‹ La lune de miel (volume 3)Chapitre 9 sur 78 · LE MESSAGER · texte numérisé non relu

LE MESSAGER

Nous laisserons le duc Philippe et sa suite prendre le chemin de la retraite dans laquelle Béatrix s'était réfugiée et nous demanderons au lecteur la permission de suivre de préférence, pour le moment, fra Bartholomeo portant à Naples les dépêches qui lui ont été confiées.

Le frère quêteur marcha toute la nuit, en se diri- . géant vers Plaisance, d'où il devait gagner Gênes, afin de s'embarquer.

Au milieu des intrigues et des divisions qui agitaient alors l'Italie, un voyage par terre de Milan à Naples eût été soumis à trop de retards et de vicissitudes pour qu'on songeât à l'entreprendre. Le mes-

sager qui l'eût osé, signalé d'avance par les espions qu'entretenaient les princes dans chaque cour, eût été nécessairement arrêté au passage et dépouillé. Il fallait, pour échapper à la surveillance de ces mille , ennemis dont les yeux étaient toujours ouverts, inventer chaque jour quelque nouveau subterfuge. L'imagination italienne, alors si féconde en ruses et en déguisements, s'épuisait à renouveler ce lugubre carnaval dont les masques menaient toujours quelque redoutable intrigue qu'ils payaient de leur tête, s'ils ne réussissaient à la faire payer de celle d'un autre. C'étaient ces considérations qui avaient déterminé le duc Visconti à se servir de fra Bartholomeo et à lui faire reprendre la voie de mer, toujours plus rapide et surtout plus sûre.

Le révérend avait déjà réussi dans une de ces périlleuses commissions; mais cette réussite même avait pu éveiller l'attention et amener un redoublement de surveillance de la part de ceux qui avaient quelque intérêt à épier les rapports de Visconti avec Jeanne de Naples.

Au moment même où le frère quêteur quittait Mi-

lan, un cavalier avait passé près de lui, et, après l'avoir accompagné silencieusement pendant quelque temps r avait mis sa monture au galop et tétait perdu sur la route de Plaisance.

Fra Bartholomeo prit à peine garde à cette circonstance ; mais, le lendemain matin, le même cavalier reparut et recommença à accompagner le moine.

Celui-ci, étonné plutôt qu'inquiet, s'arrêta au prochainvillage pour se reposer. Le cavalier passa outre i mais, lorsque fra Bartholomeo se remit en routa, il le trouva près des dernières maisons, et dut subir de nouveau sa compagnie silencieuse.

L'inquiétude saisit le frère, qui s'expliquait diffitir lement une telle persistance, et il commençai craindre une attaque qu'il n'était point en mesure de repousser. Cependant la journée sa passa sans, que ses craintes parussent devoir se vérifier. Le. cavalier le suivait ou le précédait alternativement, semblant l'observer, mais ne montrant aucune intention hostile. On aurait dit un marchand retournant chez* lui après ses affaires terminées et qui ralentissait sa. marche pour jouir de la société d'un compagnon.de

routa, si. le silence obstine qu'il gardait ne se fut opposé à une pareille supposition* IL avait quitté la route de Plaisance en même temps que Bartholomeo, qui avait ordre d'éviter. cett&derûière ville,.et iLs&tait lancé avec lui dans- le chemin peu fréquenté qui s'ouvrait à travers les montagnes. Cependant,, vers? le soir, le ciel se chargeade nuag^dB sourds grondements commencèrent à reientir à l'horizon, elles: troupeaux de chèvres^ dispersés sue les rochers* en quittèrent rapidement le&soaaraets-pdur gagner les anfractuosités abritées.

Ces annonces d'orage parafent changeriez ptojets du cavalier, qui, après avoir regardé deux. ou. trois fois à l'horizon, piqua des deux et disparut dans une des gorges les plus solitaires.

Bien, que le moine sût qu'elle pouvait conduire, plus rapidement au monastère del Rooco, seul abri qu'il pût espérer pour celte nuit, il préféra faire un détour ety arriverun ptftt pJuatarcL

Lorsqu'il aperçut le» toits écraséa.et le clocher grir sâtre du couvent, l'orage eommençait à éclater. Delarges gouttes de pluie tombaient lourdement sur. les

pierres, du sentier elle vent faisait tourbillonner sur les rochers les herbes et les feuilles mortes.

