MONTALVAN
Dès le premier coup d'œil, Montalvan avait reconnu dans Antoine Sereza celui qu'il cherchait. C'était bien l'étranger qu'il avait entendu la veille au confessionnal du couvent, l'homme dont les traits et la voix lui avaient rappelé d'anciens souvenirs.
Sereza était un peu plus âgé que Montalvan, l'expression de son visage tenait du loup et de la fouine, mais son cynisme railleur y avait mêlé quelque chose de bouflbn. Cependant il cherchait parfois à reprendre la physionomie de ses fonctions et affectait une dignité gourmée , dont il espérait masquer sa vulgarité.
H regarda le condottiere de côté, sans que cette vue parût réveiller sa mémoire , et lui demanda ce qu'il voulait : Montalvan s'approcha plus près.
— Antoine a-t-il si complètement oublié ses anciens amis, qu'il ne puisse les reconnaître ? dit-il les yeux fixés sur le secrétaire.
Celui-ci se redressa avec un tressaillement, regardai condottiere en face, poussa une exclamation aussitôt réprimée, puis s'écria rapidement :
— Qui ètes-vous ? que demandez-vous ? je n'ai point de temps à perdre. . .
— Aussi n'en perdras-tu pas, répliqua Montalvan avec calme ; je viens pour te rendre service...
— Qu'est-ce à dire, interrompit le secrétaire, qui voulait cacher son embarras sons une apparence d'indignation, qui vous a permis?... Je vous trouve bien hardi...
— C'est un reproche qu'on n'a jamais adressé à Antoine le Pacifique, objecta Montalvan avec un sourire ironique.
— Sur mon salut ! c'est un fou ! reprit Sereza qui avait pâli ; il me prend pour quelque autre !...
— Alors raffermis donc ta voix et ne baisse point ta tète sous mon regard, dit le condottiere sérieusement. •
Le secrétaire releva les yeux par un de ces efforts désespérés des poltrons honteux.
— Qu'est-ce que c'est ?... qu'est-ce que c'est?... s'écria-t-il d'un ton hautain, qui donc baisse la tète?... je finirai par me lasser des insolences du seigneur Montalvan.
— Dont tu sais le nom sans le connaître, fit observer le condottiere en souriant.
Sereza se mordit les lèvres.
— Par le ciel ! je suis bien patient, dit-il en faisant un mouvement vers la porte; il y a là des gardes qui me délivreront dacet homme.
— Qu'ils viennent, objecta le soldat, je les prierai de me conduire au duc.
Antoine allait soulever la portière ; il s'arrêta.
— » Au duc ! répéta-t-il. . . et que peux-tu avoir à lui dire?
— Moi, reprit Montalvan raillant, je lui ferai l'his-* toire de son digne secrétaire Antoine , jadis canti-
nier des bandes du grand Sforza et chassé pour ses inexactitudes; puis prêteur usurier à la suite des compagnies du duc de Ferrare, et mis en prison pour sa trop grande habileté dans le commerce, enfin goujat dans l'armée de Candie.
Sereza haussa les épaules.
-^N'est-ce que cela ? dit-il dédaigneusement. Sa Seigneurie ne s'inquiète pas du passé.
— Alors je lui parlerai du présent, reprit le condottiere. Je lui dirai, par exemple, que la maladresse de son confident compromet sa plus secrète affaire , et que Ton connaît ses pourparlers avec Jeanne.
Antoine poussa une exclamation et pâlit.
— J'ajouterai , continua Montalvan d'un ton plus bas, que l'homme auquel il accorde sa confiance est en marché de le trahir, et qu'il a déjà reçu mille ducats de la reine Jeanne.
—C'est un mensonge ! cria Antoine épouvanté.
— En voici la preuye, dit tranquillement le condottiere ; une lettre signée par la reine elle-même. . Il avait tiré de son sein un parchemin qu'il déroula et au bas duquel Sereza reconnut le sceau de
LA LUNE DE ilïEL Ci
Jeanne, Son premier mouvement fut de s'élancer pour le saisir ; mais Montai van interposa un de ses bras c o m me n n e barri ère .
— Cette lettre, murmura le secrétaire ; donnemoi cette lettre. .. je veux savoir d'où elle te vient .<. songe que d'un seul mot je puis te faire saisir.*, emprisonner !
