‹ La lune de miel (volume 3)Chapitre 10 sur 78 · LE COUVENT DE SAINTE-ROSALIE · texte numérisé non relu

LE COUVENT DE SAINTE-ROSALIE

Le couvent de Sainte-Rosalie, situé à l'entrée d'un village, avait été construit comme la plupart des établissements religieux de ce siècle, sur une colline qui dominait en même temps les habitations et la campagne. L'enceinte comprenait, outre l'édifice destiné aux nonnes, plusieurs logements appartenant aux bienfaiteurs du monastère qui , en l'enrichissant de leurs présents, s'étaient réservé une habitation. A cette époque, des servitudes de ce genre étaient fréquemment imposées aux couvents. Tout en augmentant leurs domaines, ou en bâtissant leurs cloîtres, on pensait aux chances possibles d'un retour de fortune; on prévoyait, de loin, les dégoûts d'un monde turbulent, les remords d'une vie hasardeuse, et Ton se réservait une place dans ces retraites paisibles qui flottaient doucement au-dessus des révolu-

tions du siècle, comme les nids de certains oiseaux de mer au-dessus des vagues.

La mère de Béatrix, en dotant le couvent de Sainte- Rosalie, s'y était ainsi réservé un asile. Elle en avait profité toutes les fois que les orages de la politique ou les tristesses du cœur étaient venus l'atteindre, et sa fille y avait également cherché plus d'une fois un abri avant et pendant sa triste union avec le vieux Fascino Cane.

La nature du lieu donnait une apparence religieuse à ces retraites et les justifiait. On pouvait y cacher ses inquiétudes, ses douleurs, ses remords même, sans que le monde s'étonnât de votre disparition et sans qu'il en demandât la cause. Aussi, lorsque, quittant Claudio, épouvantée et éperdue, Béatrix avait cherché dans sa pensée le moyen d'échapper au danger qui la menaçait, le souvenir du couvent de Sainte-Rosalie avait-il été pour elle comme une inspiration céleste. Elle pouvait ainsi du moins justifier sa fuite, en déguiser le motif et placer entre elle et Claudio une invincible barrière.

Tant qu'il avait ignoré son amour, elle avait pu

braver sa présence; maintenant que son secret lui était échappé, une brusque séparation pouvait seule les sauver tpus deux.

Elle l'avait compris dès le premier instant ; mais un pareil sacrifice ne pouvait s'accomplir sans beaucoup d'h'ésitation et de larmes. Une partie du déb're de Claudio s'était communiquée àBéatrix; elle entendait encore le timbre pénétrant de sa voix; elle sentait sur ses mains l'empreinte de ses baisers; elle était prise par instant de crises d'enivrement qui lui étaient toute volonté.

Les encouragements de Martha purent seuls la ranimer. La pauvre fille, effrayée d'un amour dont il était trop facile de prévoir les suites, appuya, de toutes ses forces, la résistance vacillante/le la duchesse et hâta une résolution dont le moindre retard devait empêcher l'accomplissement. Ce fut elle qui improvisa les préparatifs de départ, poussa à écrire au duc la lettre qui refusait les services de Claudio et fit monter sa maîtresse dans la litière qui la conduisit rapidement au couvent de Sainte-Rosalie.

Après l'effort de ce départ, Béatrix en comprit toute

la sagesse ; mais elle sentit en même temps que le renouveler serait au-dessus de son courage. Elle avait .épuisé, pour cette fuite* tout ce quilui restaitde force et de prudence.

Le jour même de son arrivée au couvent, elle se renferma dans l'appartement le plus secret du pavillon isolé qui lui était destiné et ne voulut ni recevoir les religieuses, ni descendre au jardin ; elle avait horreur du bruit, du mouvement et du jour; Claudio parti, la vie était devenue pour elle un sépulcre où elle voulait rester insensible à tout.

Martha essaya en vain de l'arracher à ce morne abattement.