Bartholomeo trouva la salle commune pleine de voyageurs, dont le costume annonçait les différentes conditions; il y avait des marchands, des aventuriers, des zingari, des paysans, des soldats, mais point de femmes. Il chercha des yeux son cavalier au milieu de cette réunion ; il n'y était pas.

Bartholomeo, rassuré, alla prendre place sur un des bancs de pierre disposés autour de la salle, et entr'ouvrit sa besace pour y chercher quelques menues provisions qui pussent lui permettre d attendre la distribution des pitances qui devait être faite aux voyageurs.

Cependant ceux-ci s'étaient groupés dans les différentes parties de la salle, selon le hasard ou les sympathies, et échangeaient les lieux communs habituels sur la route, les affaires, le prix des marchandises et principalement sur l'orage qui continuait à couver sourdement. Un vieux paysan, dont la figure était couverte par une large cicatrice, vint s'asseoir à son tour près du moine et lia conversation avec lui.

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Il s'informa du but de son voyage, lui demanda des nouvelles de son couvent et voulut savoir ce que faisait le duc Philippe Visconti.

Bartholomeo répondit brièvement à ces questions, tout en continuant à manger, et comme un homme qui ne veut ni livrer son secret ni perdre un coup de dent. Le paysan parut frappé de cette dernière préoccupation.

— Par le ciel ! mon révérend, vous auriez été bon laboureur, dit-il en souriant, car vous paraissez avoir sérieusement à cœur d'engraisser le fond que Dieu vous a donné ; s'il faut en croire le résultat, j'ai peur que vous ne travailliez pour une terre ingrate.

— L'homme fait ce qu'il peut, répliqua fra Bartholomeo en pliant en quatre une bouchée pour la faire entrer plus facilement.

A la bonne heure, reprit le paysan ; mais Notre- Seigneur n'a-t-il pas dit qu'il fallait aider aux gens de bonne volonté ? Comme je tiens à suivre les préceptes du Christ, mon révérend me permettra bien de le seconderdans son œuvre, et d'ajouter à son pain frotté d'ail et de lard quelque chose de plus nourrissant.

En parlant ainsi, le vieillard à la cicatrice avait ramené sur ses" genoux la pannetière en peau de chèvre qu'il portait suspendue à son cou, et en avait retiré une éclanche que fca Bartholomeo accueillit par une interjection admirative.

— C'est une cuisse de brebis ! s'écriartrilen avançant le nez comme s'il eût voulu la flairer-

— Piquée d'ail et rôtie en plein feu, ajouta le paysan; arrosez-moi cela de quelques gorgées de vin, ^t vous me direz des nouvelles des moutons <le la montagne.

Il présentait d'une main l'édanobe et de l'autre un flacon de cuir plat mais large, et du goulot duquel s'échappait cette odeur aromatique $e vins italiens mêlée à une senteur de peau de bouc.

Bartholomeo ne se fit pas répéter l'invitation; il coupa une large tranche à la cuisse da mouton , but à la gourde et fit claquer sa langue, contre son palais.

— Si jc'est là, votre ordinaire^ seigneur paysan, dit-il, je m'en contenterai. Per Baccho ! ce moutonlà sent comme un arrière-goût de musc et de fifc-

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nouil; c'est la meilleure viande que j'aie jamais mangée.

Il recoupa une seconde tranche et but un second coup à la bouteille de cuir.

Le paysan le laissa faire et recommença ses questions, ayant soin, toutes les fois que le frère Tedevenuit silencieux, de présenter Téclanche et. la bouteille.

Pra Bartholomeo revint tant de fois à Tune et goûta si souvent à Fautire, que, lorsque les moines parurent avec les écuelles de distribution pour les voyageurs, la cuisse de mouton n'avait plus que l'os et la gourde était vide. Mais aussi la confiance du révérend en son nouveau compagnon était-elle entière.

Après avoir dévoré le nouveau repas fourni par la charité des moines del Rocco, il les suivit dansun des logements consacrés aux pèlerins.

