‹ La lune de miel (volume 3)Chapitre 3 sur 78 · LA LUISIT BB 1CIEL · texte numérisé non relu

LA LUISIT BB 1CIEL

—Où cela? demanda Claudio vivement.

— Derrière cette touffe de peupliers.

Le novice s'avança dans la direction indiquée et aperçut, à son tour, le condottiere. Il courut à lui et se pencha.

— C'est un blessé l s'écria-t-il avec saisissement... Ilest couvert de sang-!

— Du sang ! répéta fra Bartholomeo, laissez-le où il se trouve, Claudio; il ne faut jamais se mêler d'affaires où il y a du sang.

Mais le jeune homme avait déjà soulevé dans ses bras le blessé, qui venait de faire un mouvement.

— Il a remué ! reprit-il vivement ; au nom de Dieu, descendez, fra Bartholomeo, aidez-moi à lui porter secours.

Le moine, qui continuait ! machinalement à ronger sa cuisse d'oie, se récria..

■—Vous allez compromettre le couvent, Claudio, dit-il, nous ne savons point d'où vient ce soldat, ni qui l'a tué... Ceux qui le veulent mort sont peut-être puissants... Rappelez-vous, Claudio, que nous avons un nouveau duc.

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—Le voilà qui rouvre les yeux, interrompit le novice sans écouter Bartholomeo t votre fiaseotte, mon frère, sur votre salut, votre fiasconel un peu de vin suffira pour le ranimer.

Le moine paraissait assez peu disposé à obtempérer aux prières de son compagnon; mais celui-ci, qui avait appuyé le blessé au tronc du saule, courut à la mule, saisit le flacon avant que Bartholomeo eût psi s*y opposer, et fit boire au soldat, qui poussa un soupir et entr'ouvrit les yeux.

— Il vit! il vit! s'écri* Claudio avec joie ; aidezmoi à le placer sur la mule, mon frère, et nous le porterons au couvent.

— Y pensez-vous? dit Bartholomeo. Uninconntu. une charge nouvelle,., nous avons déjà assez de bouches à nourrir.

Claudio, qui semblait accoutumé aux objectionsdu frère et décidé à n'en point tenir compte, fit approcher la mule en pressant encore Bartholomeo de mettre pied à terre. Enfin, comme il vit que celui-ci s'obstinait, il s'écria avec impatience :

— Alors restez, mon frère, je vais vous mettre le

blessé en croupe. S'il meurt en chemin, vous en serez responsable devant Dieu.

— Comment ! comment ! s'écria Bartholomeo effrayé à la pensée de ce mort derrière lui; mais je ne souffrirai point... Claudio, je vous défends... Je me plaindrai au supérieur...

Le novice n'écoutait point et avait soulevé dans ses bras le condottiere déjà ranimé ; fra Bartholomeo, qui, comme to us les grands p arle urs, était inca pable d'une longue résistanc e, se décida à descendre, en protestant toutefois que Claudio serait responsable des conséquences de sa folie.

Mais le soldat avait insensiblement repris ses •sens; il assura au moine que le couvent n'aurait point à se repentir du service qui lui était rendu, et qu'il pourrait le reconnaître par un présent convenable.

Fra Bartholomeo venait de reprendre son fiascone presque vide; il plia les épaules.

— Oui, oui, grommela-t-il, on sait ce que sont les promesses des gens de guerre... le plus certain, c'est que Yaleatica est bu... et que je suis forcé de mar-

cher à pied... ce qui est très-malsain après avoir mangé!... Aussi, par la seconde personne de Dieu ! c'est la dernière fois que je me mets en route avec ce méchant garçon.

Tout en se plaignant , il avait réussi à rétirer du mannequin une côte de chevreau qu'il se mit à ronger pour consolation.

Ses plaintes, du reste, étaient d'autant moins justifiées qu'au bout d'un quart d'heure de marche, ils atteignirent l'extrémité du mur d'enceinte et aperçurent les toits du couvent.

Claudio les montra comme encouragement au blessé , dont les mouvements de la mule avaient rouvert les blessures et qui se trouvait à bout de forces, sinon de courage.

