l'apparition du mari en tenue de soirée interrompit les confidences de Mme Glabaud à une amie qui n'était vraiment qu'une oreille, bète et blafarde. L'amie sursauta et montra l'amabilité anxieuse de quelqu'un qui craint d'avoir été surpris en train de médire. Mme Clabaud fut stoïque :
— Tu pars? Tâche de rentrer avant l'aube, soupira-t-elle, et inscris sur un bout de papier l'adresse de ton restaurant, que je sache où te téléphoner, s'il arrivait quelque chose.
— Tu es souffrante?
— Je ne me sens pas bien; ça n'a aucune importance; va, mon ami, va !
Etelleajouta, sur un tonde férocité angélique :
— Amuse-toi bien!
Malgré tout, M. Clabaud respira avec soulagement l'air de la liberté. Il trouva une nombreuse assemblée au restaurant. Des dames avaient été invitées, des dames amies de ces beaux livres anciens dont on arrache les pages pour les remplacer par des boîtes à bonbons. Il eut deux aimables voisines : l'une se consacrait à l'Opéra, l'autre au cinématographe. Elles rivalisèrent de grâce, de coquetterie et de rires forcés. Au dessert la cantatrice récita des vers badins et la cinématographiste exécuta // bacio avec un couteau sur des verres à boire. Ce fut très gai. Pourtant,
M. Glabaud ne put s'empêcher de penser à sa femme et il lui en voulut de gâter son plaisir. A minuit, il s'esquiva.
Une accumulation de petites misères constitue une catastrophe : d'abord l'ascenseur ne fonctionnant pas, M. Clabaud dut gravir à pied ses cinq étages. Samigraine le reprit. L'escalier sentait le dortoir. Quand il arriva sur son palier, l'électricité s'éteignit. M. Glabaud avait oublié ses allumettes. Il avait oublié aussi son trousseau de clefs. « Charmante soirée, maugréa-t-il ; tout cela pour retrouver une femme hérissée et un appartement qui a toujours l'air d'avoir été loué meublé! » Il sonna inutilement. La sonnerie retentit pendant de longues minutes, comme une prière obstinée, assez ridicule, à laquelle rien ne répondait. M. Clabaud eut froid. Il s'assit sur une marche, faillit dégringoler, se prit la tête dans les mains et réfléchit. Ce fut alors que le miracle se produisit : ce logis dont il critiquait d'habitude l'agencement et que tout à l'heure encore il ne rejoignait pas sans ennui, lui parut soudain l'endroit élu de toutes les délices, un paradis embaumé que lui fermait une créature splendide et inédite. Sa colère se transforma en une sorte d'impatience amoureuse. Il eut la sensation enfantine qu'il ne reverrait jamais plus sa femme.
D'un bond, il se leva, descendit à tâtons au risque de se rompre le cou, remonta sept étages de l'escalier de service, arriva dans un corridor,
cria : « Marie! » puis précisa : « La Marie de M. Clabaud, s'il vous plaît? y> A la dixième injonction, la Marie de M. Clabaud répondit : « On y va ! » et parut, sévère et enveloppée dans un vieux peignoir de sa maîtresse, ce qui la rendit plus redoutable encore aux yeux de son patron.
— Je vous demande bien pardon, Marie, dit-il humblement; j'ai oublié ma clef. Voulez-vous me donner la vôtre...
Quelques instants après il entra dans la cuisine illuminée où il trouva sa femme assise gaminement sur la table et dévorant un reste de gigot froid.
— Tu manges! reprocha-t-il... J'ai sonné pendant un quart d'heure...
Mais une tendresse ravivée tremblait dans sa voix. Mme Clabaud, fine-mouche, ne s'y trompa point. Elle sauta de la table et, triomphante :
— Homme que tu es, s'écria-t-elle, ça t'a fait beaucoup de bien !
— C'est une histoire que vous comprendrez, dit le vieux M. Lajuste à son jeune ami Robert Méteil ; vous la comprendrez parce que vous êtes sensible et que vous aimez les bêtes. Moi je les aime surtout quand elles sont malheureuses. Les hommes aussi ne m'intéressent que s'ils sont à plaindre. Ainsi ce soir, dans ce bal, les gens me paraissent haïssables. Ils s'amusent? Le plaisir des imbéciles a quelque chose de sinistre, comme les noces de pauvres. Regardez cette dame qui gourit. N'est-elle pas à gifler? On voudrait lui dire : « Vous avez de bien vilaines dents !» ou « Votre nez reluit! « pour qu'elle reprenne son visage ordinaire qui doit être funèbre. Parlez-moi du nègre de l'orchestre : il fait du bruit, il s'amuse, et il est payé. Alors, vous voulez bien de mon histoire ?
