DEUX FIANCÉS
Àvez-vous regardé quelquefois l'oiseau voyageur fendant l'azur du ciel ? Par instants , les ailes étendues, il franchit de longs espaces, comme si quelque nécessité irrésistible l'emportait ; d'autres fois,
il s'arrête de bosquet en bosquet, de colline en colline, séparant à peine, d'un jet de flèche, chaque repos. Ainsi va le conteur : tantôt lent, tantôt rapide ; ici passant comme l'éclair sur l'abîme du temps, là, comptant les minutes, et égrenant les heures. Ne lui demandez pas pourquoi ces longs, ou ces courts intervalles! S'il se précipite un instant, c'est que, comme l'oiseau, rien ne l'engage à reposer son vol ; s'il redescend ensuite et demeure, c'est qu'il a vu, sans doute, des buissons fleuris, des blés mûrs, ou des ombrages. Nous userons souvent de ce privilège, et, pour commencer, nous transporterons le lecteur sans autre transition à huit milles du couvent décrit dans le chapitre précédent.
Le lieu nouveau où nous l'introduirons est une tente dressée à peu de distance de l'Olona, presque à mi-chemin de Milan etde Verceil. Cette tente, évidemment destinée à une fête, et dont les riches ornements annoncent un prince, s'élève au milieu d'une campagne sauvage. On n'aperçoit aux environs, ni hameaux ni habitations isolées; mais seulement quelques loges de feuillage élevées pour un bivac.
Cependant, une foule nombreuse, composée de gens de toutes fortunes, de toutes conditions, entoure la tente, et les conversations ont cette vivacité facile et soutenue particulière à la causerie italienne. Un observateur attentif remarquerait seulement que la liberté de parole y est modérée par une prudence plutôt obligée que naturelle. La foule est réunie par groupes, dans lesquels on parle d'un ton animé, mais avec un accent contenu, comme si chacun voulait arrêter le son de sa voix au cercle d'amis qui l'entourent. Beaucoup de soldats sont dispersés devant la tente qu'ils semblent protéger, plutôt que -garder. Il y a des gendarmes allemands, quelques cavaliers hongrois et un plus grand nombre de condottieri, qu'il est facile de reconnaître, à leurs visages bronzés et couverts de cicatrices, pour un reste des bandes aguerries dans les luttes de Galéas Visconti.
Le groupe formé presque à la porte de la tente était composé du guidon Pietro, d'un cantinier portant la serviette sur l'épaule, et d'un bourgeois de Milan, attiré comme tant d'autres parla curiosité.
Ils furent tout à coup rejoints par une jeune paysanne qui arrivait en courant.
— La voilà, la voilà, dit-elle haletante ; un homme à cheval vient d'arriver. Il a dit avoir laissé la signoraBéatrix à un mille d'ici, avec son cortège. •
— A la bonne heure, répliqua Pietro froidement, cela ne nous regarde point. La veuve de Fascino Cane a sa maison et ses bandes ; nous autres nous sommes au duc Philippe-Marie.
— Eh bien, n'est-ce pas tout un? fit observer le bourgeois en souriant, puisque notre duc épouse la signoraBéatrix.
— Et ce n'est pas malheureux pour Sa Seigneurie, ajouta la jeune fille, qui par esprit de corps devait naturellement soutenir la future duchesse ; Sa Seigneurie était prisonnière de Fascino Cane qui lui avait tout pris, et la voilà mariée à la veuve qui lui a tout rendu, car c'est grâce à l'or et aux soldats de la signora Béatrix que monseigneur Philippe-Marie a pu rentrer à Milan, où son frère Jean avait été tué.
Le guidon haussa les épaules.
— Oui, dit-il entre ses.dents, voilà ce que répè-
tent les petites filles qui ne rêvent que noces et que fêtes, mais il faut attendre la fin.
