‹ La lune de miel (volume 3)Chapitre 7 sur 78 · UN MARIAGE POLITIQUE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE POLITIQUE

Béatrix et le duc se trouvaient réunis avec leurs principaux officiers dans la partie de la tente disposée en «bapelle. Les prêtres étaient debout devant Fautel et les notaires de la cour chargés du contrat se tenaient à l'écart avec leurs clercs portant les rouleaux de parchemins.

Philippe-Marie, assis près de sa fiancée, lui parlait bas, et, au sourire tendre qui effleurait les lèvres de la jeune femme, il était facile de deviner le sujet de cette intime causerie.

Tous deux y furent arrachés par la voix du comte de Rivera.

— Que Leurs Seigneuries m'excusent, fit observer le vieux soldat; mais le chapelain attend à l'autel.

— Alors ne retardons point davantage, dit Philippe- Marie en se levant.

Et, présentant la main à la jeune femme :

— Venez, signora, il me tarde de ppuvoir vous entendre appeler duchesse de Milan.

— Il faut d'abord que l'acte qui règle les droits de Leurs Seigneuries soit accepté, fit observer le comte.

— Alors finissons sur-le-champ, reprit Philippe en s'avançant vers la table devant laquelle se trouvaient les notaires et tendant la main pour signer.

— Pardon, monseigneur, interrompit Rivera, l'acte doit être lu et discuté.

— Ah ! vous ne voulez nous épargner aucun des ennuis de la cérémonie, seigneur. comte, dit Philippe avec une gaieté contrainte ; eh bien, qu'on lise ces actes.

Et, se rasseyant près de Béatrix :

LA LUNE DE MIEL fil

— Pendant cette lecture, du moins, jo pourrai vous parler, continua-t-il à de mi-voix ; car que nous importent ces conventions- Est-il donc besoin entre nous de contrats qui règlent les droits de chacun comme on le ferait entre des ennemis.

— Ah ! vous avez raison, répondit Béatrix sur le même ton ; pourquoi séparer d'avance des intérêts qui doivent rester confondus? A quoi bon prendre, l'un contre l'autre, des précautions honteuses? Si Ton est sincèrement aimée, que sert de se défier, et si l'on cesse de l'être, à quoi bon mettre vos intérêts à l'abri de celui qui vous a trompée? N'a-t-il pas toujours sous la main votre cœur qu'il peut frapper?

Philippe se pencha vers la jeune femme.

— Vous dites cela d'un accent bien ému, Béatrix, reprit-il en souriant; auriez-vous quelques craintes?

— Moi? répéta-t-elle, non, monseigneur; vous m'avez librement choisie et je crois à votre tendresse. Vous le savez, car, pour vous, j'ai quitté la ville où j'étais née, mes compagnes d'enfance, tout

ce qui m'avait faite heureuse, enfin ! et je ne le

regrette point, Die» en est témoin ! Mais aujourd'hui je brise avec tout man passé; quelque chose de nouveau gfimmfmfe pour moi, -et je sens ce tremblement intérieur qui saisit toujours devant l'inconnu !

Pendant qtœ oet entretien ay ait lieu â voix basse, la lecture de l'acte avait été •ceeufiencée et se poursuivait Rivera «'était en vain retourné plusieurs Ibis vers tes deux fiancés en soiMnitant leur attention du regard «t du geste, PbilipEpeoontinuait tout bas des protestations auxquelles Béatrix répondait avec confiance.

Le comte, qui avait déjà voulu inàeirampre la lecture, se leva enfin brusquement.

— Cet acte n'est point tel que nous en étions convenus, s'écria-t-Il, et les conseillers de la signora Béatrix ne peuvent le laisser oonclwe sans qu'elle soit avertie,

— XJu'y 'a-t-â donc 1 ? demanda la jeune femme arrachée à Tentretien de Visconti par ce(tte bruyante interruption.

— Vous n r ayerp(«ift^ntendula lecture du contrat

LA ITTffE BE MIE1 S3

que vous allez signer, Seigneurie, reprit le comte ;

mais d'après les conventions qui y sont primée»,

vous demeurez, en tout, soumise à monseignear;

v«tts se pouvez nommer les officiersde votre maison ;

les villes jfue vous apportez endst doivent recevoir

garnison des soldats milanais, vos sujets enfin de- ;

vieajaent «eux du duc. |-

—Que diies-vous là? s'écria ôéatrk dont le regard se porta sur Philippe avec use interrogation étonnée.

Visconti, qui avait d'abord pâli à llnterruption de Rivera, prit un air de dignité blessée. '

— Je ne connais point ce* acte, cfit-il froidement j

les droits ont été débattus et réglés par les hommes ?

t&rargés de .cette affaire; mais je suis prêt à y ï

renoncer si la signora me suppose capable cTon !

abuser.

— Ah1 tie le croyez pas, monseigneur, interiom pit vivement Béotra.

— Changez les rôles, seigneur comte, reprit ftiBppe iPoa ton l&re; les avantages fue tohs craignez de m'aocorôer, passe»-les i la signora. ©ans

une union comme la nôtre, celui qui donne n'est-il pas le plus heureux? La confiance, d'ailleurs, est de la prudence quand on s'aime.

Béatrix fit un mouvement. L'espèce d'abandon désintéressé qu'exprimaient les paroles du duc était trop conforme à ses propres sensations pour qu'elle n'en fût point vivement saisie. Honteuse d'avoir été prévenue dans cette confiance romanesque, qui est la générosité des femmes, et décidée à ne point se laisser vaincre, elle s'écria :

— Je ne veux rien changer à ce contrat, monseigneur.

Rivera voulut s'entremettre.

— Assez, interrompit précipitamment Béatrix en s'avançant vers la table, j'approuve tout, j'accepte tout.

— Prenez garde, dit le duc doucement, le comte vous donne un utile avertissement; songez que je puis devenir oublieux et ingrat.

— Non, répéta la jeune femme, qui avait pris la plume que lui tendait le notaire ; pouvoir, liberté, richesse, je veux tout abdiquer, monseigneur, pour

ne rien tenir que de votre tendresse. C'est une nouvelle vie que je commence avec vous seul et pour vous seul.

Elle se pencha sur l'acte et signa rapidement.

Un imperceptible sourire de triomphe entr'ouvrit les lèvres de Philippe-Marie, qui signa à son tour.

Le comte Rivera avait reculé avec un geste de douleur* et parlait vivement à voix basse aux officiers venus avec lui de Verceil.

Enfin les notaires se retirèrent, et les deux fiancés approchèrent de l'autel où la cérémonie nuptiale commença. Tous deux étaient agenouillés sur des coussins de velours brodés à leurs armes, mais dans des attitudes remarquablement différentes.

Philippe-Marie avait repris sa physionomie distraite. Livré à quelque laborieuse méditation, il semblait ne rien voir de ce qui l'entourait.

La préoccupation de Béatrix était aussi profonde, mais plus compréhensible. Les mains jointes, la respiration pressée et les paupières humides, elle priait avec ferveur. Arrêtée un instant à l'entrée d'une vie nouvelle et inconnue, elle invoquait toutes

les protections du «ciel, comme le mam frès de quitter le port.