—Non pas sans que Viscontile sache! dit Montalvansurle même ton. Quelques cloisons de toile et de soie me séparent seules de lui \ je n'ai qu'à élever la voix pour qu'il m'entende, pour qu'il vienne ; déjà, si je l'avais voulu, il serait ici. Ne cherche pas à m'effrayer, Sereza ; je connais ma position et la tienne ; c'est toi qui es à ma discrétion, et si j'avais voulu te perdre, tu serais déjà perdu; puisque j'ai gardé le silence, c'est que je suis décidé à ne point te nuire. Laisse donc là toute feinte, et causons comme de vieux camarades.
Ces mots, prononcés d'un accent bas, mais ferme et sérieux, impressionnèrent Antoine. [1 regarda Montai van avec une sorte d'inquiétude, parut hésiter et le regarda encore. Enfin, persuadé sans doute
par l'expression de loyauté du soldat, il fit un geste de résolution subite.
— Au diable ! s'écria-t-il comme s'il se parlait à lui-même. C'était le meilleur de toutes les compagnies ; il ne voudrait pas me tendre, un piège.
— La preuve, c'est que je suis venu à toi, dit Montalvan, dont l'accent et la physionomie avaient pris une expression conciliante.
Antoine lui jeta encore un regard douteux ; puis, paraissant se rassurer complètement :
— Eh bien, que veux-tu ? reprit-il avec une ouverture subite; si l'on peut s'entendre, je ne demande pas mieux.
— A la bonne heure, dit Montalvan, je retrouve mon bon compagnon d'autrefois ; car nous étions amis, Antoine, et je crois me rappeler que sans moi, Sforza eût pu jouer quelque mauvais tour au cantinier des grandes compagnies. Il était question de lui essayer certaine cravate de chanvre.
— Je sais ! je sais ! interrompit Sereza moitié honteux, moitié riant ; mais toi-même, qu'es-tu devenu depuis ce temps?
— Mai, dit Montai van avec insouciance; mon Dieu, j'ai essuyé la misère sons ses diflërentes formes: ma vie a ressemblé à ces couches de malades où Von se retourne entons sens, cherchant, sans la trouver, une attitude moins douloureuse. Tour à tour, capitaine de bandes, marchand, matelot, j'ai enfin regagné le Milanais, où Ton m*a appris ta récente élévation. Je venais pour me recommander à Ta Seigneurie; au risque d'être ëconduit comme un mendiant, lorsqu'un heureux hasard m'a rendu maître de ce parchemin-.*
— Que tu me rendras, caro* interrompit Antoine avec une familiarité caressante, tu me Tas promis ! . ,.
— Soit, reprit Montai van qui ne put s'empteher de sourire ; nous en parlerons tout à T heure ; mais raconte-moi à ton tour ce que tu as fait depuis que nous nous sommes séparés. C'était, si je ne me trompe, la veille de la bataille contre les Turcs.
Antoine regarda autour de lui et imposa le silence de la main,
— Ne crains rien, reprit Montalvan plus bas, je
ne rappellerai pas que Ton Excellence avait prudemment déserté avant le combat.
Le secrétaire cligna des yeux d'un air narquois. Les souvenirs que Ton évoquait avaient changé le cours de ses idée3, il venait de passer, avec sa mobilité napolitaine, de la défiance à la familiarité. Sa m nature bouffonne, difficilement contenue sous le masque de sa dignité nouvelle, reprit subitement le dessus. Il guigna le condottiere, puis secouant la tète en ricanant.
— C'est la vérité, dit-il à demi-voix ; eh ! eh ! eh ! comme je suis chrétien, c'eçt la vérité ! Que veuxtu, poverino, je ne peux pas me battre, moi ; ce n'est pas manque de courage , c'est sensibilité. J'ai toujours eu peur de tuer.
— Par la raison que tu pourrais l'être, fit observer Montalvan ; du reste, il paraît que ta désertion t'a porté bonheur.
— Comme tu dis, caro. Revenu en Italie, je suis entré chez le trésorier du seigneur Facino Cane,.. Tu sais que j'ai toujours eu du goût pour les finances...
LA LtTWE DE MIEL 0.J
— Dca autres, objecta Montai van.
— Monseigneur Philippe-Marie était alors retenu àPavic, continua Sereza ; j'ai fait sa connaissance, je suis entré à son service a et, petit à petit, j'ai gagne sa confiance.
— Si bien que te voila devenu son conseiller, son secrétaire, un autre lui-mÊme, enfin* - ]
— A peu près, caro ; à peu près*
— Et tu eu as profité pour placer tous tes anciens amis ?