Lorsqu'ils arrivèrent à la porte du monastère, il fallut que le novice appelât à son secours deux frères convers, qui l'aidèrent à transporter le soldat à Tune des cellules inoccupées. Le^supérieur, prévenu, s'y rendit bientôt avec le frère qui remplissait les fonctions de chirurgien. Celui-ci examina les blessures, les déclara sérieuses, et, après avoir posé le pre-

mier appareil, ordonna de laisser le condottiere en repos.

Claudio continua la bonne œuvre qu'il avait commencée, en donnant ses soins au blessé, en le veillant nuit et jour, et en faisant exécuter rigoureusement les prescriptions du chirurgien. L'état de Montalvan lui inspira des inquiétudes pendant quelques jours. Dans les transports de la fièvre, il parlait à des personnages invisibles, complotait à demi-voix de terribles projets, poussait des cris de douleur ou de menace, et laissait échapper des aveux interrompus. Le novice écoutait ces étranges révélations avec une surprise effrayée et sans savoir quelle part il devait faire au délire, quelle part à la réalité. Enfin la vigueur du soldat, aidée par les traitements du frère chirurgien, l'emporta; les blessures se fermèrent, et Montalvan entra en convalescence.

Son premier soin, dès qu'il «ut repris possession de lui-même, fut de faire demander le prieur, auquel il adressa ses remerdments, appuyés d'un présent plus considérable qu'on ne devait l'attendre d'un pareilhôte. Le prieur, prèsduquel les témoigna-

ges de reconnaissance positive étaient toujours toutpuissants, engagea le condottiere à prolonger son séjour au couvent et à ne le quitter qu'après un complet rétablissement. Montalvan accepta ; mais, une fois en voie de guérison, il ne tarda pas à recouvrer toute sa force. Ses blessures étaient déjà cicatrisées depuis quelques jours sans qu'il parlât de départ ; on eût dit qu'il se laissait aller à un de ces besoins de repos et de jouissance qui amollissent par instants les natures les plus actives, et que près de se rengager dans la mêlée, il prolongeait cette halte nonchalante, à l'écart du champ de bataille. Ses journées se passaient en causeries avec Claudio, en promenades dans l'enclos du couvent, en visites à la chapelle, surtout.

C'était un édifice d'une architecture nue et sévère, qui n'avait pour ornementation intérieure que les monuments funèbres des nobles familles protectrices du couvent. Le plus imposant était celui des Bar- Jriano qui occupait un des coins de la chapelle. On y entrait par deux portes de fer placées aux deux extrémités ; mais la ruine des Barbiano et l'extinction

de leur race avaient livré le monument à l'abandon. L'une des portes, à demi arrachée de ses gonds, laissait une libre entrée dans le caveau funéraire, et la seconde se trouvait condamnée par un confessionnal hors d'usage qu'on y avait appuyé. Cependant, soit que ce délabrement lui-même éveillât chez le condottiere le vague intérêt qu'inspirent toutes les ruines, soit que l'isolement et l'obscurité du monument lui parussent favorables à la réflexion, il le visitait tous les jours et s'oubliait des heures entières au fond de la crypte délaissée. Deux ou trois fois , Claudio l'y avait trouvé assis sur les pierres tumulaires des derniers Barbiano, la tète penchée sur sa poitrine, Toeil fixe, les lèvres serrées et comme abîmé dans sa sombre rêverie.

Il se trouvait encore un soir à la même place et dans la même attitude, lorsque le son de la cloche l'arracha tout à coup à ses méditations. La faible lueur qui glissait le long des marches du caveau s'était éteinte ; les bruits de pas et de prières, qui entrecoupaient de loin en loin le silence de la chapelle, avaient cessé, et quand les dernières vibrations so-

nores se furent perdues dans l'espace, Montalvan n'entendit plus que la rumeur du vent qui s'engouffrait sourdement dans la crypte funèbre. Pensant que l'heure de rentrer était venue, il se leva et chercha à tâtons la porte du caveau; mais, bien qu'habitués à l'obscurité, ses yeux ne pouvaient distinguer aucun objet, ni reconnaître la direction. Au lieu d'avancer vers la porte brisée, il arriva à la porte condamnée, fit d'inutiles efforts pour l'ouvrir, et, se baissant enfin vers]une fissure pratiquée par le temps, il aperçut le confessionnal qui, de ce côté, barrait une partie de l'entrée. Mais en même temps son regard s'arrêta sur un personnage immobile à quelques pas et dont le visage, éclairé par un dernier rayon du soleil mourant, le fit tressaillir.