Les témoins étaient également pensifs: sépares en deux bandes distinctes, ils parlaient tes eft se poursuivaient de regards froids et défiants, mais le comte de fiivem était plus «ombre qae feras tes autres. Soldait mêlé aux: différentes goetras qui avaient bouleversé ritalie depuis vingt ans, il .voit moins vécu dans les villes qu'an tevac, et il était demeuré étranger à cette science de lâchetés ou d'embûches <fue Ton appelait dors la paEtiqiKg et dont Machiavel devait formuler plus tard la fcatique; mais il avait l'intuition instinctive des âmes simples et droites. Ce Visconti au Tega»d donten, aux mouvements toujours contenus, M faisait peur. A travers cette jeune enveloppe, il lui semblait entrevoir les rides d'un oœur désolé. Les changements introduits dans le contrat, et l'adresse avec laquelle Philippe-Marie menait de les faire accepter, ttvakat redoublé ses inquiétudes; il aimait Béaltrix moias comme une souveraine que comme une Elle, *t il éprouvait malgré lui un vague «ffircipSOT sot avenir.

Cependant lorsque la cérémonie M acberée et que la nouvelle duchesse, pile d'émotion, passa devant ses serviteurs, appuyée au bras de son époux, le cœur du vieux chef de bandes s'émut, il s'avança vers Béatrix, mit un genou un terre, prit sa main et la tint longtemps pressée sur ses lèvres.

Quand il releva la tête, une larme brillait aux bords de ses cils,

— Sur mou âme, comte de Rivera, tous wvez une joie singulièrement attendrie, >dit le duc d'un ton d'impatience railleuse.

— Un vieillard peut s'émoraair quand il va quitter ceux qu'il aime, répondit Rivera avec simplicité» car il lui reste peu d'espérance de les revoir.

— Ne dites point cela, comte, interrompit précipitamment Béatrix; ne Testerez-voug point à nos côtés? N'aurai-jc pas toujours besoin de vos conseils et de votre amitié.

Le vieux gentilhomme secoua la tète.

— Ma place est à VflEcail et non à Milan, dit-il doucement^ que puis-je d'ailleurs maintenant pour Sa Seigneurie? Sa Seigneurie a un ami et un conseil-

1er qui remplace tous les autres; c'est sur lui seul qu'elle peut compter, pour lui seul qu'elle doit vivre. Monseigneur tient dans sa main les jours de Sa Seigneurie, comme la vieille femme sculptée sur la porte du château de Verceil tient le fil des destinées humaines. C'est en lui seul que nous espérons pour faire ses jours heureux et paisibles. Que monseigneur nous réjouisse par quelque bonne promesse, et nous repartirons le cœur raffermi.

Avant que Philippe-Marie eût pu répondre, un bruit de voix haletantes retentit dans la pièce voisine; la portière fut brusquement tirée, et Antoine Sereza parut, en criant :

j. —Monseigneur, monseigneur!

— Qu'est-ce donc? demanda le duc qui avait „ quitté vivement le bras de Béatrix.

— Des lettres de Naples.

Philippe-Marie saisit les dépêches que le secrétaire lui tendait, et l'entraîna vivement à l'écart.

— Y a-t-il quelque grande nouvelle ? demanda-t-il.

— Le comte de la Marche vient de mourir, répliqua Antoine.

Le duc recula.

— La reine de Naples est veuve , continua Sereza.

— Veuve ! répéta Philippe qui pâlit.

— Et un courrier d'elle vient d'arriver pour vous en avertir. .

Visconti avait brisé l'enveloppe avec un empressement convulsif ; il parcourut la lettre et poussa . une exclamation.

— Trop tard! s'écria-t-il avec un mouvement de ragp. Jeanne de Naples veuve!... Ainsi, un jour, une heure, un instant seulement de retard et tous mes projets d'autrefois pouvaient se réaliser!

— Que dites-vous? interrompit Béatrix qui s'était approchée.

Philippe-Marie lui jeta un regard plein de haine.

— Je dis, signora, répliqua-t-il avec impétuosité, que vous me coûtez la souveraineté de toute l'Italie !

Il en est de certaines révélations comme de ces

Jets d'incendie qui s'élancent subitement au milieu

de la nuit; un instant avant, tout était invisible,

silencieux, et, à l'éclat de la flamme, un monde

entier sort tout à coup des ténèbres.

Le cri de désespoir furieux jeté par Philippe-Marie produisit le même effet surBéatrix; ette recula jusqu'à la table où le contrai avait été «igné, pâle, les yeux effarés et les lèvres tremblantes. Tout ce qu'il y avait jusqu'alors d'obscur dans l'âme de Rrififfe venait de s'illuminer; ses empressements subfts, ses inégales tendresses, «on stratagème récent pour foi faire signer l'acte qui la dépouiHaît-, éHeeflraprenait tout, elle s'expliquait tout, c'était comme ht lucidité instantanée de l'aveugle auquel le médecin enlève le voile qui le retenait -dans les téoftres.

Éblouie par cette lumière inattendue, eHe porta les deux mains à son front, et s'appuya au dossier du fauteuil qui se trouvait près d'elle.

— Jeanne de Naples, balbntia-t-elle en cherchant à mettre en ordre les mille révéhdîoasqm surgissent à la fois dans sa mémoire... mais alors... monseigneur... cette tendresse...

—Allez, vous êtes folle! interrompit Philippe- Marie qui froissait la dépèche avec colère;

Béatrix sentit ses genoux fléchir sous elle et chercha de la main un siège.

XA HTffE IKE MIEL $i

Le coup était trop rode, trop inattendu surtout. Près d'atteindre les demie» «légués de ce rêve romanesque, éternelle écbelle «le Jacob, par taqneUe l'imagination des femme* mante jusqu'aux cieux, elle en était rudement fuéoipitée a* milieu da mépris. Elle ne put supporter une aussi lirusipxe transition:!» tète is'appuya sors» denx mainfi, et elle fondit en larmes.

Il y eut un moment d'embarras^aécal et comme de saisissement. Les sei^urs présents regardaient ^sans savoir ce qu'ils devaient faire; iras gardaient le silence, et pendant quelques ïnatetfteonii'eniemdit que les sanglots de Bé»trk et le bruit dtes pas pcécipités de Philippe-Marie.

Mais le comte de Rivera nBtroroa bientôt sa présence d'esprit. 11 fit un pas vers le duc, «et l'arrêtant brusquement dans sa course ;

— Les paroles que mofiseigneur vient de prononcer demandent à être expliquées, «Hiril avec une indignation .contenue; •elles.an&dBappé au cœur de la signera et aux nôtres, et si oe mariage sollicité avec prière^.

— Comte de Rivera, interrompit Philippe, dont le visage avait en ce moment la pâleur livide que l'habitude des émotions contenues lui donna plus tard, vous avez rempli votre office en conduisant jusqu'ici votre souveraine : tout est fini entre nous.

— Non, monseigneur, reprit Rivera d'une voix plus élevée, tout n'est pas fini tant que je puis craindre pour le bonheur de lasignora, et je veux d'abord recevoir ses ordres.

Les mains du duc se crispèrent.

— Les ordres, c'est moi qui les donne désormais, seigneur comte, dit-il d'un accent dans lequel la peur comprimait la colère : c'est à moi que vous devez obéir; cet acte le dit.

— Eh bien, je le récuse, s'écria Rivera avec explosion; oui, je le récuse, monseigneur, comme surpris par ruse et trahison. J'en appellerai aux princes de l'Italie, à la cour de Rome, aux armes, s'il le faut!