— Permettez, guidon, interrompit le bourgeois ; il me semble qu'ici les avantages sont évidents* La veuve apporte en dot le trésor de son mari, qui renferme, dit-on, trente tonnes de sequins, sans compter les diamants ; cite fait notre due maître de trois villes nouvelles et le met à la tête des vieilles bandes formées par Fasrino Cane»
— Et voilà justement le malheur! interrompit Pietro avec violence, Toutes les faveurs vont êfre pour les nouveaux venus ! On leur sacrifiera les anciennes compagnies- Que nous importent les sequins du viens seigneur de Yerceil, s*ils ne doivent point servir ànotre solde! Je me suis toujours défié de la femme qui apportait une grosso dot, Contadino, car il faut tôt ou tard que le mari et les siens payent l'intérêt en patience ou en humilité* D'ailleurs, Philippe est plus jeune que la sîgnora, et devra se laisser conduire.
— Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le cantinier, en baissant la voix ; j'ai eu un cousin à son scr-
vke pendant qu'il était prisonnier du seigneur Fascino Cane, et s'il ne m'a point menti, Sa Seigneurie est plutôt faite pour commander que pour obéir.
— Oui, oui, reprit la jeune fille, qui ne pouvait se débarrasser de sa partialité, chez les grands comme chez les petits, le mari est toujours assez fort contre la femme... d'autant plus que la pauvre chère créature va se trouver seule à Milan ; car c'est ici que tous ses amis la quitteront pour retourner à Verceil.
— Après le mariage, fit observer le cantinier; vous n'avez pas vu la chapelle, vous autres ! Elle a été dressée au milieu de la tente de monseigneur, l'autel est couvert de velours et d'orfèvrerie de Florence.
— Voici peut-être le chapelain?
— Eh ! non, ce sont des moines du couvent de San-Francesco.
— Avec le novice Claudio.
— Ah ! vous connaissez le novice, p&verina ?
— Pourquoi donc pas, signor contadino ? 11 vient toutes les semaines à la ferme avec le frère quêteur.
— Mais il est accompagné d'un soldat !
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— C'est celui qu'il a trouvé mourant près du petit ruisseau. Le seigneur Montalvau.. .
Et comme dans ce moment le condottiere et le novice passaient devant le groupe, la jeune fille s'interrompit en rougissant, et les salua par un souhait de bienvenue. Montalvau s'arrêta pour le lui rendre,
— Autant que j'en puis juger, Sa Seigneurie est entièrement rétablie? dit la jeune paysanne ave une exagération de politesse habituelle au peuple italien.
— Grâce aux soins de vos bons moines, répondit le soldat .
— Que la Vierge Marie les en récompense ! dit la paysanne ; Sa Seigneurie est revenue de loin.
— Ceux qui tiennent peu à la vie meurent difficilement, répliqua Montalvau, avec un do ces vagues sourires où la tristesse se mêle à l'amertume.
Et, se tournant vers Pietro, il ajouta d'un ton de bienveillance polie :
— C'est une réflexion que le guidon faisait également ce matin.
— Moi? répliqua Pietro.
— A l'auberge des Trois Mages.
— Vous y étiez donc?. . .
— Au moment où le guidon a raconté la bataille de Candie.
— Ah ! vous m'avez entendu ! dit Pietro, dont la figure s'épanouit de manière à faire comprendre que ce souvenir lui était particulièrement agréable. Ce fut une bataille terrible, seigneur condottiere, et où beaucoup de braves gens ont fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.
— Le guidon lui-même n'a-t-il pas failli y perdre son drapeau?
— Et la vie, seigneur, car on ne perd point l'un sans l'autre, quand on a du cœur.
— Et il a dû son salut à un compagnon d'armes ?
— C'est la vérité.
— Alors,- sans le savoir, seigneur guidon, nous avons combattu dans les mêmes rangs.
— Vous étiez à Candie ?
— Comme tant d'autres.
— Par saint Janvier ! dans ce cas, votre réputa-
tion est faite, s'écria Pietro gaiement ; ceux qui ont été à Candie n'ont pas besoin d'autres certificats de service ; vous devez Être un brave.
— Pour vivre, répliqua Montai van, de ce ton insouciant cl railleur qu'il prenait souvent : quand le hasard ne nous a donné ni argent ni domaine, on se fait homme courageux à la journée, et Ton gagne son pain de chaque jour en risquant le corps qu'il nourrit.
— Oh! il est sûr que nous vivons dans des jours difficiles, fit observer le bourgeois, qui avait jusqu'alors écouté en silence.
— Tout s'en va> murmura Pietro, les hautes payes, les bonnes occasions...