« Je rencontrais de temps en temps, dans mon
quartier, un gaillard gigantesque, le plus beau spécimen de brute que l'on puisse imaginer, une brute de fait-divers. Comment cet horrible individu possédait-il un aussi joli petit chien? Mystère. C'était un charmant toy-terrier monté sur pattes grêles, avec des oreilles transparentes et qui suivait, en steppant, son hideux maître. Il le suivait, mais il avait l'air de chercher toujours quelqu'un qu'il ne retrouvait pas et dont il quêtait désespérément le parfum aimé, parmi tant d'odeurs indifférentes ou hostiles. L'homme avançait sans s'occuper de lui, sinon de temps à autre pour le battre. Seigneur! Il avait l'air de corriger une libellule! Sur dix claques, le toy-terrier n'en encaissait d'ailleurs que deux ou trois car il était preste et esquivait les coups avec une sorte de dignité nostalgique. Ce spectacle m'écœurait. De quel cœur j'eusse souffleté le géant! Mais l'âme d'un redresseur de torts habite trop souvent dans un corps débile. La distribution des muscles est mal faite, cher ami. Je dus recourir à la conciliation. J'abordai donc ce sauvage et je l'appelai monsieur :
« — Monsieur, j'ai perdu un petit chien qui ressemblait beaucoup à celui-ci. Ne consenliriezvous pas à me le céder?
« Le marché fut vite conclu.
« — Faut lui donner très peu à manger, pour pas qu'il engraisse, et puis, je vous préviens qu'il a sa tète, ce vendu-là ! me dit la brute.
« J'emportai donc Botys, je ne pouvais que iui donner le nom d'un papillon, et... »
A ce moment, M. Lajuste s'interrompit. Le jeune Robert ne l'écoutait plus. Il était devenu pâle.
— Voilà, balbutia-t-il, Jacqueline Vallier.
— Elle n'est plus Jacqueline Vallier, corrigea M. Lajuste.
— C'est vrai, elle est Mme Guipon, Mme Auguste Guipon. C'est son mari, cet imbécile au front bas, aux mains de gorille et à la poitrine avantageuse?
— Oui, l'union de la colombe et du sanglier... Jacqueline s'avançait vers Robert qui se leva.
— Robert, murmura-t-elle comme si elle s'excusait, je vous présente mon mari. Vous permettez Auguste, que je danse ceboston?
M. Guipon grommela un acquiescement dans sa barbe, et Jacqueline sembla se réfugier pour la vie dans les bras de son danseur. Il ne savait au juste quoi lui dire, car il est très difficile de parler à une jeune mariée, quand, trois mois avant, on lui a juré un amour éternel. Lui demander : « Etes-vous heureuse? » paraîtrait sournois. Jacqueline avait conclu sans doute un mariage d'argent. Un collier de grosses perles avait remplacé son collier déjeune fille fait de rubis qui étaient sans doute des grenats. Le cou était resté si pur, si virginal...
— Vous n'êtes pas fou de m'appeler madame ! s'écria-t-elle.
— Soit, je vous appellerai mademoiselle.
— Qu'est-ce que je vous ai fait?
— Vous vous êtes mariée.
— Vous avez de la peine?
— Cela vous plaît-il que j'aie de la peine?
— Oui, je suis de celles qui espèrent qu'on pleurera à leur enterrement.
— Soyez donc satisfaite.
— N'exagérons rien : vous n'êtes pas mort.
— Qu'en savez-vous?Il y a des morts très bien habillés et qui dansent. Les gens s'imaginent avoir affaire à des vivants, c'est une erreur.
— Prenez garde 1
— On nous écoute?
— Vous venez de flanquer un renfoncement à ma belle-mère.
— Vous avez une belle-mère, et qui bostonne 1
— Je ne m'en plains pas : ça l'incite à l'indulgence...
— Quoi ! Vous pensez déjà à l'indulgence de votre belle-mère!... Ecoutez-moi, Jacqueline, comme vous m'écoutiez jadis, sans me répondre, avec un battement ému des cils... Je serai franc, je serai brutal : ce n'est pas l'habitude dans notre monde, mais je n'ai pas de temps à perdre ; cette danse ne sera pas éternelle, hélas! et puisque j'ai le droit de vous tenir dans mes bras pendant quelques minutes, j'en profite. Parce que nous plaisantions, vous avez cru que je n'étais pas sérieux. La gaieté , Jacqueline, c'est la pudeur des
sentimentaux... Je suis libre, je suis indépendant Nous avons les mêmes goûts. Nous aimons les mêmes tableaux. Nous aimons les mêmes livres. Nous aimons les voyages. Quand on dit « nous aimons », on est bien près de dire nous nous aimons ». Soyons sages, Jacqueline, et commettons ce que les sots appellent une, folie. A Dieu ne plaise que j'aille vous dire du mal de M. Guipon ! Ce n'est pas utile hein? Il n'y a qu'à le voir. Jamais couple ne fut plus mal assorti. Il est la lourdeur, vous êtes la grâce ; il est la prose vous êtes la poésie. Je n'insiste pas. Voilà ce que je vous propose : nous allons gagner en dansant le petit salon, puis l'antichambre. Votre mari est en train de manger au buffet. Telle que vous êtes, sans même prendre votre vestiaire, ce qui attirerait l'attention, vous me suivrez. Mon auto nous emmènera. Je vous trouverai un manteau de voyage et cette nuit même, nous irons très loin, le plus loin possible, dans un endroit où l'on ne nous découvrira que quand vous le voudrez bien, pour les formalités du divorce.