Un mouvement de tous les officiers du duc l'interrompit; ils s'étaient rapprochés par un élan spontané, et leurs mains s'étaient portées à leurs épées comme s'ils eussent voulu répondre immédiatement

à ce défi. Un mouvement semblable rapprocha les officiers de Béatrix du comte de Rivera, et les deux troupes, placées des deux côtés de la chapelle, demeurèrent un instant immobiles, se mesurant des yeux comme des combattants qui vont se jeter l'un sur l'autre.

Le duc, effrayé, recula jusqu'à l'autel; mais Béatrix, arrachée à son désespoir par le mouvement qui venait de se faire, arrêta du geste ses serviteurs et se leva lentement.

Les larmes que la duchesse venait de répandre baignaient encore son visage pâli, une de ses tresses dénouées pendait sur ses épaules nues, et l'une de ses mains était repliée sur sa poitrine, tandis qu'elle tenait de l'autre un riche mouchoir à écusson de soie et d'or qu'elle pressait sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots. Elle s'avança en chancelant entre les deux troupes, et, se tournant vers Rivera :

— Point de débats, murmura-t-elle ; ils seraient inutiles... partez... monseigneur le duc a le droit d'être obéi... et moi, je vous en supplie.

Le comte voulut résister.

— Taisez^vous, intenrompit-elle plus vivement— il le but, je le yeux. Adieu! Rivera, dites à ceux qui m'ont aimé» de prier pour moi!

— Ils feront mieux, aignora, répliqua le eanite ému r ils yeilleroiit !

Et comme elle l'interrompit d'un geste suppliant :

— Nous tous obéirons, reprit-il avec une douloureuse répugnance; mais quoi qu'il arrive, rappelezvous que les grandes, compagnies de Facino Cane vous appartiennent, et qu'au premier signal elles seront à vos côtés».

Béatrix lui tendit la maint sans répondre ; il la saisi t T la tint longtemps: passée, contre ses lèvres, puis fit plaça aux autres serviteurs de la duchesse,, qui lui baisèrent, également la main. Tous étaient troublés, et quelques-uns essuyaient à la dérobée leurs larmes* Lorsque le dernier eut pris congé, Rivera se tourna vers le duc,

— Que monseigneur soit juste y dit-il d'un ton triste, et il nous trouvera fidèles.

Il s'inclina lentement, et sortit suivi de ses compagnons.

Philippe-Marie, qgri avait fait signe à Antoine Sereza, disparut presque aussitôt par la porte opposée,. tandis que les seigûesrs de sa course retiraient également.

Délivrée -des regards qui l'oppressaient , Béatrix laissa MÈrement couler se» larmes, seul soulagement possible dans un pareil moment. Son affliction était trop poignante et surtout trop inopinée pour qu'elle, pût l'analyser. Elle se sentait profondément frappée, frappée au cœur, et son esprit troublé par la douleur ne pouvait aller plus loin. L'énergie de la souffrance lui ôtait la possibilité de la réflexion.

La vue d'une jeune fiHe à genoux devant elle et pleorant tout bas put seule suspendre ses larmes. C'était Martha, sa sœurde lait. Martha ne savait rien de ce- qui s'était passé, mais en voyant le comte Rivera et ses compagnons partir précipitamment, elle avait deviné quelque malheur, et s'était empressée d'accourir près de sa maîtresse, qu'elle avait trouvée au plus fort de son. désespoir. N'ayant pu obtenir de réponse à [ses premières questions, elle s'était agenouillée aux pieds de la duchesse, les mains jointes,

pleurant par sympathie, et dans l'attente du moment où elle pourrait se faire écouter.

En apercevant la jeune fille éplorée, Béatrix tendit les deux mains vers elle et l'appela par son nom.

— Ah! vous me voyez enfin, s'écria Martha, qui serra dans ses bras les genoux de sa maîtresse; mon Dieu ! quelque grand malheur est donfc arrivé?

— Oui, bégaya Béatrix, qui tâchait de rentrer en possession d'elle-même; le plus grand de tous!... Mais ne me demande rien, ne me force point à parler, à penser: reste là seulement, dis-moi que tu m'aimes... que tu ne me quitteras point !

— Moi, vous quitter, répéta la jeune fille, douloureusement surprise ; cela serait-il possible?... Ne savez-vous point que je vous suivrais jusque sous la hache?... Ah! vous avez donc éprouvé une cruelle trahison, signora?

— Bien, bien, reprit la duchesse, sans répondre à la dernière question de Martha et en l'attirant plus près d'elle; alors j'aurai quelqu'un qui me sera dévoué au milieu de cette cour où tout obéit au duc, où tout

regarde, écoute, agit pour lui ! Si les autres sont contre moi, toi, tu me seras fidèle.

— Ah ! ne parlez pas ainsi, dit la jeune fille, dont les pleurs recommencèrent à couler. Au nom de Dieu, signora, pourquoi ces craintes... n'avez-vous donc plus de serviteurs dévoués... oubliez-vous le comte Rivera?

— 11 est parti, répéta Béatrix d'une voix brève.

— Mais il reviendra si vous l'appelez, signora; et ici même, croyez-vous être sans amis?... Tout à l'heure encore, un jeune novice était là qui demandait avec instance à vous voir.

— Un novice ?

— Du couvent de San-Francesco.

— Que peut-il me vouloir ?

— Je ne sais, mais il a dit qu'il connaissait Sa Seigneurie depuis longtemps: qu'il l'avait vue à* la maison des Orphelins de Verceil.

— Il y a été élevé sans doute, reprit Béatrix ; ah !

s'il en est ainsi, Martha, fais-le venir; tout ce qui me

rappelle la maison des Orphelins m'est cher; c'est

là seulement que j'ai pu faire un peu de bien.

Martha ne se fit point répéter Tordre ; elle se releva vivement, courut à la porte de la tente, disparut et revint presque à l'instant suivie de Claudio.

Celui-ci était visiblement ému. Il s'arrêta à l'entrée, les deux mains croisées sur sa poitrine. Béatrix lui fit signe d'approcher.

— Vous avez voulu me parler, dit-elle les yeux fixés sur le novice qui tremWait.

— Il est vrai, Seigneurie, répondît-il.

— Et qu'aviez-vous à me demander?

Avant de répondre, il s'assura qu'ils étaient seuls, fit un pas vers Béatrix et dit d'un ton plus bas :

— J'ai un billet à vous remettre, Seigneurie.

— A moi?

— De la part du comte de Rivera.

Béatrix jeta un regard inquiet autour d'elle, et se rapprocha du jeune homme.

— Plus bas, dit-elle ; vous avez vu le comte ?

— Tout à l'heure, au moment de son départ.

— Alors vous le connaissez?

— Sa protection m'a fait autrefois recevoir à l'hospice des Orphelins.

— Et il vous a remis... ?

— Ces tablettes : forcé de retourner à Verceil, il y a écrit quelques mots avant de monter à cheval.

Béatrix saisit les tablettes que lui tendait Claudio et reconnut, en effet, récriture du comte. Il avait tracé à la hâte deux ou trois lignes dans lesquelles il proposait de nouveau à la duchesse l'intervention de ses serviteurs, en lui indiquant le moyen de les faire avertir. La jeune femme parut attendrie.