— Laisse-moi, lui dit Béatrix accablée; tout ce qui réveillerait en moi la vie me ramènerait son souvenir ; je ne veux ni voir, ni entendre, ni sentir, ni penser ; veillez autour de moi comme autour d'une morte dont vous devriez garder le cercueil.

Mais, dès le lendemain de son arrivée, ce calme funèbre fut interrompu d'une manière aussi saisissante qu'inattendue. Vers le soir, Martha accourut lui

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annoncer l'arrivée du duc Visconti, suivi de Sereza et de Montalvan !

Béatrix avait eu à peine le temps de se remettre lorsque Philippe entra.

Il s'aperçut de son trouble.

— Je vous surprends, signora, dit-il en riant; mais je vous devais une revanche et j'ai voulu arriver comme vous étiez partie.

Béatrix essaya de balbutier une excuse.

— Mon Dieu, ce n'est point un reproche, reprit Visconti, dont le regard se promenait autour de lui avec une attention singulière ; il vous fallait de la solitude ; vous ne pouviez mieux choisir; mais, en entrant ici, j'ai craint un instant que vous n'eussiez trouvé la maladie où vous cherchiez le repos. Ces fenêtres fermées, ces rideaux tirés, ce silence partout !... Auriez-vous établi chez vous, signora, la règle du couvent ?

Béatrix prétexta, d'une voix faible, le besoin de recueillement dans un pareil lieu.

— Ah ! vous avez alors commencé vos dévotions?

demanda le duc avec une ironie faiblement déguisée; vous priez ici pour notre salut à tous!... et je suis sans doute le premier visiteur qui ait troublé ce saint isolement?

La duchesse répondit affirmativement, et Visconti continua l'entretien sur le même ton sans en laisser deviner le but. Il s'informa de ce que la signora avait pu faire depuis son arrivée, lui apprit le désappointement de Claudio et son départ. La surprise de la duchesse lui fit comprendre que, depuis, elle n'avait point revu le jeune homme. Son front s'assombrit ; il devint tout à coup silencieux, et il fallut l'entrée de Sereza pour l'arracher à cette préoccupation morose.

Le digne secrétaire avait déjà pris des informations, et lui apportait la nouvelle que Claudio se trouvait au village depuis le matin. Il s'était d'abord présenté au couvent, dont l'entrée lui avait été refusée en conséquence de l'ordre général donné par la duchesse; il avait ensuite écrit; mais sa lettre, tombée aux mains deMartha, n'était point allée plus loin; enfin on venait de l'apercevoir, au déclin du

jour, à la lisière du petit bois qui touchait à l'enceinte du monastère*

A cette nouvelle, le sourire reparut sur les traits de Visconti, qui se rapprocha de Béatrix et renoua la conversation un instant interrompue.

Mais la jeune femme s'efforçait en vain d'écouter et de répondre; l'effort était au-dessus de son courage ; elle finit par porter les deux mains à son front avec une exclamation plaintive.

— Vous souffrez, demanda Philippe, qui semblait décidé à pousser jusqu'au bout sa douloureuse obsession ; une promenade dissiperait ce malaise.

— Non, dit Béatrix en se laissant retomber désespérée sur son fauteuil.

— Au moins faudrait-il jouir de la fraîcheur du soir, reprit Visconti; où est la clef de cette fenêtre ?

Martba la lui remit, et il ouvrit le châssis garni de toile écrue qui, à cette époque, tenait lieu de vitrage dans presque toute l'Europe et remplaçait les stores en Italie.

Le soleil, complètement descendu à l'horizon, avait laissé derrière lui quelques reflets lumineux qui enflammaient encore la cime des arbres les plusélevés ; les étoiles commençaient à briller dans le reste du ciel, et un vent frais, chargé de mille senteurs balsamiques, frissonnait à travers les vignes qui encadraient la fenêtre. D'un côté s'étendait le verger du couvent, dont les vieux arbres, chargés de fruits, mêlaient leurs bras noueux ; de l'autre, des prairies bordées de saules et de coudriers. On apercevait, dans leurs touffes sombres, les vers luisants semés sur le feuillage comme une poussière d'étoiles, et l'on entendait le murmure de quelques sources gazouillant parmi les joncs et les nénufars. À l'horizon, des hurlements de chien s'élevaient de loin en loin, comme una vertissement lugubre jeté au milieu de ce calme caressant.