— Moi, par exemple, reprit le premier, sans les querelles de nos maîtres, je ferais le négoce à Gênes et je serais riche.
— Sans la trêve avec les Vénitiens, je serais déjà capitaine, ajouta le second,
— Mais il n'y a point de sécurité !
— On ne se bat plus.
— L'Italie , voyez- vous , ne pourra prospérer qu'avec une paix solide.
— Noos n'en sortirons jamais sans une bonne guerre.
Montalvan sourit.
— Ainsi chacun de vous est comme un navire qui attend k bon vent, dit-il avec une ironie sérieuse, etcebon vent est celui qui cooduit à la fortune. Vous n'avez point d'autre intérêt, d'autre désir. La paix... la guerre... et vous ne sentez pas le besoin de la liberté? %
— La liberté ! répéta le guidon ; pardieu ! nous l'avons quand nous sommes sur le territoire ennemi ; nous pouvons tout prendre.
— La liberté du commerce, ajouta le bourgeois; voilà ce qu'il nous faut.
— Quoi ! reprit Montalvan qui s'animait, aucun de vous'ne désire le droit de vivre comme un homme ; aucun ne demande une patrie?
— Je désirerais une diminution de? taxe, répliqua le marchand.
— Et aussi une augmentation de solde, continua le guidon.
Montalvan regarda ses deux interlocuteurs, se mordit les lèvres, et les quitta brusquement.
Pietro et son compagnon le laissèrent partir, puis le premier se pencha vers le bourgeois milanais.
— Connaissez-vous cet étranger, demanda-t-il à vcdx basse.
— Je le vois pour la première fois, répliqua le marchand.
— Avez-vous remarqué ce qu'il disait?
— Que trop, — il parle de liberté...
— Plus bas, seigneur guidon, interrompit le marchand, qui regardait derrière lui avec inquiétude; ces mots-là portent malheur,' et quand on ose les prononcer ainsi, il faut être quelque chose comme..:
— Comme un conspirateur?
— Non. . . comme un espion ! .
Le guidon fit un mouvement que comprima aussi* tôt le geste du bourgeois effrayé, il indiqua de l'œil à Pietro la tente du duc Philippe, derrière laquelle pouvait se cacher un écouteur, et tous deux s'en éeartèrent avec défiance.
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Tels étaient, en effet, les progrès de l'espionnage depuis quelques années, que les paroles les plus innocentes, mal entendues ou mal rapportées, pouvaient devenir une cause de proscription. On citait de riches citoyens dont tous les biens avaient été sofistiqués, parce qu'ils avaient secoué la tète en entendant faire l'éloge du duc Marie-Ange, et des hommes du peuple emprisonnés ou mis à mort pour avoir regretté la domination du premier .Visconti. Bien qu'on ne connût point encore le caractère du nouveau souverain de Milan, on le supposait d'autant plus soupçonneux qu'il venait de ressaisir avec peine les rênes du gouvernement, violemment arrachées aux mains de son frère, et que les factions guelfes et gibelines continuaient à s'agiter autour de lui. Aussi, l'imprudence des paroles échappées au condottiere avait-elle frappé Claudio lui-même; lorsqu'il se retrouva seul avec son compagnon, il lui dit à demi-voix :
— Mon âge et ma position n'ont guère pu me donner l'expérience de la vie ; mais le bruit de ce qui se passe au dehors arrive toujours un peu jus-
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qu*à nous, et j'en sais assez pour craindre que la liberté de vos paroles ne devienne dangereuse -
— Peut-être, dit Montai van ; mais qui pourrait se taîre en voyant l'état auquel est réduite notre Italie aimée i Vingt tyrans s'en disputent les lambeaux; non à la manière des rois, car ils n'ont même pas le préjugé de la gloire, mais comme des marchands couronnés qui font la guerre par commerce, tiennent boutique de conquêtes et fouillent une nation avec le fer comme on fouillerait une carrière^, pour en tirer de l'or !