— Noble et loyal ami, dit-elle à demi-voix, je n'attendais pas moins de son dévouement ; mais je ne puis, je ne dois pas l'accepter... Ce serait une guerre !... quoi qu'il arrive, je resterai, je ne v«ux point de combat, point de sang !

— Ah ! heureux qui pourrait verser le sien pour Sa Seigneurie, murmura le novice, comme emporté par un élan involontaire; plus heureux qui lui achèterait, au ï*rix de la vie, une seule heure de joie !... Oh ! si j'avais une épée ï

Cette espèce de cri de dévouement avait été si sincère, qu'il fit tressaillir la duchesse ; elle releva la tête et regarda plu» attentivement Claudio.

Celui-ci crut que son souhait avaij^èplpyet recula troublé. tf A

— Pardon, Seigneurie, repnt4I en balbutiant, j'oublie qui je suis, et qui votfs &tîés...

— Il me semble mainjîéiaant (j^i^vos traits ne me sont point inconnus^ fdft Béatii^y qui continuait à le regarder. y k

— Sa Seigneurie m'aurait remarqué ? interrompit le novice palpitant.

— Au couvent des Orphelins.

— Où Sa Seigneurie venait prier tous les soirs, ajouta vivement Claudio ; Sa Seigneurie se plaçait sous une madone qui lui ressemblait... sa voix se mêlait à nos chants.

— Vous n'avez rien oublié, fit observer Béatrix en souriant.

— Rien, reprit Claudio qui, comme tous les jeunés gens sans expérience, passait de l'extrême timidité à l'extrême audace; mes yeux ne quittaient point Sa Seigneurie ; j'enviais la place du dernier page agenouillé derrière elle; j'aurais voulu fuir cette solitude du cloître, me mêler au bruit d'armes

et de voix qui entourait Sa Seigneurie, vivre dans l'air où passaient ses regards, être son serviteur enfin pour avoir la joie de lui obéir.

L'accent de Claudio avait la chaleur fascinante des jeunes exaltations qui ne cherchent ni à se cacher, ni à se contraindre; Béatrix en éprouva une sorte de vibration intérieure.

— Tant dç dévouement, dit-elle avec attendrissement, tant de dévouement pour moi, .que vous ne connaissez point!

— On ne connaît point Dieu, Seigneurie, répliqua le novice, et cependant on meurt pour lui.

La duchesse lui jeta un regard reconnaissant.

— Maintenant, reprit-elle, vos pensées n'ont-elles point changé ? Renonceriez-vous encore à là paix du couvent?

— Oh ! Seigneurie, avec joie.

— Et je pourrais compter sur votre fidélité ?

— Aussi longtemps que sur ma vie.

Elle réfléchit un instant, puis reprit :

— Votre nom?

— Claudio,

Elle appuya une main sur son épaule.

— Eh bien, Claudio, dit-elle d'une voix trèsdouce ; vous qui m'avez connue autrefois, qui êtes pour moi un ancien compagnon, au moins par le souvenir, [qui m'êtes seul ami dans cette cour inconnue et périlleuse, voulez-vous vous attacher à moi?

— Moi ? s'écria le jeune homme qui devint pâle de bonheur.

— Voulez-vous quitter pour moi cet habit de moine et me suivre? reprit Béatrii souriante.

— Ah ! partout î partout I Cria Claudio en déchirant sa robe de novice avec délire ; une épée, Seigneurie, faites-moi donner une épée*

Il avait plié les deux genoux et s'était prosterné devant la duchesse avec une adoration passionnée. Béatrix, touchée jusqu'aux larmes ^ lui tendit la main et le fit relever ; elle le remercia de son affection, lui répéta qu'il faisait désormais partie de sa maison, et, après lui avoir promis de chercher les fonctions qui pourraient lui convenir davantage, elle le congédia avec un signe amical.

Ll LUNE DE MÏEL 103

Claudio sortit fou de joie. Il arriva sur l'esplanade qui précédait la tente sans rien voir et sans rien entendre.Une seule pensée occupait son esprit ; il allait suivre la signora Béatrix. Tout le reste n'était pour lui qu'un rêve. Il traversait la foule des spectateurs qui étaient réunis devant la tente, comme il eût traversé un cortège de fantômes, sans entendre les plaintes qui s'élevaient sur son passage et sans sentir les bourrades des mécontents ; il ne voyait même pas les préparatifs de départ qui se faisaient sous ses yeux.

Les condottieri avaient pris leurs rangs ; on venait d'amener le chevaldu duc, et la litière de Béatrix s'était rapprochée.

Philippe-Marie parut bientôt avec la duchesse qu'il conduisit jusqu'à cette litière, puis lui-même se mit en selle.

Claudio suivait d'un regard éperdu sa souveraine lorsque le cortège s'ébranla.

Dans ce moment, une main s'appup sur la sienne.

— Je V0«B cherchais^ Claudio, dit Montalvan ; adieu et soyez heureux.

— Vous partez aussi ? demanda le jeune homme. — r Ne voyez- vous pas mon épée nue ? répondit le

condottiere ; j'ai une compagnie : je suis désormais au service de monseigneur Philippe-Marie.

Le novice retira vivement sa main de celle du soldat.

— Eh bien, qu'avez-vous? demanda Montai van surpris.

— Moi, répliqua-t-il d'une voix ferme et haute, je suis au service de la signora Béatrix.

Qui visite*aujourd'hui l'Italie avec ses routes couvertes d'étrangers, ses .villes ouvertes, ses populations tour à tour vives et nonchalantes, dansant devant les seuils ou dormant à l'ombre des palais, à peut difficilement se- flguver l'Italie du quinzième

siècle, toute hérissée de forteresses et de cités fermées, toujours retentissant du bruit des armes et servant de champ de bataille à l'Europe entière. A voir maintenant tant de mollesse, comment croire à tant d'activité ? Quel moyen de reconnaître dans cette génération aimable et joyeuse, les descendants de la nation bardée de fer et de ruse qu'exploitèrent tour à tour les Médicis, les Borgia et les Visconti ? Au quinzième siècle, l'Italie était véritablement le cerveau de l'Europe; mais un cerveau plein de mauvaises pensées, de combinaisons sinistres, d'habileté aidée par le poison et le poignard. La famille de Philippe-Marie avait été familiarisée de longue main et par un usage fréquent avec tous ces moyens de gouvernement Jean Galéas avait empoisonné son oncle Bernade, qui en avait précédemment agi de même avec son frère Mathieu, et Jean-Marie s'était débarrassé parle même moyen de sa mère. Philippe n'éprouvait donc aucune répugnance personnelle pour un expédient alors adopté dans toutes les familles souveraines de l'Italie, et il l'eût employé sans scrupule pour briser la chaîne qui venait de l'unir à Béatrix,

s'il n'eût craint les suites de ce brusque dénoûment.

