‹ La lune de miel; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 177 sur 270 · SCÈNE VlII · texte numérisé non relu

SCÈNE VlII

LES MÊMES, LELIEVRE, tenant un grand plat.

LELliiVRE.

Gare 1 . . . gare ! . . . v'ià l'épaule. . . donnez-moî donc lui coup de main. . . je me brûle.

GENEVIÈVE , lui montrant la table.

Posez-ça là . . .

LELiÈvuE , secouant ses doigts.

Ab!. . . ( 5e tournant du côté de Haimbaut) Bonjour citoyen Jérôme ! comment te portes-tu ?

RAIMBAUT

Bien, et toi?

LELIÈVRE

Dame ... on se tutoyé à présent 5 permets-moi de te la souhaiter bonne et heureuse.

11 l'embrasée.

RAIMBATJT.

Merci. . . mon vieux ! . . .

LELIÈVRE , à Genevièi'e.

Si j'osais. . . citoyenne, l'offrir les mêmes vœux.

GENEVIÈVE

Comme vous voudrez , monsieur Lellèvre.

LELIÈVRE

Heim! qu'est-ce que j'entends. . . monsieur î... vous ! . . «< vous I . . .

GEKEVièvE.

Ah ! dame. . . tant pis, je m'embrouille avec toutes vos nouvelles modes.

LELIÈVRE

Il faut prendre garde , diable !

Air : Quant! on ne dort pas de la nuit , .elci

Citoyenne , dans ta maison , Pardon si j'ose me permettre

De te remettre

A la raison , Les voiis ne sont plus de saison...

Et tu pourrais te compromettre...

Un décret qu'on vient de crier , A persoane ne faisant grâce , Ordonne de .se tutoyer...

Permettez (bec) que je vous embrasse^

RAIMBAUT

Qu'est-ce que tu dis ?

LELIÈVRE , parlant.

C'est vrai.

Cbantanti Ah !... permeti (bis) que je t'embrasse.

Diable ! Je me compromettais.

GENEVIÈVE

Eh ! mon Dieu. . . je le veux bien , embrasse-moi et que ça finisse.

LELIÈVRE

Allons , allons , nous formerons ta femme. Mon cher ami , quoique ce soit ta fête , je ne te ferai ni discours ni complimens. . . Je ne suis point z'orateur , tu le sais. . .

RAIMBAUT

Et je n'aurais pas le temps de t'écouter. . . car il est près de neuf heures, et le souper se refroidit. . . Mets-toi à côté

(ir ma femme. . . (au comte a^^ec un signe) et loi , Fraii'' ^•ois , viens auprès de moi . . .

LELiiiVRE , regardant le comte.

\je citoven François... je n'avais pas vu... Dis donc Jérôme, quel est ce citoyen?

Ils se placent.

KAlMBAïT.

Tu ne le connais pas? Eli! j)arbleu, c'est le cousin de Jolivet , mon premier garçon, qui arrive à 1 instant de Corbcil pour me dcmatider de 1 ouvrage. . .

LELIÈVRE

Alil ail! Y-a-11 du nouveau z'à Corbeii.''. . .

LE COMTE, hésitant.

Non , citoyen. . . tout est tranquille. . .

LELIÈVIIE.

Tant mieux 1 . . . tant mieux ! attendez que je coupe mon épaule. . . ça me tonnait {Il découpe, les autres mangent.) Dis donc, Jérôme, tu saii; qu'on a voulu me nommer président de ma section. . . mais j'ai refusé. . - je leur z'ai dit : Vous me trouverez toujours pour monter ma garde. . . faire des patrouilles de nuit , comme de jour -, mais pour parler z'en public, li'y comptez pas, je ne suis point z'orateur, c'est connu ^ je n'ouvre jamais la bouclie que pour goûter mes sauces.

KAiMBAL'T, mangeant.

Et tu les Aiis bonnes. . . en v'Ià une

TOCS.

Excellente ! . . .

LELiÈVRF , d'un air modeste.

Oui , je crois qu'on connaît un peu son affaire. . . quand on a été six ans cui'-inier du vicomte de. . . (Se reprenant). Ah î mon Dieu! qu'est-ce que je dis là !.. . (^ part. ) Il n'en faudrait pas davantage.-. ( Haut et d'un air dégagé. ) A propos , as-tu lu le Joinnaî du soir ce matin?

RAIMDAL'T.

Non , pourquoi ?

