SCÈNE X
GRITLY, PIERRE.
GRITLY.
Il est de fait que, pour un militaire... ça vaut mieux... Ju préfères ce déjeuner-là , n'est-ce pas.^
PIERRE, lui repondant sans l'cntcnsire.
Oui... oui... ma sœur... comme tu voudras... ça m'est égal... je n'ai pas faim.
GRITLY.
Comment, tu n'as pas faim.'* et ce que tu nous disais tout à l'heure... Allons v'ià qu'il n'y est plus... et qu'il ne m'écoute pas. . . Pierre , Pierre , mon frère. . . il y a quelque chose que lu me caches.
PIERRE
Que veux-tu dire ?
GRITLY.
Que tu nous trompes. . . moi je ne suis pas comme Lisbelh... je suis ta sœur... et les sœurs y voient clair... tu as des chagrins !... peut-être que tu ne l'aimes plus?...
Moi!
Ça ne serait pas bien ! mais c'est possible... ça peut arriver à tout le monde, et moi qui te parle... Mais il s'agit de toi! Qu'est-ce qui te tourmente? qu'est-ce qui t'inquiète? tu peux me le confier à moi,., à la sœur ! Allons... je le vois, lu vas tout m'avoucr... Ion cœur en a besoin.
PIERRE
Oui ! je suis trop mallicureux... lu sauras tout... mais ai> moins, Gritly, n'en parle à personne... et surtout à Lisbeth.
GRITLY.
Sois donc tranquille... dès que c'est un secret... ça suffit !
PIERRE
Tu sais, quand je suis parti, combien je regrettais le
ftays , et comme j'étais triste de m'en éloigner... Pendant es deux premières années, lé soin de mon service... une campagne que je fis à côté des Français... deux blessures que je reçus, m'avaient fait prendre goût à mon état, ou plutôt m'avaient fait prendre mon mal en patience... Mais je revins à Paris... c'est alors que l'ennui d'une vie uniforme et paisible me rendit tous mes souvenirs... je ne revais qu'à mon pays , à ma famille , à ma Lisbeth chérie... j'étais dévoré du besoin de retrouver ce beau ciel... ces vallons... ces hameaux... il me semblait qu'ils étaient perdus pour moi , que je ne les reverrais plus... et, te le dirai-je.? moi, un soldat , que 1 aspect de la mort n'avait jamais ému... eh bien ! quand j'étais seul... cette idée me rendait plus faible qu'un enfant, et je sentais des larmes s'échapper de mes yeux.,.
GRITLY.
Pauvre frère !
PIERRE
Tout s'était réuni pour augmenter mon supplice... la plupart de mes camarades avaient fini leur tems... ils partaient , ils retournaient au pays... et je ne pouvais les suivre... Je demandai quelques semaines de congé •, on me les refusa ; et ce jour-là même, le soir, en revenant à la caserne..... j'entends au loin un air de nos montagnes... cet air chéri , qui , dès l'enfance, fait battre notre cœur... ce fut le dernier coup. . . je n'y tins plus. . . j'avais la fièvre , le délire. Je serais mort... oui, ma sœur, je serais mort... si j'étais resté un jour de plus loin de vous... et je partis à l'instant!
GRITLY.
O ciel ! qu'as-tu fait? et quel était ton dessein?
PIERRE
Je n'en sais rien. .. j'ai tout laissé , tout abandonné j j'a»
toujours marché devant moi ; je n'avais point de Lut, point de projet arrêté... je voulais voir mon pays... m'y voilà ! maintenant. . . arrivera ce qui pourra ! . . .
GRITLY.
Mais si ton absence se prolonge , tu vas cire condamné comme dcserleur.
PIERRE
Je le
sais
GRHLY.
Y aurait-il un moyen de rejoindre ton régiment?
PIERRE
Jamais. . . pour rien au monde... je ne sortirai plus d'ici. . . d'ailleurs il n'est plus tems.
GRITLY.
Mais ça ne peut pas tarder à se découvrir,
Qu'importe ? . .
Air de la Sentinelle.
Loin de ces lieux qui furent mon berceau , Chez l'e'lrangcr où je portai les armes, Si i'c'lais mort. . . hc'las! sur mon tombeau Aucun ami n'aurait versé de larmes. . .
Maint'nant du sort quel que soit le hasard ,
Si j'dois ici quitter la vie. . .
Mes amis plcur'ont mon départ,
Et du moins mon dernier regard
Verra le ciel de ma patrie.
Oui... tous mes désirs sont remplis ; je voulais vous revoir... vous embrasser. . . je voulais respirer encore une fois l'air de nos montagnes.. . entendre les refrains de nos bergers. . . écoute.. . écoule ma sœur, je ne me trompe pas. . . cet air que nous chantions autrefois... c'est lui... je le reconnais. .
GRITLY.
Mais calme-toi donc ! . .
{ Chant luintain de la musette qui se rapproche peu à peu.)