Les villes d'Alexandrie, de Verceil, de Tortose et de Novare, apportées en dot par la veuve de Facino Cane, étaient restées, malgré tous les désirs du duc, entre les mains de commandants dévoués àBéatrix. Il avait craint, en usant du droit écrit dans l'acte de mariage, et en envoyant de nouveaux gouverneurs dans ces villes, de pousser à la rébellion ceux qui s'y trouvaient établis» Or, les mêmes craintes l'empêchaient de rompre par un crime l'union si malheureusement formée» La mort de Béatrix eût infailliblement allumé une révolte de toutes les anciennes bandes de Facino Cane, et il craignait les suites d'une lutte incertaine. Ce qu'il voulait, c'était recouvrer sa liberté en conservant la dot de Béatrix. Mais il cherchait en vain depuis trois mois, avec Antoine, la solution de ce problème, que les rivalités des différents princes de l'Italie rendaient encore plus difficile à découvrir.

Cependant il n'avait point renoncé à ses anciennes espérances» Le corps penché sur une carte piquée de

plusieurs épingles à tètes coloriées, il tenait, depuis longtemps, les yeux fixés sur le royaume de Jeanne, lorsqu'il releva brusquement la tête :

— Naples ! Naples ! murmura-t-il avec un soupir étouffé ; c'est là qu'est la souveraineté de l'Italie !..• et elle m'est offerte ! La veuve du comte de la Marehe aspire, comme moi, à une alliance qui nous ferait les égaux des plus puissants princes!... Oh! n'avoir qu'une femme pour barrer le chemin. . . et n'oser passer outre !

— Il est certain, fit observer Sereza avec dépit, que si le Saint-Père y avait mis de la bonne volonté, il eût trouvé quelques motifs pour annuler le mariage de monseigneur et pour forcer la signora Béatrix à entrer dans un couvent.

— Le Saint-Père craint l'accroissement de la puissance milanaise, reprit Visconti, dont le regard s'était fixé de nouveau sur la carte ; il veut maintenir ce qu'il appelle la balance de l'Italie... afin de la tenir dans sa main.

Le secrétaire soupira.

— Ah ! Sa Seigneurie a joué de malheur, dit-il ;

il y a quelques années, la chose n'eût point été si difficile. Nous possédions trois papes! quand l'un refusait, on allait à l'autre, et comme chacun avait une clef du paradis, on était toujours sûr d'être sauvé.

Cette remarque, évidemment faite dans une intention de plaisanterie, ne dérida point Philippe- Marie. Il resta dans la même attitude, l'œil fixe et ouvert.

— J'ai encore un espoir, dit-il, après un court silence, le procureur apostolique,- don Sepharo, que j'ai fait consulter, m'indiquera peut-être quelque moyen.

— Monseigneur a eu là une merveilleuse idée , répliqua Antoine, les divorces sont la spécialité de don Sepharo. 11 trouverait des causes de séparation entre le Christ et son Église. Aussi Dieu sait s'il y a foule à ses consultations ! C'est lui qui a fait rompre le mariage du prince d'Athènes, que le Saint-Père avait d'abord trouvé régulier.

— Soit, reprit Philippe ; mais ce n'est point tout ; il faut se préparer aux suites de cette séparation ; s'as-

surer que rien n'échappera ; l'esprit de rébellion ne demande qu'à s'éveiller ; tu vois que des villages ont déjà refusé l'impôt.

— Ah! j'avais oublié d'avertir monseigneur que Montalvan en était revenu.

— Déjà!

— Il arrive.

— Et a-t-il réussi?

— Je ne l'ai point encore, vu; mais monseigneur peut le faire demander.

Le duc donna sur-le-champ l'ordre de lui amener - Montalvan.

La mission dont jl l'avait chargé était difficile et périlleuse ; plusieurs villages situés sur les frontières du Milanais avaient refusé l'impôt, brûlé les bureaux de péage et tué le percepteur. En laissant un pareil crime impuni , on s'exposait à le voir se répéter sur tous les points du duché; mais la répression était également difficile. Il fallait, pour l'exercer, une volonté inflexible, un courage sûr et une fidélité à toute épreuve ; la mission fut confiée à Montalvan*

Depuis son entrée au service du duc, une trans-

formation complète «'était «ip&ée dans le caractère et da«s la conduite du condottiere. Facile «t généreux avec le soldat, il était devenu intraitable pour tous tes autres. S'il y avait à «choisir entre plusieurs mesures, il conseillait toujours la plus violente; s'il fallait accomplir quelque mission sévère, il s'offrait sans balancer, et il en aggravait k rigueur par sa dureté ! Du reste, désintéressé, étranger aux intrigues ëe la cour, uniquement occupé de se concilier l'affection de ses compagnies et de Tesserrer les liens du joug qui tenait le pays opprimé, il réalisait l'idéal du prétorien frappant sans hésitation et sans remords tout ce que montrait le doigt du maitre. Aussi le duc lui accordait-il chaque jour une plus large part dans sa confiance. Sereza:s*^ia était akrmé un instant; mais, voyant qfueMontalvan ne cherchait point à en profiter, qu'il ne demandait rien et n'empêchait rien, il s'était rassuré bien vite et avait regardé le zèle passionné du condottiere comme une nouvelle bizarrerie de ce caractère qui n'avait jamais ressemblé aux autres.

Montalvan ne tarda pas à paraître, suivi de deux

soldats portant ces sacs de cuir à fermoir d'acier dont se servaient alors les percepteurs d'impôts. A leur vue, le -diw^se redressa.

— l>ieu me -sauve ! le soudard a réussi! s'écriat-il en riant ; il nous apporte une partie des arrérages.

— Je vous les apporte tous, monseigneur, répondit le capitaine.

— Tous? répéta Sereza étonné.

— Avec trois cents ducats d'amende pour indem^ niser Sa Seigneurie du rôtard.

Philippe-Marie et son secrétaire se regardèrent.

— C'est de la magie, Teprit te premier avec une sorte d'admiration. Par le ciel ! capitaine, vous valez seul une province.

— Et c'est moi qui l'ai donné à Sa Seigneurie, fit observer -Sereza, qui ne manquait aucune occasion de se recommander au maître.

— Mais comment avez- vous pu obtenir cette somme? demanda Philippe.

— Rien de plus facile, monseigneur, répliqua le capitaine ; j'avaisavec moi deux compagnies compo- .

sées des plus mauvais garçons de l'armée ; leur seule vue a ramené à l'obéissance les villageois mécontents. J'ai fait alors. rassembler les habitants, et je leur ai lu l'ordonnance de Sa Seigneurie, en les avertissant que je leur donnais deux heures pour payer les taxes refusées.

— Et ils ont apporté l'argent ?

— Ils ont répondu qu'ils n'en avaient point, en proposant de se laisser fouiller, eux et leurs maisons, comme preuve de leur indigence.

— Et vous avez accepté ?

— A quoi bon, monseigneur? Dès qu'ils nous ouvraient leurs poches et leursportes, j'étais bien sûr de ne rien trouver; aussi ai-je eu recours à un autre expédient. Me rappelant que, pour avoir les fruits d'un arbre, on avait coutume de le sçcouer, j'ai fait entourer les rebelles, et je les ai promenés les uns après les autres sous le fouet du correcteur : à chaque coup, il tombait un ducat.

— Et tu as fait arrêter le fouet ?. . .

— Quand il ne tombait plus rien.

Antoine ne put retenir son sourire aigu.

— Par le sang du Christ I voilà un système de perception que je ne connaissais point, dit-il. Ainsi, ï tuas tout pris?

— Au nom de Sa Seigneurie.

— Qu'est-ce que je vous disais, monseigneur?

Rien ne peut lui résister; vous ne lui avez jamais vu aucune crainte ni aucune pitié.