— Mon bon monsieur, répondit Jacqueline, vous êtes tout à fait aimable et obligeant, mais il y a un hic.
— Vous avez peur?
— J'aime mon mari ! Cela ne m'empêche point croyez-le, d'apprécier ce que votre offre a de flateur...
Là-dessus, elle pirouetta en riant et s'en fut
au buffet retrouver son énorme époux qu'elle aborda avec cette fierté tendre qui est le meilleur indice de la passion conjugale. Le jeune Robert Méteil se rassit, découragé, sur le divan, à côté de M. Lajuste qui l'attendait.
— Ah! s'écria M. Lajuste, vous venez chercher la fin de mon histoire.
— Quelle histoire?
— Mon histoire de chien. Je vous ai raconté que j'avais acheté ce toy-terrier à une effroyable brute. Bon. Je ramène Botys chez moi. J'avais la sensation de tenir un cœur sous mon bras. Cette pauvre petit bête n'était plus qu'un cœur et qui battait, qui battait! Je la confie à mon valet de chambre, je vais dîner en ville et, quand je reviens, Eusèbe me dit :
« — Monsieur, le terrier m'a l'air comme qui dirait atteint de mélancolie. Il n'a rien voulu savoir, ni pour le foie de veau, ni pour le sucre.
« Je patientai une semaine sans faire un pas dans l'amitié de ce sacré animal. Un. beau matin il disparut. J'appris qu'il était retourné chez son ancien maître. Et je l'y laissai parce que chacun cherche sou plaisir où il le trouve, puisque tous les goûts sont dans la nature et que c'est auprès des brutes, tout compte fait, que les doux, les tendres, les aristocrates, ont une mission secrèteà remplir... »
Gomme il pleuvait, M. Désormeaux se réfugia sous une porte cochère. Devant rendre visite à la jolie Mmc Gosécante, il s'était magnifiquement habillé. Il avait de fins souliers vernis, des chaussettes de soie, un pantalon à carreaux, une jaquette bordée, une cravate de soie lilas piquée d'une perle, un melon neuf et des gants lavables qui étaient devenus presque blancs. Avec cela, une bonne tête rose et douillette, rincée de frais, rasée de près, ornée d'une stricte moustache grise et de sourcils stupéfaits sur des yeux candides. Il respirait le bien-être, la satisfaction de soi, le confort, quand l'averse le força à chercher un abri. Alors il eut l'air d'un pauvre chassé par l'émeute et forcé de se montrer aimable avec le premier venu. Ce premier venu, long, sec et mélancolique, était frère de la pluie. Il dégoulinait.
— Quel cochon de temps ! lui dit M. Désormeaux.
— Et après ? grinça l'inconnu.
— Quoi : « et après » ?
— Je vous demande : « Et après ? »
— Après? Rien... C'est probablement un nuage qui crève...
— Et après?
M. Désormeaux, vaguement inquiet, renonça à la conversation et regarda tomber l'averse si fine, si drue, si entêtée qu'elle semblait se ménager pour durer toujours. « Moi encore, pensait-il, je risque ce courant d'air mortel afin de protéger mon costume neuf, mais qu'est-ce que cet individu peut avoir à ménager? Ah! j'y suis! Je n'avais pas vu ses journaux?... Il craint que la pluie gâte sa marchandise. Encourageons le commerce, même si le commerçant est antipathique. » Làdessus il tira une pièce de sa poche et l'offrit à son voisin, en ajoutant, car il ne pouvait souffrir l'hostilité de personne :
— Donnez-moi un journal, s'il vous plaît?
— Je ne suis pas camelot ! glapit l'autre. On regarde les personnes avant de leur parler ! J'ai des journaux, c'est pour les lire et pas pour les vendre, eh!...
M. Désormeaux n'y tint plus. Il prit son élan, sortit, fut refoulé par la bourrasque et entra dans une maison. Là, au moins, il fut seul : on y recevait la pluie aussi bien et même mieux que dans la rue. L'infortuné reprit sa route en sautillant, dans la pose que préconisent les professeurs de
« one steep » pour cette danse marchée, c'est-àdire le corps penché en avant et les épaules secouées par le rythme. Ainsi, de porche en porche, il arriva à un immeuble où il reprit de l'assurance, car il se souvint que son ami Ghadec habitait là. « Il me prêtera un parapluie, calcula t-il et je serai sauvé. Suis-je bête de ne pas y avoir pensé plus tôt ! » Il fut accueilli par une femme de ménage qui ouvrit sur lui un oeiï trouble.