Malheureusement, il ne put que l'entrevoir. L'étranger s'était retourné à un bruit de pas, et le condottiere aperçut presque aussitôt le frère Bartholomeo, qui s'avançait à sa rencontre. Tous deux échangèrent un signe rapide et se montrèrent le confessionnal, vers lequel ils se dirigèrent. Le moine avait pris la place du prêtre et l'étranger celle du pénitent;

mais, en entendant la voix de ce dernier, Montalvan '' ne put retenir un nouveau mouvement et se pencha pour prêter l'oreille. Tous ses efforts furent d'abord inutiles. Les voix étaient trop basses et trop inarticulées pour parvenir jusqu'à lui. Mais ce n'était point une confession, car le prétendu pénitent interrogeait vivement et avec autorité, tandis que le moine répondait d'un ton respectueux et soumis. Insensiblement leurs voix s'élevèrent ; le condottiere, qui se tenait l'oreille collée à la porte mal jointe, entendit d'abord quelques mots, puis des phrases entières.

— Il faut interroger les domestiques... savoir par eux ce que pensent les maîtres.

— Je sais, je sais ; mais pour le présent les cœurs sont aussi difficiles à ouvrir que les bourses.

— Employez tous les moyens; le duc veut être instruit. Il a dans ce moment plus d'intérêt que jamais...

Les voix s'abaissèrent de nouveau, et le condottiere fut pendant quelque temps sans pouvoir rien distinguer. Enfin, Bartholomeo s'écria :

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— Sur mon saint patronna Seigneurie peut avoir confiance en moi.

— Je le sais, reprît l'étranger, dont l'accent se mettait machinalement au diapason de son interlocuteur; aussi est-ce yous qui me remettrez les dépêches. Elles arriveront par un jeune garçon qui voyage sur une mule blanche. Vous le verrez arriver un de ces soirs au couvent pour chercher un gîte.

— Et c'est lui qui portera les papiers ?

— Sans le savoir.

— Comment alors les lui demander ?

— Vous ne demanderez rien, Ira Bartholomeo, mais vous vous lèverez au milieu de la nuit ; vous descendrez à récurie où sera la mule de Genaro et vous chercherez sous le bat, au septième bourrelet à droite.

Le reste échappa à MontaLvan ; il entendit bien

encore les mots de Naples de Jeanne... de Vis-

contî.*» mais sans pouvoir saisir le sens des phrases. Du reste il y tenait sans doute médiocrement > car sans faire de nouveaux efforts pour suivre la couver-

sation dont il venait de saisir quelques fragments, il mit toute son attention à reconnaître la voix et l'accent de l'étranger. Cet examen parut confirmer ses premiers soupçons, car il se releva en murmurant :

— C'est lui, c'est bien lui !

Et, sans prêter davantage l'oreille, il retourna s'asseoir à la place qu'il avait quittée et retomba dans ses réflexions. Lorsqu'il en sortit, le murmure des voix ne se faisait plus entendre dans le confessionnal, et fra Bartholomeo avait disparu ainsi que son mystérieux interlocuteur.

Lui-même quitta le caveau des Barbiano et regagna le couvent.

Comme il traversait la cour d'entrée, ses yeux tombèrent sur une mule blanche qu'un jeune garçon à mine doucereuse tenait par le licou. Le frère quêteur lui montrait l'écurie en le pressant d'y faire rentrer sa mule afin de gagner sans retard le réfectoire, où l'on distribuait dansce moment les pitances. Genaro, car c'était lui, se hâta d'attacher sa monture sous les râteliers, et de suivre fra Bartholomeo. Le condottiere, qui le regarda s'éloigner, s'assura qu'il

était seul, et entra vivement dans l'écurie, dont il repoussa la porte.

Lorsqu'il en ressortit, la cloche sonnait pour la prière du soir , Ll prit le chemin de la chapelle, verw laquelle les moines commençaient à se diriger. A l'entrée de Ja cour, Claudio le rej oignit «

— Vous ici ! dit-il amicalement, la guérison est donc complète ?

— Si complète queje pars demain, répondit Montalvant

— EL où allez- voua?

— Au camp de monseigneur ViscontL

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