Béatrix, qui se trouvait assise en face de la fenêtre, fut attirée, malgré elle, par la sérénité radieuse de la soirée ; elle vint s'accouder à la balustrade de fer, et laissa ses yeux se plonger dans l'immensité où chaque objet se dessinait en contours vagues et

adoucis. Son regard rêveur se promena du ciel à l'horizon, de l'horizon aux prairies, et des prairies au verger; mais, arrivé là, il s'arrêta tout à coup, plus fixe et plus intense ; il venait d'apercevoir, sous les arbres, une ombre qui semblait glisser avec précaution, et dont la vue la fit tressaillir.

La forme, d'abord incertaine, s'approcha, atteignit la ligne éclairée par les étoiles, et la traversa rapidement. Mais la duchesse, qui l'avait reconnue, ne put retenir un cri.

— Qu'y a-t-il? demanda Visconti, qui se tenait un peu en arrière.

— Rien, répondit précipitamment la jeune femme, en reculant.

— C'est une ombre qui vient de passer dans la clairière, reprit Philippe.

— Vous l'avez vue? s'écria Béatrix saisie.

— Et j'ai cru que c'était le reflet d'un nuage , ajouta le duc^ mais il serait peut-être plus prudent de s'assurer... Montalvan...

— Non, interrompit vivement la duchesse, vous avez bien vu, monseigneur.

— Je puis envoyer Montalvan, insista Visconti.

— • C'est inutile, tout à fait inutile ! s'écria Béatrix troublée ; de grâce, restez, monseigneur ! Écoutez, voici la cloche du couvent qui sonne la prière du soir.

Le duc se découvrit, et Béatrix, quittant la fenêtre, alla se placer à son prie-Dieu, tandis que les femmes s'agenouillaient autour d'elle.

Alors sa voix s'éleva, agitée mais fervente, et commença l'oraison à sainte Rosalie.

Sereza avait rejoint le duc près de la fenêtre, et, tandis que la jeune femme répétait tout haut la prière, Philippe et lui continuaient tout bas un entretien commencé.

— C'était lui, disait Pnilippe ; elle l'a reconnu !

— H aura escaladé le mur du côté du petit bois, ajoutait Antoine.

— Tout à l'heure il a disparu derrière ces buissons.

— Regardez, regardez, monseigneur, le voilà qui , reparaît.

. —Où cela?

— Près du berceau de vignes, sous la fenêtre. Visconti se pencha avec précaution et aperçut

l'ombre arrêtée à quelques pas du balcon, qu'elle semblait regarder.

Il saisit la clef du châssis de toile écrue et la jeta à ses pieds.

Elle se baissa vivement pour la relever.

— Maintenant, partons, dit précipitamment Visconti ; le reste regarde Montalvan.

La duchesse venait d'achever la prière; il s'avança vers elle avec courtoisie, lui souhaita une heureuse nuit, et passa dans l'appartement qui occupait l'autre extrémité du pavillon.

Les femmes delà duchesse refermèrent la fenêtre, préparèrent tout pour la nuit, puis se retirèrent, et Martha resta seule avec sa maîtresse.

Dès que les portes furent fermées, Béatrix attira brusquement près d'elle la jeune fille et lui dit à demivoix:

— Il est ici.

— Vous le savez ! s'écria Martha troublée,

— Toi-même, tu en étais donc instruite ?

— Il est venu.

— Lui?

— Et il vous a écrit.

— Tu as la lettre?

Martha tira, en hésitant, de son sein, un billet qu'elle remit à la duchesse*

C'étaient quelques lignes suppliantes par lesquelles Claudio demandait la permission de lui faire ses adieux.

Béatrix baisa, avec transport, cette lettre écrite d'une main tremhlante.