— Âh ! tusais?,..
— Que Paolo est grand secrétaire à la justice; ïttenzi, trésorier j Gavoli, occupé des fournitures de l'armée,.* Grâce à toi* le duc a pour ministres les sept péchés capitaux.
— Viendrais-tu demander place pour un huitième, povm* ?
— Juste, Excellence.
—Quelle place?
— Âh ! voici. Le duc Philippe Yisconti doit former une garde particulière pour sa personne.
— Et tu veux y entrer ?
66 LA lUffE DE MIEL
— Je veux la commander î Sereza recula de deux pas.
— Toi î s'écrîa-t-il en regardant le condottiere.
— Oh î ne te récrie pas, dit MontaTvan ; ce que je demande est dans l'intérêt du duc, dans le tien, dans celui de tout le monde.
— Voyons cela!
— Pour le duc d'abord, tu ne doutes pomt qu'il ne soit bien gardé de moi ? J'ai fait mes preuves.
— Soit, dit Antoine ; mais pour moi ?
— Pour toi^ tu auras un allié de plus, reprit le soldat. Songe quel avantage si de vieux compagnons, qui peuvent compter les uns sur lesautres, occupenttoutes les places ! Tu Tas senti, puisque tu as déjà peuplé la cour de tes créatures. Mais il te manque un homme de main et d'expérience militaire. Me voici. Avec moi, votre association sera complète; nous formerons une ligue d'amis décidés à se faire du* bien aux dépens des autres. Je me battrai, Paolo jugera, Rienzi payera ; tu intrigueras pour tout le monde, et te duché sera bien gouverné*
Sereza parut frappé-
Là irrfi de miil 67
— Sur mon âme ! c'est une idée, dît-il*
— Alors c'est convenu, reprit Montalvan ; tu vas me présenter au duc.
— C'est-à-dire, un moment ; diable ! les choses ne vont pas vite; il faut que je réfléchisse.
— Inutile, interrompit le condottiere qui depuis tm instant prêtait l'oreille; on vient de ce côte: r/eet monseigneur* Ta vas M parler sur-le-champ.
— Mais, caro.„
— Je serai là, derrière la cloison.
— Songe...
*— J'entendrai, j'attendrai...
Sereza ne put lui répondre : Montalvan avait soulevé la portière de soie, et il disparut au moment même où le duc entrait par Vautre côté.
Visconti semblait ennuyé et soucieux. À sa vue, Antoine s'était rangé en s'inclinant, le duc passa devant lui sans paraître le voir, parcourut deux ou Irais fois la pièce dans sa longueur, puis s'arrêta en disant:
— Je viens de voir Béatrii.
—Et monseigneur Ta trouvée telle qii'il k désire !
demanda Sereza avec une humilité précautionneuse.
— Toujours la même, répliqua Philippe brièvement, les préparatifs s'achèvent, et dans quelques instants le chapelain sera à l'autel.
Il s'arrêta, porta la main à son front et se remit à marcher.
% Antoine connaissait de longue main ce caractère changeant et morose dont l'ambition précoce ne sut jamais se contenir ni se satisfaire, et qui, du fond de son palais où il se tint toujours caché, devait nouer et dénouer pendant plus de trente ans tous les fils politiques de l'Italie sans autre résultat que de les brouiller. Il attendit donc qu'un mot de Philippe pût lui faire connaître sa préoccupation du moment.
Mais le duc continua à se promener en gardant le silence. Après une longue pause, le secrétaire se hasarda à reprendre la parole.
— Monseigneur a lieu d'être fier d'un succès qu'il ne doit qu'à lui-même, dit-il avec respect; grâce à ce mariage, il va se trouver le plus puissant prince de l'Italie.
Visconti soupira.
— J'avais espéré autre chose, murmura-t-il pensivement, et sans ma captivité...
— En effet, fit observer Antoine, il y a deux ans la reine Jeanne était libre encore...
— Et elle m'avait accepté, reprit plus vivement Philippe; avec elle, Naples était à moi ! Comprendstu, Antoine? Naples et Milan ! C'étaient comme deux mains de géant, l'une au nord, l'autre au midi ; je n'avais qu'à les rapprocher pour prendre l'Italie... et Rome m'appartenait! Le pape devenait mon vassal ; il eût mis le pied pour moi sur tous les fronts couronnés; je devenais l'égal de l'empereur et du roi de France !