LELIÈVRE , à voix basse.

Il csl sévcie. . . De nouvelles mesures, contre les émigrés

ï9 qui osent reparaître en France , et contre les personnes qui les cachent, c'est là le terrible I . . .

r> A I M B A € T , légèrement. Bah I bail ! . . . ça ne nous regarde pas . . .

LELlÈvnE.

Tiens, tu es î)on, ça regarde tout le monde. . . est-ce qu'on peut savoir qui on reçoit chez soi ! On invite un ami, il vous en amène un autre ^ on rit , on boit , on s'amuse , et, de fil en aiguille, on se trouve au beau milieu d'une conspiration sans s'en douter. . . ça se voit tous les jours.

KAIMBAsJT»

Allons, allonf . . . tu te fais plws méchant que tu n'es.. . et s'il en venait un chez loi. . . le demander rhospitalité y tu ne le refuserais pas. . .

LELIÈIVRE.

Non. . . parce que l'humanité.. . mais j'aime mieux qu'il n'en vienne pas. . . d'ailleurs je le prierais de s'en aller. . . il n'pourrait pas m'en vouloir. . . Je lui dirais : INlon cher ,

pris tout-a-1 neure a la municip que l'on poursuit depuis Lyon .

LE COMTE , bas.

C'est le mien. . . c'est moi . . .

GENEVIÈVE , bas.

Chut ! . . .

LELiÈvRE , cherchant dans sa poche.

Parbleu! il faut que je vous le lise, ça peut vous ctce utile. . . .

GENEVIÈVE , à part.

Ocielî

LE COMTE , à part.

Je suis perdu !

TiAiMBAUT , luiprenaut le signalement , le roulant en houle et le passant au comte sans être vu.

Que le diable t'emporte avec tes signalemens. . . toi. . . C'est comme cela que tu veux égayer ma fête. . . lu es bien gentil... ou n'a qu'un moment pour trinquer avec un ami ...

11 lui verse a bciie.

LELiÈvRE , riant.

Au fait. . . il a raison. . . Pardon, voisine, je reprends mon émabilité. (7/ lève son l'erre.) Allons! au plaisir que j'ai de souper avec un bon enfant^ Jérôme, tu es t'un bon enfant^ je u'suis point z'orateur- . . tu le sais. . . mais c'est égal...

Air : Mon galoubet.

A ta santé ! (bis) C'n'cst pas rmomcnt d'être malade Quand par sa femme on est fêté ; Amis , encore nne accolade , Et puis la dernière rasade

A not' santé! (4ybi5.) '

RAiMBAtJT, '

A la bonne heure au moins. . - . ;,

Même aîr. «

A not' santé ! (bis) Il est juste qu'à soi l'on pense...

Regardant le comte.

Mais , battus par l'adversité , S'il est , hélas ! loin de la France Quequ's-uns d'nos frères dans la souffrance ,

Serrant la maiu du comte a la dérobée,

A leur santé ! (^Jbis)

LELiÈVKE , posant son verre.

Ah! voilà que nous tombons dans la politique; n'allons pas trop loin , je vous en prie... j'aime mieux boire un coup de plus et dire une parole de moins!. . . Comme ça on ne fait pas d'indiscrétion. . .

jOLivET , en dehors et pleurant.

Oh ! oh ! oh !.. . quel malheur !

RAlMBAtJT, bas.

Dieux !... c'est Joli vet... et il n'est pas prévenu [

sc:È]\E IX.

LES MÊMES , JOLIVET^ arn'ue en pleurant et pose un sac de soldat , un uniforme , un sahre et un chapeau sur le buffet qui est au-dessous de lajenêtre,

JOLIVET

Ah! ail I ah ! c'esl-t'y avoir du guignon. . .

LELIÈVIIE.

Qu'est-ce qu'il a donc à pleurer comme ça , ce garçou... c'est d'une bêtise amèrc . . .

RAiMBALT , lui faisant des signes.

Bah î ce n'est rien , c'est qu'il part demain.

GENEVIÈVE

Oui , il est de la réquisition , ça le chagrine.

JOLIVET, d'un air gai.

Eh bien! du tout, ce n'est pas ça qui me fait pleurer, c'est cette lettre que je viens de recevoir du pays ; au contraire je 5uis encîîanté de partir. . . parce qu'en allant à la municipalité j'ai rencontré un détachement de volontaires, le bouquet au chapeau , le tambour en tète. . . ça m'a mis le cœur au ventre, et je voudrais déjà être en route pour l'armée de Samber-?,leuse. . .