Puis, s'arretant tout à coup :
— Mais que vous importe tout cela, à vous Claudio? ajouta-t-il avec un sourire; l'Italie ne vous est rien ; votre patrie est au-dessus des nuages, dans cette région des anges où règne la justice éternelle. Destiné à passer votre vie dans un cloître, comme un voyageur dans le vaisseau de passage qui le conduit au but, vous vous inquiétez peu des vagues qui grondent autour de la carène- Votre liberté est dans votre âme; vous n'avez ni lutte à entreprendre, ni mécompte à subir, et vous vivrez sous les tilleuls du
couvent, heureux de prier Dieu en regardant les étoiles.
— Oui, répliqua Claudio, amèrement; mais les tilleuls du couvent, seigneur condottiere, ne cachent point la hauteur des murailles 1 Les étoiles ne sont belles à regarder que lorsqu'elles tous appellent dans l'espace et vous parlent de liberté l L'air du monde ne vieillit que parce qu'il faut vivre, et moi je suis un mort qui n'ai pas vécu ! Oh ! vous avez entendu parler peut-être de cette tunique trempée dans le sang du centaure, et dont le contact brûlait? Eh bien , ma robe de novice, il y a des heures où elle lui ressemble!
Montalvan s'arrêta.
— Est-ce vrai? dit- il en regardant fixement le jeune moine; alors; quand vous avez demandé au prieur de me reconduire, sous prétexte de me remettre sur la route de Milan, tous ne vouliez que dérober quelques heures à votre captivité?
— Oh! je voulais davantage, répliqua Claudio avec une sorte de mystère; j'espérais revoir la nouvelle duchesse»
— La revoir î Vous k connaissez donc ?
— Ne vous ai-je point dil que j'avais été élevé au couvent des Orphelines de Pavie, que la signora Béatrix avait pris sous sa protection?
— En effet.
— Elle venait prier tous les dimanches à noire chapelle!... Je crois la voir encore ! Belle comme une déesse et pieuse comme une sainte ! Quand elle arrivait suivie de ses pages brodés d'or et du vieux Facino Cane, couvert de fer, c'était pour moi plus qu'une femme ; il me semblait voir autour de son front une auréole ; je me sentais saisi d'une sorte de terreur mêlée d'adoration t et j'aurais voulu tomber à genoux devant elle comme devant la reine du ciel.
Montalvan n'eut point le temps de répondre; une troupe de cavaliers arrivait au galop, annonçant l'approche de la veuve de Facino Cane, Les soldats reprirent aussitôt leurs armes et se rangèrent devant la tente, à la porte de laquelle parut le duc Philippe, accompagné des officiers de fortune et des seigneurs qui composaient sa récente cour*
On n'y voyait aucun prince ni aucun prélat. Un
simple aumônier, revêtu des habits sacerdotaux avec lesquels il devait célébrer le mariage, se trouvait à la droite du duc ; à sa gauche, se tenait son confident, Antonio Sereza.
Philippe-Marie Visconti, fils de Galéas II, était d'une taille moyenne et légèrement courbée ; ses traits flétris, son regard fatigué, lui étaient toute apparence de jeunesse. Il avait, en même temps, l'air timide et hautain. Debout sur le seuil de la tente, il parut d'abord hésiter sur ce qu'il devait faire ; mais la litière de la signora Béatrix s'étant arrêtée, il se décida à s'avancer à sa rencontre, et aida la jeune femme à descendre.
L'aspect de celle-ci n'était pas moins trompeur que celui du duc ; et bien qu'elle eût au moins vingt-huit ans, toutes les grâces de la première jeunesse lui étaient restées. Grande et frêle, elle avait dans ses mouvements cette souplesse caressante qui semblait tenir encore de l'adolescence. Son visage ardent et naïf était un peu brun, mais animé par deux grands yeux' noirs, dont le regard velouté avait quelque chose d'irrésistible.
Elle posa le bras sur l'épaule de Philippe-Marie avec une exclamation de joie, sauta à terre et accepta la main que le duc lui présentait.
La foule entassée derrière les lignes des condottieri éclata en applaudissements. Béatrix parut touchée. Elle se tourna à droite et à gauche avec un sourire plein de bienveillance, et salua de la main.
A l'instant les cris redoublèrent. Le duc en parut importuné ; il hâta le pas et disparut bientôt avec sa fiancée.