— Monseigneur avait formé là un projet digne de lui ; mais depuis la reine Jeanne a épousé le comte de la Marche.
— Aussi ai-je dû renoncer à mes anciennes espérances, dit le jeune duc ; mon union avec Béatrix tournera, du reste, je l'espère, au profit de ma puissance. J'ai fait dresser le contrat qui règle nos droits et nos devoirs, de manière à me trouver seul maître.
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— Et Monseigneur est-il sur que la signora Béatrix ne fera aucune objection pour signer ?
Philippe fit un mouvement d'épaules.
— Les femmes savent-elles rien refuser à celui dont elles se croient aimées ? dit-il avec un rire pâle. Pour un mot de tendresse, elles donneraient leur part du cieL Béatrix signera tout aveuglément* Peut-être seulement faudra-t-fl défendre plus tard des droils qu'elle regrettera, et alors j'aurai tout à craindre des anciens compagnons de Facino Cane. Ils ont vu leur jeune maîtresse presque enfant, ils en sont fiers comme d'une fille; ces vieux tigres, repus de sang, rampent sous son regard, prêts à déchirer quiconque elle leur désignera. Mais je saurai prendre mes précautions, m'entourer de serviteurs dévoués, les meilleurs condottieri de mon frère me serviront de garde.
Ce mot rappela à Antoine la présence et les prétentions de Montalvan. Pendant que le duc parlait, il avait réfléchi aux paroles du condottiere, et ces réflexions l'avaient décidé.
— Monseigneur a-t-il choisi le capitaine qui doit les commander? demanda-t-il à Visconti.
— Non, répliqua le duc; connaîtrais- tu quelqu'un?
— Un soldat de Chypre et de Candie, -r- Dont la fidélité ne laisse aucun doute ?
— Aucun.
— Et, il est ici?
— - A deux pas.
— Fais-le venir.
Sereza alla à la seconde porte et rentra avec Montalvan.
Le premier aspect du condottiere prévenait en sa faveur. Il était d'une taille moyenne, mais dont les proportions annonçaient la force; son visage, calme et basané, était rendu plus austère par une cicatrice qui descendait du front jusqu'au tiers de la joue ; il s'arrêta à quelques pas du duc avec un brusque salut.
Philippe Marie l'examina quelques instants. Tout ce qui annonçait le courage avait d'autant plus d'action sur lui qu'il était affligé d'une infirmité aussi
honteuse que nouvelle dans la famille des Visconti : Philippe-Marie était lâche ! Le bruit des armes le faisait pâlir, la vue du sang l'épouvantait! Or, par une de ces contradictions que la nature complexe de l'homme peut seule expliquer, ce prince, que la seule pensée du danger glaçait d'épouvante, ne rêvait que guerre et conquête, non accomplies par luimême, il est vrai, mais par l'entremise de ses chefs de compagnies. Aussi aimait-il la bravoure des autres comme un instrument d'autant plus précieux qu'il eut été fort embarrassé d'y suppléer par la sienne. Il avait pour les hardis combattants la tendresse du poltron pour le chien farouche qui le garde.
Le premier coup d'œil qu'il jeta sur Montai van éveilla donc chez lui une prévention favorable ; il s'informa des batailles auxquelles il avait assisté, des chefs sous lesquels- il avait servi, des bandes qu'il avait déjà commandées ; il lui demanda s'il comprenait bien l'importance des nouvelles fonctions pour lesquelles Antoine Sereza venait de le proposer.
— Je sais que mon épée devra tracer un cercle in-
franchissable autour de monseigneur , répondit le condottiere.
— Songe que tu seras entouré de pièges, reprit Philippe-Marie , et que tu devras tenir peu à la vie. -
— Personne ne m'aime et je n'aime personne, répliqua Montalvan.
— Ainsi, tu seras dévoué ? reprit le duc.
— Ma parole ne serait point une preuve pour monseigneur, répondit le soldat : qu'il essaye.
— Soit ! dit Philippe, qui aimait la rude brièveté de ces réponses ; on t'accordera ce que tu demandes, et pour première preuve de ce que tu vaux, nous te laissons le soin de te faire accepter pour chef par les condottieri de ma garde, qui ne te connaissent point.
— Ils m'accepteront , répondit Montalvan tranquillement.
— C'est ce que nous saurons tout à l'heure, répondit le duc ; Sereza, appelez le guidon de service.
Sereza transmit l'ordre, tandis que le duc frisait
demander cent ducats à son trésorier ; il les compta