LE1.IÈVKE, lui montrant le Comte- Diable ! I! paraît que la gloire te donne la berlue. . . tu ne dis rien z'à ton cousin. . . .

RAIMBALT , se levant.

Tiens. . . il n'y a plus de vin.

Il va chercher une bouteille dans le buflet et se trouve près de Jolivet. JOLIVET.

Mon cousin. . . .

LELlîiVRE.

Ton cousin de Corbeil ....

JOLIVET, étonné.

Mon cousin de Corbeil ah ! ben I . . .

ViAiMBAVT, poussa?it Jolivet et bas.

fieconnais-le vite. . . ou c'est fait de nous tous.

Il prend unejjouuillc et retourne sa place.

.TOLiVET, àpatl et tj'cmhlant.

Olil {^4jjectant un air riant.) Oh! ah! ah! mou cousin. . . .

LELiÈVRE, Vimilantet le regardant.

Oh ! . . . ail ! ... il ne reconnaît pas sa famille à présent.

JOI-IVET.

8i fait". . . Si fait. . . {yJllant au Comte.) Dieux! mon

pauvre cousin ! on m'écrivait que vous étiez mort

d'avant z'hicr.

RAniBAUT et GENEVIÈVE.

Comment î

LELIÈVRE, en regardant le Comte.

A table anjourcrhui. . . . et mort avant-zhier. . . c'est invraisemblable.

JOLI VET, troublé par les signes qu'on lui fait. Quand je dis mort. . - , c'est une bêtise , pisque le v'ià . . . On m'écrivait que. . . vous étiez malade. . . qui y avait trois médecins , et . . . alcrs. . . ,

LELIÈVRE , Ci part.

Il y a quelque chose. -.Je suis fâché d'être venu souper z'ici.

JOLÏVF.T.

Enfin le voilà , et j'en bois à snaté... donnez-moi donc un verre. . . avec d'autant plus de satisfaction. . . . LELIÈVRE, prenajit son chapeau.

Il serait z'impoli tique à moi do rester x'ici plus longtemps. {Haut et chanto?inant.) Ta li ta la... hem... hem. . . \\x revoir , Jérôme, . .

EAiMBAL'T, liiquiet.

Eh bien ! lu t'en vas. . .

GENEVIÈVE, de même.

Déjà ! et la petite goutte , donc ?. . -

Jolivel aide Geneviève a mettre la table au fond du tliéatre. LELIÈVRE.

Merci . . . merci. . . je suis pressé ^ j"ai ma boutique à fermer... mon four. (Prenant liaimbaut à part.) Ecoute, voisin, il se passe chez toi des choses extraordinaires. . . Je ne dirai rien , mais je ne veux pas en savoir davantage

t5AIMBAT:T.

Ail 1 te voilà déjà , toi , avec tes idées ! . . .

LELlÈVUr.

3e ne dirai rien. . . sois tranquille. . . (^ A part. ) Ça sent la conspiration à pleine bouche.

LELIÈVRE

Air : Tu vas changer de costume et d'emploi.

A 1<T maison je rcntr Près de ma f emni

e de ce pas;

e dois me rendre ;

En bon mari , tu sais que je n'ai pas Coutume de la faire attendre , Je ne la fais jamais attendre.

TVAIMBAUT,

th quoi! sitôt tu nou9 quittes, mon clier?

GEr^EVlÈVE.

D'où vous vient donc cette lubie?

LELIÈVRE, à pari et tremblant, ortons bien vit' , tout ceci n'est pas clair.

JOLIVET

Je vais vous prêter ma bougie {Lis).

Il allume un morceau de rat de cave et le lui doune.

LELIÈVRE , son rat de cave à la main. A la maison je rentre de ce pas , etc.

LES AUTRES, cxcepté le comte.

Allons , voisin , je ne vous reliens pas ;

Auprès à'xoC femme il faut vous rendre j Je conçois bien quel sVait vot' embarras Ensemble. < SJ vous étiez forcé d'attendre.

LE COMTE, à part.

Que faire ?... ô ciel ! quel est mon embarras î

Faut-il fuir... ou faut-il attendre?

S'il me devine , ab ! je n'ai plus , hélas ! Aucun espoir de me défendre !

Leiièvre sort.

Page 1