— Aucune... pour les lâches, dit Montalvan froidement.

— Cet argent arrive à propos, fit observer le duc, qui avait repris son air soucieux ; il nous permettra de solder les bandes de Facino Cane, qui réclament depuis longtemps leur paye, et que je suis forcé de ménager. Leurs plaintes commençaient à devenir menaçantes.

— Monseigneur s'inquiète-t-il des aboiements de sa meute ou des cris de ses faucons? demanda le car pitaine avec dédain. Pourquoi entretenir, d'ailleurs, les soldats de la signora Béatrix avec l'argent de Sa Seigneurie? La signora n'a-t-elle point des villes qui peuvent servir à cette dépense?

— Sans doute, dit Philippe ; mais elle seule a droit

Tli LA LUNE DE MIEL

d'y prélever l'impôt, et elle n'a point voulu Pautoriser jusqu'à ce moment.

Montai van sourit.

— Pardon, dit-il, je pensais que la volonté de Sa Seigneurie devait être souveraine. Du reste, Sa Seigneurie ne doit pas oublier qu'en épargnant les villes, elle prépare ailleurs dés résistances.

— Que veux-tu dire ?

— Sa Seigneurie ne peut empêcher le peuple et la bourgeoisie de faire des comparaisons; on se dira, en voyant les privilèges dont jouissent Novare, Verceil, Alexandrie, qu'il vaut mieux être sujet de la duchesse que du duc.

— J'y ai déjà pensé, dit Philippe rêveur; je connais tout le danger de ces inégalités, qui commencent par éveiller la jalousie, et puis conduisent à la révolte ! Je veux m'en occuper sérieusement. Aujourd'hui même, je verrai la signora Béatrix. En attendant, Sereza, faites porter cet argent à mon camerlingue ; on remettra cent ducats au capitaine.

— Pour les compagnies, ajouta celui-ci ; je remercie, en leur nom, monseigneur.

Il salua le duc et sorti* avec Sereza.

Ce dernier r qui ne* comprenait rien «a. dénouement désintéressé du condottiere, le plaisanta soc sa conversion. Lui aussi avait oublié ses opineras d'autrefois et s'était fmt l'instrument de la tyrannie, non par calcul, comme Antoine, mais par entraînement, avec passion*.. Montaivan essuya ses raàMeries de bonne grâce, et, après aaroir répondit avec sabrièveté habituelle, il amena Antoine à lui parier des projets de Philippe-Marie. Sûr de la discrétion du soldat, et ne pouvant craindre, de sa part, aucune concurrence, le secrétaire lui raconta tout ce qu'il savait lui-même ; c'était une occasion de fake admirer au capitaine son adresse politique ou: son crédit, et la vanité avait une grande part dans la corruption de Sereza.Il appartenaitàcetteclasse dfhomraes qui cherchent le succès sans s'inquiéter de la' voie qui y conduit ; car telle est l'humanité, qu'un accident, un hasard, une rencontre règlent presque toujours- nos destinées ; l'homme qui choisi* sa direction est une exception ; le pfas grand nombre ressemble à l'enfant abandonné attendant sur le chemin

le passant qui doit décider de son avenir. Qu'il passe un régiment, une troupe de bandits, un bateleur ou un éleveur de troupeaux, l'enfant deviendra soldat, brigand, baladin ou berger, et, quelle que] soit la profession imposée parle hasard, il y appliquera son esprit et en tirera sa gloire. Il y avait, d'ailleurs, dans Sereza, comme nous l'avons déjà dit, beaucoup de cette hauteur napolitaine qui ne peut se passer de vanterie, de babil et de lazzi. Mêlé aux sombres intrigues de Visconti, il y remplissait le même rôle que le bouffon dans le drame de Shakspeare ; c'était un agent actif, adroit, important, mais dont l'apparence ne pouvait être sérieuse.

Montalvan, qui le connaissait depuis longtemps, se plaisait à exciter ses confidences. Il comparait lui-même l'esprit d'Antoine à un tonneau sur le robinet duquel on a la main et dont la liqueur s'échappe ou s'arrête selon notre volonté. Grâce à cette faculté, le capitaine était instruit de toutes les affaires secrètes du duc, sans qu'Antoine s'aperçût même de ses indiscrétions. Antoine lui parlait à son insu : il pensait tout haut en croyant penser tout

bas, et ne se rappelait point le lendemain ce qu'il avait laissé échapper la veille.

Montalvan, du reste, écoutait les confidences sans paraître s'y intéresser. S'il faisait une question, c'était avec la nonchalante indifférence d'un questionneur qui ne tient point à ce qu'on lui réponde ; s'il hasardait un avis, c'était brièvement, sans l'appuyer et en passant. Mais cet avis arrivait toujours si à propos, il résolvait si heureusement les incertitudes de Sereza, que celui-ci ne manquait guère de l'accepter, tout en croyant suivre sa propre inspiration.

Pendant que les deux amis, sortis ensemble de chez le camerlingue, poursuivaient un de ces entretiens dont le secrétaire faisait presque tous les frais, JPhilippe-Marie continuait à méditer les avertissements donnés en passant par le capitaine. Il discutait, les uns après les autres, dans son esprit, tous les dangers de cette situation et s'encourageait à en sortir par une décision énergique, lorsque la signora Béatrix lui fit demander une entrevue.

L'occasion était trop favorable pour la laisser échapper : il fit répondre qu'il allait lui-même se

M 8 LA LtfXE DE MIEL

rendre près de la duchesse, et se* présenta quelquesinstants après porteur de son message*

Béatrix occupait une aiïe du palais ducal, séparée des appartement* du duc par un corps de bâtiment tout entier; Cet ostensible isolement avait été établi par Philippe, alors qu'il sollicitait secrètement l'ar*nulation de son mariage à la cour de Rome, et afe de faciliter la rupture d'un lien qt» l'intimité mrptiale n'avait point resserré. La jeune femme vivait là comme une prisonaièw, entourée de serviteurs nommés par le duc et doat elle se défiait.

Au moment où ce dernier parut, elle était pensivement accoudée à k fenêtre, et ses regards suivaient les légères nuées que le vent emportait à travers l'azur du ciel.

A la voix du page qui annonçait Viscontiy elle se leva en tressaillant.

— J'interromps vos réflexkms, signora, dit le duc, qui avait remarqué l'attitude rêveuse de la jeune femme.

— j'avais fait demander à voir Sa Seigneurie, dit-elle avec un peu d'embarras.

— C'est une faveur si nouvelle, que j*ai voulu Tenir moi-même en remercier la signora, répondit Philippe; serais-je assez heureux pour qu'elle se lassât de la solitude?

Béatrix te regarda d'un air étonné,

— Ma solitude... r^péta-t-elle ; Sa Seigneurie a-t-ellë oublié quf me Ta faite t est-ce donc moi qui l'ai choisie?...

Visconti voulut Wirterrompre.

— Je ne m'en plains point, continua-t-elle précipitamment, maintenant que je l'ai acceptée, et, loin de me lasser, elle me devient chaque jour plus chère ; aussi n'est-ce point pour en sortir que j'ai désiré voir Sa Seigneurie; j'avais à lui adresser une autre prière.

— Parlez^signora, dit Philippe en s'inclinant. Béatrix lui jeta un regard rapide et craintif.