C'étaient des appentis ouverts, sous lesquels ces derniers trouvaient seulement un abri et une litière de feuilles mortes. Il y en avait trois, rangés autour de la cour intérieure.

Fra Bartholomco suivit le paysan dans le moins spacieux, qui faisait face à la chapelle du couvent.

Une douzaine de voyageurs s'y trouvaient déjà réunis, les uns debout , regardant l'orage qui allait toujours grandissant; les autres couchés sur la litière de feuilles.

Le frère quêteur, qui songeait plus à ses aises qu'aux grands spectacles de la nature, se hâta de choisir la meilleure place près de ces derniers, et de préparer son lit en attirante lui les feuilles mortes, dont il se fit à la fois un matelas et un tapis. Bientôt la douce influence de cette couche improvisée, jointe à l'effet du double repas et de la gourde de cuir, appesantirent insensiblement ses paupières ; il demeura quelques instants dans une sorte de demi-sommeil, voyant tout flotter autour de lui comme les images d'un rêve.

Il lui parut que ses compagnons s'étaient levés, et qu'ils causaient bas et vivement à l'entrée de l'appentis, en tournant fréquemment les yeux de son côté. Deux ou trois fois même, il crut reconnaître parmi eux le cavalier mystérieux qui le suivait de-

puis vingt-quatre heures. Mais cette apparition n'était sans doute qu'une des visions qui ramènent dans notre sommeil les souvenirs du jour. Elle ne fit que passer devant ses yeux engourdis, et, après une lutte de quelques instants, il ferma les paupières et s'endormit.

Cependant les inquiétudes de la veille le poursuivirent jusque dans ses songes; il lui semblait qu'il §e trouvait entouré de gens à l'air mystérieux et menaçant, qui le montraient du doigt, en parlant à voix basse ; le vieux paysan au front cicatrisé était parmi, eux : il se tenait courbé, vers lui et fouillait doucement dans les plis de sa robe pour découvrir les dépêches confiées par Visconti.

Fra Bartholomeo se débattait en se roulant sur son lit de feuilles; mais des mains fortes, appuyées à son épaule, le ramenaient dans sa position première, et le forçaient à subir le dangereux examen.

Tourmenté par ce rêve, le moine s'agitait convulsivement et poussait des soupirs étouffés ; il s'efforçait d'échapper à ce sommeil pénible dont les liens

tenaient son esprit enchaîné; enfin, un éclat de ton-

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lierre terrible qui illumina l'appentis et le fit trembler sur ses fondements, brisa, pour ainsi dire, le charme qui le retenait endormi; il redressa brusquement la tète et demeura glacé d'épouvante.

Son rêve tout entier se trouvait réalisé. Les figures menaçantes et mystérieuses étaient là; des mains puissantes le retenaient immobile sur sa couche, et le paysan cherchait le parchemin cousu dans sa robe de bure.

Le moine poussa un cri étouffé.

— Silence sur ta vie ! murmura le paysan, dont les yeux étincelaient.

— Que voulez-vous? bégaya fra Bartholomeo effaré.

— Les dépèches que tu portes à la reine de Naples...

— Je ne vous comprends point ; laissez-moi! laissez-moi!...

Il avait fait un effort, et, échappant aux mains» appuyées sur ses épaules, il réussit à se lever sur son séant. Dans ce moment, l'orage fit une pause, et Ton entendit des chants qui s'élevaient de la chapelle.

Les voyageurs qui entouraient fra Bartholomeo s'arrêtèrent involontairement. Les voix graves et profondes des moines retentirent jusqu'à l'appentis et firent entendre les sombres paroles de l'hymne de la pénitence :

Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur, et ne me châtiez pas dans votre colère.

Le frère quêteur profita de l'espèce de silence qui suivit ces paroles pour pousser un cri d'appel.

Six poignards se tournèrent àla fois sur sa poitrine.

— Arrêtez ! murmura le paysan en avançant le bras; il faut qu'il livre sa dépêche.

- Détachez sa ceinture, continua un second.

— Et ses sandales, ajouta un troisième.