— Il a voulu m'écrire , murmura-t-elle d'un accent qui vibrait de joie; il m'a suivie, il est là.

— Mais monseigneur y est aussi, fit observer Martha inquiète.

— Tu as raison, reprit vivement la duchesse ; s'il allait soupçonner... Ah! j'aurais dû recevoir ses adieux avant l'arrivée du duc.

La jeune suivante se mit aux genoux de sa mai* tresse,

— Au nom de Dieu, Seigneurie, dit-elle avec larmes, rappelez-vous vos résolutions d'hier et d'au-

jourd'hui ; songez qu'il y va de. la vie pour tous deux. Béatrix laissa retomber ses bras et repoussa faiblement Martha.

— Ah ! tu ne veux- point me laisser même quelques instants d'illusion, dit-elle d'un ton de reproche douloureux; la prudence frappe chaque élan de mon cœur comme de pauvres oiseaux à qui l'on ne permet point de prendre leur volée. La mort... eh! que m'importe !... Ma vie est-elle donc de celles que Ton aime?

— Mais, lui dit Martha, qui avait compris sur-lechamp, avec sa pénétration de femme, de quel souvenir il fallait s'armer, lui, Seigneurie, voulez-vous le perdre?

La duchesse porta ses deux mains à son front.

— Oh! non, dit-elle, il est jeune... libre... il guérira peut-être !... Il doit sauver son avenir ! Il vaut mieux qu'il parte sans me parler... qu'il me croie ingrate et implacable... oui... je ne le verrai pas.

Ce dernier mot avait été presque étouffé par des flots de larmes. Martha baisa les mains de la duchesse sans répondre, et pleura avec elle.

Leur veille se prolongea ainsi près de deux heures sans que Ton entendît autre chose que quelques rares exclamations et le bruit des sanglots. Enfin Béatrix, épuisée, consentit à prendre du repos, et la jeune fille la déshabilla.

Martha retira la robe de velours brodée d'argent, détacha les jupes de soie et enleva les épingles de diamants qui retenaient la coiffure, et la jeune femme resta demi-nue devant le miroir de métal poli que Martha lui avait mis à la main, les épaules baignées par les boucles de ses cheveux noirs.

La jeune fille, qui avait passé dans la pièce voisine, reparut bientôt avec le réseau de pourpre et de fils d'argent destiné à envelopper ces derniers , la robe de toile blanche brodée de soie et les sandales de nuit en peau de cygne. Elle aida la duchesse à revêtir ce costume, et elle allait prendre la lampe d'argent pour la précéder dans sa chambre à coucher, lorsque le bruit d'une clef la fit tressaillir; toutes deux se retournèrent en même temps et ne purent retenir un cri. Claudio était debout sur le balcon de la fenêtre, qui venait de s'ouvrir.

Béatrix avait reculé vers le fond de l'appartement en croisant ses mains sur sa poitrine presque nue; par un mouvement instinctif et rapide, Martha lui jeta sur les épaules une pelisse de soie qui l'enveloppa tout entière.

— Ne craignez rien, Seigneurie, dit Claudio, qui avait atteint le plancher.

— Que voulez-vous, malheureux?... murmura Béatrix tremblante; ignorez-vous que le duc est ici?

— Le duc ?

— Et qu'il a cru vous apercevoir tout à l'heure? Au nom de Dieu , fuyez !

— Ah ! écoutez-moi d'abord, signora, dit Claudio, qui s'était rapproché ; vous avez reçu une lettre, et vous avez daigné .m'accorder l'entrevue qu'elle sollicitait.

— Moi ! que dites- vous?

Le jeune homme regarda la duchesse avec étonnement.

— Tout à l'heure, reprit-il, quand j'ai traversé le verger, vous étiez là.

— 11 est vrai. A votre approche, je me suis retirée.

— En laissant tombera] mes pieds la clef de cette fenêtre.

— Comment !

— La voilà.

La duchesse et Martha poussèrent une exclamation d'épouvante.

— Ah! s'écria la dernière comme frappée d'un trait de lumière, c'est monseigneur.