— Sa Seigneurie a choisi tous les serviteurs qui m'entourent, reprit-elle avec un peu d'hésitation; l'acte de notre mariage lui en donnait le droit... je ne lui en fais ni reproche ni plainte ; mais, parmi le petit nombre de ceux qui m'ont suivre, il en est

un que je voudrais voir compris dans le choix de Sa Seigneurie; c'est un jeune novice du couvent de San-Francesco.

— Claudio?

— Lui, monseigneur. Il a rempli jusqu'à ce jour près de moi les fonctions de lecteur et de secrétaire, mais sans en avoir obtenu le titre de Sa Seigneurie, et sans que j'aie pu reconnaître son dévouement.

Visconti regarda fixement Béatrix.

— Et vous désirez que je signe son brevet? demanda-t-il.

V — Je l'ai fait préparer par un notaire de Sa Seigneurie, qui peut l'examiner, dit la jeune femme en tendant à Philippe un parchemin revêtu des sceaux ordinaires, et auquel manquait seulement le cachet ducal.

Visconti, qui l'avait pris, y.porta machinalement les yeux.

— La signora pense-t-elle qu'il soit prudent de consentir à sa demande? repritril avec une intention marquée. Jusqu'à présent, elle et moi, nous avons moins vécu en époux qu'en ennemis ; nos serviteurs

LA LUNE DE MIEL Ht

le savent, et les plus dévoués sont ceux dont j'ai le plus à craindre.

— Pouvez- vous croire... ? interrompit Béatrix.

— Je connais les hommes, signora, reprit le dufc plus vivement ; il suffit de la froideur des maîtres pour amener la haine des valets. Ce Claudio, que vous me recommandez, ne craint pas de laisser éclater la sienne; il répète tout haut et à tous ce qu'il .suppose que vous pensez peut-être tout bas.

—Ah ! que Sa Seigneurie ne croie pas aveuglément à de pareilles accusations, s'écria Béatrix anxieuse ; on a pu mal interpréter des paroles imprudentes, envenimer des plaintes légitimes. Sa Seigneurie est, d'ailleurs, trop haut placée pour ne point pardonner de pareils coups.

— Moi, signora, je ferai plus, reprit Philippe en «s'appfrochant d'une table d'ébène incrustée d'ivoire sur laquelle Béatrix avait porté une tapisserie commencée; quoi qu'ait pu mériter la hardiesse de Claudio, je le regarde comme innocent, puisque vous le protégez; et je suis prêt à confirmer sa nomination, mais à une condition.

— Laquelle», monseigneiir? Parles.

— Antoine Sereza avait présenté à la signera un projet d'ordonnance pour MtaMfaMneBfr d ? un nouvel impôt dans les ville» cte son domaine.

— H est vrai.

— Qu'elle l'approuve, et je signe a l'instant ce brevet.

La duchesse se redressa.

— Que dites-vous ! &*éem-t~€?Ue ; acheter une joie par la ruine de quatre viHe&t Ah ! jamais, monseigneur.

— Prenez garde, dit Vifceonfi, qui s*ét*ït levé, la mauvaise volonté est contagieuse ; k persistance de vos refus justifierait les miens. «Fai permis jusqu'à ce moment la présence de ce Claudio; mais je pourrais iœ point k souffisr ]Àm longtemps.

— Vous- êtes le maître, monseigneur, répliqua Béatrix avec une fermeté douloureuse ; quelque "pénible que puisse être pour moi soi* départ, je ne le préviendrai point au prix que vous me proposer.

— Qu'il parte donc, s'écria Philippe avec emportement, et que Martha le suive ; je chasse dès au-

LA LUNE DE MIEL i23

jourdHIiui, signora, fous les gens que vous avez amenés de Yerceil; je ne veux près de vous que des serviteurs choisis par moi et prêts à m'obéir.

— Faites, monseigneur ; je sais que je suis à votre mem; vous pouvez vous venger sur moi de ma résistance ; je recevrai vos coups à genoux et la tète baissée. Seulement, résignez-vous à ne point frapper plus loin; car, si vous atteignez ceux dont le ciel m'a faite souveraine, monseigneur, je me relèverai pour les couvrir de mon cœur et de mon droit. En abdiquant tous mes autres privilèges, j'ai du moins conservé celui de les défendre. Malheureuse, je puis assurer leur bonheur. Oh ! je remercie Dieu de m'avoir donné ce devoir à remplir ; c'est un but laissé à ma vie !

L'accent de Béatrix, d'abord humble et brisé, s'était tout à coup élevé; le front haut, l'œil' brillant, les narines gonflées, elle ne fuyait plus le regard du duc ; elle le soutenait fièrement; elle l'avait forcé à baisser le sien.

Mais il le releva presque aussitôt enflammé de haine.

— Eh bien , ce but, vous ne l'atteindrez pas, signora, dit-il avec une colère qu'il s'efforçait vainement de déguiser sous l'ironie ; ceux dont le ciel vous a faite souveraine, comme vous le dites, se soumettront à ma volonté sans que vous puissiez y rien faire, et l'or que vous refusez de leur demander, je le prendrai.

— Sa Seigneurie ne l'osera pas, répliqua Béatrix vivement ; ou, si elle l'ose, les villes refuseront.

— Elles ne refuseront point, dit Visconti, car je le prendrai en votre nom ; oui, en votre nom, signora.

— Un tel mensonge!... s'écria Béatrix.

— Prouve mon respect pour les droits des sujets de la signora, interrompit ironiquement Philippe.

— Et Sa Seigneurie pense que je le souffrirai? reprit Béatrix avec indignation. Non, quoi qu'il arrive, je n'accepterai point ma part de malédictions que je n'aurai point méritées. Dieu m'est témoin que je n'ai point voulu la lutte, que je ne la veux point encore ! Je ne suis qu'une pauvre femme qui craint la douleur. Vous pourrez m'arracher des larmes, des cris peut-être , mais jamais de consentement. A dé-

(faut de courage, les faibles ont la patience. Non, je n'abandonnerai pas lâchement ceux que Ton veut, dépouiller en mon nom. J'irai moi-même, s'il le faut, j'irai leur dénoncer l'iniquité et le mensonge ; je leur crierai de se défendre !

. Visconti, qui parcourait la chambre d'un pas pressé, s'arrêta brusquement; le sourire railleur qui crispait ses lèvres s'éteignit ; il se retourna, l'œil étincelant, alla droit à la jeune femme, et, lui saisissant le poignet avec violence :

— : Répétez ce que vous venez de dire, signora, murmura-t-il les dents serrées de peur et de rage.

— J'ai dit, répéta Béatrix, pâle mais courageuse, que je crierai aux dépouillés de repousser l'injustice par la violence.

— Vous y êtes résolue?

— Si résolue, monseigneur, que, pour prévenir tout abus mensonger de mon nom, je vais dès aujourd'hui faire connaître publiquement mon refus.

Visconti laissa aller la main de la jeune femme.

— A la bonne heure ! dit-il ; c'est la guerre que vous voulez, signora ; vous aurez la guerre !

Ces derniers mots avaient été prononcés à voix basse, sans accent de colère, comme l'expression d'une résolution si ferme et si redoutable, qu'un frisson parcourut toutes les veines de Béatrix. Elle suivit le duc d'un regard éperdu, et, lorsqu'elle se trouva seule, ses denr mains se portèrent à son cœur et elle poussa un léger cri. Elle se sentait étouffer.