L'ouragan avait repris avec rage, et, au milieu du

rugissement du vent et des éclats de. la foudre, les voix de la chapelle reprenaient plus lugubres :

Ayez pitié de moi, Seigneur, car je languis de faiblesse... Mes os sont ébranlés et mes forces sont abattues.

Le moine continuait à se débattre avec un courage désespéré.

— La tettre, misérable? la lettre? répétait le paysan, dont les traits frissonnaient d'impatîence et de colère.

Frère Bartholomeo réunit tout ce qui lui restait de forces ; il repoussa les deux assaillants qui le tenaient terrassé, se leva sur ses genoux, et jeta un cri de détresse qui perça les retentissements de la tempête...

Ce fut le seul. Tous les poignards frappèrent en même temps, et il retomba la face contre terre avec un gémissement sourd.

Mais les chants s'étaient arrêtés; il y eut un silence pendant lequel tous les voyageurs demeurèrent immobiles et haletants. Enfin les voix reprirent :

Dieu frappe les méchants de plusieurs plaies ; mais il enveloppe de sa miséricorde celui qui espère en lui. Réjouissez-vous dans le Seigneur, hommes justes; triomphez dans votre joie et glorifiez-le dans votre cœur.

Le vieillard et ses compagnons parurent comprendre ces paroles, car ils s'agenouillèrent lentement et se découvrirent. Le cavalier, qui avait seul continué

à fouiller le mort, déchira sa robe et en retira la dépêche soigneusement enveloppée de cuir. Le paysan s'en empara vivement.

Dans ce moment, les moines quittaient la chapelle et passaient lentement devant les appentis, précédés de torches et portant la croix de fer et les bannières consacrées.

Le cavalier étendit rapidement son manteau de peau de chèvres sur le cadavre de fraBartholomeo, et les religieux passèrent en murmurant :

Seigneur, ne m* abandonnez pas ; mon Dieu, ne vous retirez point de moi.

L'orage semblait s'éloigner avec eux : le tonnerre apaisé ne faisait plus entendre que de confuses rumeurs, les éclairs plus rares et plus pâles s'effaçaient dans la nuit, et le vent, comme lassé de sa fureur, grondait faiblement le long des cloîtres déserts.

Peu à peu , tout rentra dans le silence et l'obscurité ; on n'entendit plus que le murmure lointain des ruisseaux grossis par l'orage, et les hurlements de quelques bêtes fauves, égarées dans la nuit.

Le vieillard fit alors un signe : suivi de ses compagnons, il traversa la cour et atteignit le mur d'enceinte, dont il franchit une brèche.

Le cavalier qui l'avait précédé là l'attendait en dehors avec une monture. Il se mit rapidement en selle, donna un mot d'ordre à ceux qui le suivaient, et disparut dans un des sentiers de la montagne.

Il ne s'arrêta qu'au point du jour devant une^cabane de chevrier.

La porte en était fermée et on l'eût dit abandonnée ; mais, à sa vue, le paysan balafré descendit de cheval et appela avec précaution.

Presque au même instant, la porte s'ouvrit, et un jeune écuyer portant l'écusson de Rivera parut sur le seuil.

— C'est vous, enfin, Seigneurie, s'écria le jeune homme avec joie; eh bien?

— Tout a réussi, dit le comte, qui mit pied à terre et lui jeta la bride de son cheval.

— Vous avez rencontré le messager?

— Et j'ai là les <

Il était entré dans la cabane, tandis que l'écuyer conduisait le cheval à une petite grange où se trouvait déjà le sien.

Lorsqu'il revint, le comte de Rivera avait déchiré avec son poignard l'enveloppe qui renfermait la dépêche de Visconti et l'avait dépliée.

Le parchemin ae contenait que ces mots, écrits de la main même du due ;

« Encore quelques jours, et Philippe sera libre comme Jeanne, »

Le eomte ne put retenir un cri,

— Qu'y a-t-il, maître ? demanda Ugolo.

— Achevai! répéta Rivera, qui smit la cape de cuir qu'il avait jetée près du foyer.

— Nous repartons? demanda Ugolo surpris,

— A l'instant même.

— Et où allons-nous, Seigneurie?

— A Milan !

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