Le cortège de Béatrix, composé d'anciens compagnons d'armes dcFacino Cane, s'était arrêté à la porte de la tente. Quelques chefs, à la tète desquels se trouvait le comte de Rivera, y entrèrent seuls à sa suite.
Philippe-Marie conduisit la jeune femme dans un retrait particulier qui lui avait été préparé et où tous deux restèrent assez longtemps. Depuis deux mois que le duc avait quitté Béatrix pour rentrer à Milan et y reprendre l'autorité, c'était leur première entrevue. La jeune femme arrivait le cœur plein de cette émotion que donne le retour, surtout quand un en-
gagement éternel doit le suivre. Mariée à Facino Cane avant d'avoir pu faire un choix, elle était restée enfermée dans cette union comme dans une prison, ne prenant part à aucun plaisir, ne quittant jamais le palais du chef de bandes, et n'y voyant que ses compagnons d'armes. Son cœur avait donc jusqu'alors sommeillé, faute d'occasion de réveil. De confuses aspirations l'avaient bien soulevé, mais c'étaient des rêves passagers. Dans cet isolement, Philippe devint sa seule compagnie. Gardé comme otage par Facino Cane, il grandit près de Béatrix, qui vit d'abord en lui un frère, puis un confident. C'était le seul homme auquel elle sût raconter ses pensées, le seul qui pût y répondre. Insensiblement, et sans qu'elle s'en aperçût, il lui devint nécessaire. Elle ne l'aimait point, mais elle lui parlait d'amour. C'était pour elle comme un de ces personnages de tragédie qui ne pensent ni ne sentent, mais donnent la réplique à la sensation et à la pensée. Philippe accepta longtemps ce rôle avec une sorte d'mdifërence. Réservé et songeur, la confiance de Béatrix n'était pour lui qu'une distraction passagère. Il écoutait ces confi-
dences de jeune femme comme il eût écouté les oiseaux gazouillant sous ses fenêtres, sans ennui, mais sans empressement. Ce fut seulement à la mort de Facino Cane que ses manières changèrent. A sa • froideur succéda subitement la passion. Fort de ce que Béatrix lui avait laissé voir de son âme, il y pénétra par toutes les issues. Surprise et troublée, h jeune veuve ne put ni prendre défiance, ni le repousser ; elle accueillit cette explosion d'amour avec étonnement, mais aussi avec la joie involontaire qu'éprouve toute femme qui se voit aimée pour la première fois. L'impatience de Philippe-Marie prouvait, sa passion; elle y céda, moitié par entraînement, moitié par reconnaissance. Le moyen de repousser une tendresse semblable à celle que Ton a longtemps espérée? Ce que la plupart des femmes rêvent, ce n'est point l'amant, mais l'amour ! Quiconque se présente à elles avec quelques-uns des traits de leur fantôme est accepté pour ce messie du cœur toujours attendu. Le désenchantement vient plus tard, et la victime tourne de nouveau les yeux vers l'avenir, en demandant à l'Espérance, cette
sœur Anne de toutes les infortunes, si elle ne voit rien venir ; mais il n'est plus temps ; les chaînes sont rivées, la vie est faite, et après l'avoir pleurée, . il faut se résigner à la subir.
Béatrix n'en était point encore là : Philippe-Marie montrait toujours le même empressement et la même tendresse. L'impression de celle-ci était seulement variable. Après les manifestations les plus expansives, il tombait brusquement dans la rêverie ; son amour n'avait ni calme ni cçntinuité; il semblait le déposer et le reprendre comme une tâche laborieuse dans laquelle on ne peut persister longtemps. Mais Béatrix s'en apercevait à peine. C'était pour elle une chose si nouvelle et si délicieuse, qu'elle se laissait aller tout entière à son enivrement. Quand les élans de cœur du jeune duc s'arrêtaient brusquement, elle les reprenait à son tour et remplissait les intervalles de ces épanchements par sa passion.
L'entrevue des deux fiancés fut longue et intime,
car tous deux avaient à se raconter ce qu'ils avaient
senti et pensé durant une absence de deux mois ;
mais, pendant que ce tête-à-tête se prolongeait dans la partie la plus reculée de la tente, une autre entrevue non moins curieuse avait lieu à l'autre extrémité, l'entrevue de Montalvan et du secrétaire de Visconti.