— Se peut-il? répéta Béatrix.

— Il était au balcon pendant la prière... je l'ai vu se pencher... et, û'en doutez ^as, Seigneurie, il a des soupçons... il a voulu vous tendre un piège.

La duchesse devint pâle, et Claudio recula jusqu'à la fenêtre.

— Ah ! vous nous avez perdus ! bégaya Béatrix ; Claudio, Claudio, partez !

— Adieu donc, signora, dit le jeune homme en s'élançant vers la balustrade de fer.

Mais Martha, qui venait de se pencher sur l'abîme sombre, le retint du geste.

— Arrêtez, dit-elle d'une voix étouffée par l'effroi autant que par la prudence ; j'ai vu des armes briller sous le balcon.

— Comment faire, alors? demanda la duchesse égarée.

— Il y a encore un passage secret ,> ajouta Martha.

— Oui, reprit Béatrix, par ce corridor.

Elle courut à la pièce voisine, suivie du jeune homme, et se précipita vers une porte cachée sous la tapisserie; elle la trouva fermée!... Éperdue, elle revint sur ses pas vers l'entrée principale; mais, au moment où elle allait sortir, la portière de velours se souleva et Montalvan parut, l'épée nue.

Le cri jeté par les deux femmes s'arrêta sur leurs lèvres ; Claudio chercha sa dague, seule arme qu'il eût conservée.

— N'essayez point de résistance, dit le capitaine à voix basse; ma compagnie me suit, et tous les passages sont gardés.

— Que voulez- vous? qui vous envoie? interrompit Béatrix, dont le premier mouvement avait été de

reculer, mais dont le second fut de se jeter en avant de Claudio.

— Je viens par ordre de monseigneur le duc, répliqua le capitaine, qui refermait la porte derrière lui.

La main de la jeune femme alla chercher celle de Claudio, et elle s'appuya en frissonnant sur son épaule.

Montalvan la regarda quelques instants en silence.

— La signôra a compris l'intention de monseigneur, dit-il lentement; je viens pour lui préparer un veuvage qui puisse lui assurer la souveraineté de l'Italie.

— Eh bien , frappez ! bégaya la jeune femme en mettant sa tète sur la poitrine de Claudio, qui l'enveloppa de ses bras.

Mçntalvan baissa son épée.

— Il faut d'abord que Sa Seigneurie m'entende, dit-il avec calme. Chargé dé surveiller l'arrivée de Claudio, je ne l'ai point encore annoncé à monseigneur, qui ne se présentera que sur mon avertisse-

ment; nous avons donc le temps de nous expliquer sans crainte.

Béatrix releva la tête .

— Que pouvez-vous avoir à me dire? demandât-elle étonnée.

— * Je viens vous proposer la vie et liberté, répliqua Montalvan en baissant la voix. Oh ! ne vous récriez pas, signora ; ne m'interrompez point, les instants sont trop précieux. Depuis qu'elle me voit le docile instrument du duc, Sa Seigneurie a dû me juger comme tous les autres; elle m'aura méprisé et haï ! Elle ne pouvait point deviner le but de tant d'efforts ; elle ne savait point qu'en me faisant l'esclave docile de Visconti, je travaillais à rendre son joug plus odieux ; que je détachais de lui les compagnons soudoyés qui font toute sa force, que je menais enfin une révolution qui a germé, grandi, et dont la moisson

^ . est mûre aujourd'hui.

— Se peut-il? s'écria Béatrix stupéfaite.

— Mais, pour en assurer le triomphe, il me faut votre secours, signora, reprit-il; je viens vous le demander.

— A moi?

— C'est votre seule ressource désormais. Si vous n'entrez point dans le complot qui doit renverser Visconti, votre mort est résolue. Signez des ordres qui mettent à ma disposition vos villes, vos gouverneurs, vos compagnies^ et je vous sauve ; refusez, j'ouvre vos portes à Visconti.

Béatrbcse leva épouvantée.