— Bonjour, madame, lui dit-il. Quel cochon de temps! M. Ghadec est-il là?
— Je ne sais pas. Je vais voir.
— Je suis un de ses amis, M. Désormeaux.
La vraie servante du célibataire, ahurie par des consignes multiples et contradictoires. « Si Emile est absent, calcula M. Désormeaux, jamais cette mégère ne consentira, sans ordre de son maître, à me prêter un parapluie. Servons-nous ! » Le porte-parapluie offrait des cannes, des cravaches, des clubs de golf, un riflard 1830 et, enfin, un parapluie à manche d'écaillé dont le visiteur s'empara.
— Monsieur est sorti, annonça la vieille en revenant.
— Dites-lui que je reviendrai demain et que je lui rapporterai ce qu'il sait.
Et M. Désormeaux s'en fut, pressant le parapluie contre son cœur. En arrivant dans la rue, il eut un léger mouvement de contrariété : l'averse
174 LE FARAPLUIE
avait cessé, le ciel montrait même un petit coin rose blême. M. Désormeaux se consola en augurant qu'il s'agissait d'une simple éclaircie. Dans l'antichambre de Mme Cosécante il se mira, se jugea correct et pénétra, avec le vague sourire d'un mondain préoccupé de toutes les choses spirituelles qu'il devra exprimer. L'assemblée était peu nombreuse, mais sinistre. « Je n'ai pas de chance aujourd'hui. J'aurais mieux fait de rester chez moi! » regretta M. Désormeaux. Il n'y avait là que le père et la mère de M. Cosécante, le père et la mère de Mmc Cosécante et un de ces oncles solennels et funèbre qu'on ne sort que pour les catastrophes. M. Désormeaux eut l'impression d'interrompre un conseil de famille et de déranger tout le monde, sauf la délicieuse Mrae Cosécante qui l'accueillit comme on accueille une diversion.
— Que préférez-vous : le thé, le frontignan, le malaga ou le café glacé ? interrogea-t-elle ?
— Ma foi, j'hésite entre le frontignan et le café glacé.
— Quelle guigne ! je n'ai que du thé !
— Pas très drôle, mon enfant ! gémit l'oncle caverneux. Quelle légèreté!
— C'est ainsi tout le temps ! déclara le mari, comme s'il s'adressait à l'huissier venu pour un constat.
— Elle est jeune, elle! rétorqua une voix aigre. Au bout de dix minutes, M. Désormeaux,
suffoquant dans cette atmosphère de discorde, prit congé. Quand il fut dehors, il constata à la fois que l'averse avait repris et qu'il avait oublié le parapluie de Chadec. Résigné, il gravit de nouveau cinq étages et s'arrêta un moment sur le palier. La famille, réunie dans l'antichambre, se disputait. Il entendit des lambeaux de phrases : « — Rien à lui reprocher... rien. — ...Jamais à la maison... — Exaspérant... plaintes continuelles. — Mais non, madame! — N'aie pas peur, ma fille. — On précise! Précisez, nom d'un tonnerre. — Votre cercle... — Son dancing... »
M. Désormeaux sonna. Le silence s'établit instantanément. M. Cosécante ouvrit lui-même la porte et l'intrus s'excusa :
— Je vous demande mille fois pardon. J'ai laissé mon parapluie...
— Reprenez-le, fit M. Cosécante, qui avait perdu le peu qui lui restait d'amabilité.
— Le voilà !
— Pas celui-ci ! Il est à ma femme.
— Vous faites erreur, je viens de l'emprunter à Chadec, ou plutôt, ma foi, je l'ai pris chez lui, sans façon, pendant une absence d'Emile...
— Vous en êtes certain? hurla M. Cosécante.
— Mais non! mais non ! gémit Mme Cosécante.
— A Chadec! Et c'est le parapluie de ma femme! Vous êtes tous témoins! il y a ses initiales ! Elle avait oublié son parapluie chez Chadec! triomphale mari. Ça y est! Papa, nous
176 LE TARAPLUIE
la tenons! Xous la tenons, maman! Je l'aurais parié...
— J'ai pu me tromper, bégaya M. Désormeaux. C'était une simple plaisanterie...
Comme il ne trouvait pas autre chose et que, dans les vociférations générales on ne l'écoutait plus, il jugea sage de s'esquiver. Et il reprit son « one steep », fouetté par l'ondée en constatant tout haut : « Mauvaise journée en somme!... La pluie ne me porte pas bonheur!... »