— Moi! dit-elle, prendre part à une conspiration contre le duc? Et quel en est le bat? que voulez-vous?

— C'est mon secret ^ Seigneurie, dit Montai van avec fermeté. Je vous propose un échange de services, et non la confidence de mes projets- Aidez-moi, je vous aiderai ; l'avenir décidera du reste.

Et, comme il la vit balancer :

— Choisissez , signora , reprit-il plus vivement ; après la proposition que je viens de vous faire, il faut que vous soyez pour moi une complice ou une victime; choisissez sans hésitation, sans retard. Cha que minute est un pas vers la. tombe on vers le salut. Écoutez \

Un bruit de voix confusesvenait de se faire entendre dans le corridor.

— C'est monseigneur! s'écria Martha, qui se tenait l'oreille collée à la porte verrouillée par Monlalvan.

La duchesse tressaillit de tous ses membres.

— J'accepte, capitaine, balbutia-t-elle égarée.

— Ainsi, vous signerez les ordres, signora?

— Je les signerai.

— Vous le jurez sur votre honneur et sur le salut de votre âme ?

— Sur le salut de mon âme et sur mon honneur.

Le condottiere n'en demanda pas davantage. Recommandant par un signe le plus absolu silence, il courut au passage caché sous la tapisserie; le verrou qui avait été poussa fut retiré, et il disparut rapidement. Le moment fut horrible. Visconti et ceux qui le suivaient continuaient à délibérer dans le corridor. Mais on entendit bientôt la voix du capitaine qui les avait rejoints ; il y eut un court débat, puis le bruit s'éloigna et s'éteignit.

Béatrix, qui, jusqu'alors, était restée debout, tous

les nerfs tendus et haletante, retomba sur un fauteuil presque évanouie.

Claudio et Martha se penchèrent des deux côtés en s'efforçant de la ranimer.

— Calmez-vous, signora, dit le jeune homme, le danger est passé.

* — Partez! partez, Claudio! murmura-t-elle brisée.

— Puis-je vous laisser ainsi? reprit le secrétaire, qui avait saisi une de ses mains et qui la couvrait de baisers. Ah ! c'est moi qui suis cause de toutes ces angoisses ! Comment pourrez-vous jamais me pardonner?

Elle le regarda à travers l'espèce de voile qui couvrait sa vue; une légère rougeur monta à ses joues, son œil s'anima, une de ses mains soulevées alla se perdre dans la chevelure de Claudio, et elle balbutia avec une espèce de délire :

— Enimène-moi !

Claudio poussa un cri de surprise; mais la main de Béatrix attira vivement sa tète penchée.

— Emmène-moi, répéta la jeune femme, qui ca-

cha son visage sur son épaule en sanglotant Je suis perdue... tu le vois... Si je reste... il me tuera... Fuyons*., n'importe en quel lieu... pourvu que ce soit avec toi !

— Béatrix!... est-ce vrai?... ai-je bien entendu?... toi, me suivre?... Oh! n'est-ce point un rêve?...

— Non, reprit la duchesse, qui laissait un libre cours à ses sentiments. Ce Montalvan me fait peur...

t Qui sait même si ses propositions ne sont point une perfidie !... Ah! échappons à ces luttes d'ambition, de haine et de trahison... Je renonce à un rang trop douloureusement payé; allons chercher un asile loin d'ici, en France ou en Allemagne.*. Partons ensemble...

— Oui , interrompit Claudio fou de bonheur, oui, cette nuit même.

— Mais les moyens de fuite? objecta Martha.

— Je les trouverai, reprit le jeune homme ; avant une heure, je serai de retour.

— Et moi, je serai prête ....

Les deux amants s'oublièrent encore dans une étreinte, et Claudio s'élança par la porte dérobée*

Il arriva au berceau de vignes; traversa le verger, puis le petit bois de chênes qui terminait l'enceinte, et, franchissant le mur dentelé de brèches par suite de la négligence*et de la vétusté, il se dirigea en courant vers l'auberge de la Mwe de Dieu* ^ ^

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