Mais le sentiment du devoir qu'elle avait à remplir dominait tout le re9te. Elle ne voulut point s'arrêter à son émotion, de pemr de faibKr. Bans uh pareil moment, toute réftexîon était énervante, tout retard redoutable ; elle eonrut brusquement au timbre qui lui servait à appeler, te frappa et donna ordre au page qui se présenta de faire avertir Claudio.

IA KEÏfCONTÎtir.

Claudio attendait, sans doute, dams la galerie voisine, car il se présentaaussitôt. Béatrix lui fit signe de

LA LUNE DE MfEL 127

refermersoigneuseraent laportière et cte s'approcher. Elle s'était assise près de la table <F5bène et avait repris sa tapisserie pe«r se donner une* contenance ; mai^se^yeux ne voyaient point les soies coloriées et sa main tremblait. 11 y eut un montent de silence. Claudio, debout àr quelques pas, attendait le* ordres de la duchesse, qui ^efforçait en vain de reprendre possession d'elle-même. Enfin il leva les yeux et se hasarda à dire :

— Sa Seigneurie m'a fait demander?

— Oui, répliqua Béatrix d'un accent entrecoupé ; j'ai à vous parler de choses sérieuses, Claudio...

Le jeune homme se rapprocha.

— Lorsque nous nous sommes rencontrés, reprit la duchesse, je vous ai proposé de me suivre et vous avez accepté ; j'espérais alors pouvoir vous attacher à ma maison, je l'ai toujours espéré depuis; aujourd'hui... je dois y renoncer !

— Que dites-vous f interrompit Claudio ; auraisje eu le malheur de démériter...?

— Non, se hâta de dire Béatrix ; mais le titre que je sollicitais pour vous a été refusé.

128 LA LUiNE DE MIEL

— Qu'importe ! reprit vivement le jeune homme ; ai-je donc besoin d'un titre? Pourvu que l'on me laisse le droit de servir Sa Seigneurie. . .

— Vous pouvez penser ainsi, et je vous en remercie, dit Béatrix, qui continuait à faire de vains efforts pour raffermir sa voix; mais, moi, je ne veux point que vous manquiez à votre destinée. Vous êtes jeune et brave, Claudio; vous avez devant vous la vie comme une arène libre avec l'espérance au bout!... Entrez-y hardiment... Je vous suivrai de l'œil... tant que je pourrai vous y voir...

— Ah ! vous me chassez ! s'écria Claudio avec une explosion si douloureuse, que la duchesse tressaillit malgré elle et laissa tomber la tapisserie qu'elle tenait.

— Qui vous parle de cela? dit-elle très-émue. Loin de vous abandonner, je veux assurer \otre avenir. Je vous donnerai des lettres pour le comte Rivera ; il vous recevra comme un fils, et, protégé par lui, vous pourrez arriver à tout.

— Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, signora, pour mériter un tel châtiment? s'écria Claudio les mains join-

tes;* pourquoi vouloir m'éloigner? Je n'ai point d'autre ambition que celle de vous servir ; je ne désire point de bonheur plus grand que celui dont je jouis!

Béatrix le regarda.

— Du bonheur? répéta-t-elle étonnée.

— Ah ! Sa Seigneurie n'en peut comprendre la cause, continua le jeune homme entraîné ; moi-même, je l'ignore ; mais, depuis que j'ai quitté le cloître, je ne sais par quel enchantement tout est changé à mes yeux; il me semble que des joies ignorées se sont ouvertes en moi ; le monde n'est plus le même, la lumière est plus belle, les voix sont plus douces,, les fleurs ont plus de parfums ; il y a dans l'air que je respire je ne sais quoi qui m'enivre ; mon sangpétille dans mes veines, mon cœur est léger ; je sens à peine la terre sous mes pieds ; j'aime à vivre et je donnerais mille fois ma vie pour l'homme inconnu qui passe; je marche comme si j'entendais un chœur de fées invisibles !... et vous voulez que j'échange tous ces enivrements contre les jouissances stériles, de l'avarice ou de l'ambition? Ah! laissez-moi, si-

gnora, laissez -moi pauvre, obscur et heureux. Béatrix était demeurée comme étourdie. La voix de Claudio, son Tegard, «on geste, tout la fascinait. Elle avança les deux mains et ferma les yeux.

— Ne me parlez pas ainsi, dit-elle défaillante; vous m'ôtez ma force et j'en ai besoin... Sachez donc, puisqu'il faut tout vous dire, que vous êtes entouré d'espions qui vous voient, qui vous écoutent... Onu répété au dne des paroles imprudentes...

— Ah! je comprends maintenant, interrompit Claudio, c'est là ma faute ! . . .

— Je ne vous la reproche point, fit observer la duchesse.

— Mais vous m'en punissez ! continua vivement le jeune homme. J'ai eu tort, sans -doute, Seigneurie; j'ai eu tort puisque je vous ai déplu ; mais à peine sorti du cloître, je ne connais rien de la vie. Songez que je n'ai point d'amis , et que je fC ai jamais connu ma mère ! . . . On pardonne une première faute, . signora. Au nom de tout ce que vous aimez, ne soyez pas inexorable, ne me forcez point à partir.

Il s'était laissé tomber à genoux, et des larmes

étouffaient sa voix. Béatrix ne put retenir plus longtemps les siennes ; elle lui tendit les deux mains.

— Il croit que c'est moi qui le veut, balbutiat-elle avec une sorte de désespoir.

— C'est donc monseigneur? s'écria Claudio. Ah ! j'aurais dû le deviner, mais; s'il me chasse du palais, je puis rester à Milan, Seigneurie. Je serai du moins à portée de vos ordres- Si vous avez jamais besoin d'un serviteur prêt à vous donner sa vie, vous n'aurez qu'à faire un signe, j'accourrai. Ah ! ne me le défendez point, je ne pourrais vous obéir; rien au monde ne me décidera à partir, à vous abandonner.

— Et s'il le fallait pour moi-même , dit Béatrix plus bas, si ce départ était ma dernière ressource, si j'avais à vous confier un message qui doit décider de mon sort ?

— À moi, Seigneurie?

— Refuseriez-vous de porter des ordres secrets aux capitaines de Verceil, de Tortone, d'Alexandrie et de Novare? La mission est dangereuse, je le sais.

— Ah ! je suis prêt ! interrompit Claudio, chez qui la pensée du service rendu avait subitement adouci

celle de la séparation ; votre volonté n'est-elle pas ma loi suprême? Où faut-il aller? quand faut-il partir? Commandez, Seigneurie, et puissé-je avoir la joie de réussir.

— Merci ! Claudio, dit la duchesse attendrie ; des serviteurs comme vous consolent de bien des peines... Attendez-moi ici. Le moindre dérangement à une habitude serait remarqué, interprété, et la cloche de la chapelle sonne ; mais, aussitôt après la messe, je préparerai la dépêche que vous devez porler. D'ici là, de Indiscrétion et de la prudence.

Claudio baisa la main que la duchesse lui tendai', €t celle-ci rentra dans son appartement, où l'attendaient ses femmes et ses pages. Encore troublée de l'entrevue qu'elle venait d'avoir, elle n'adressa la parole à personne ; mais, faisant signe à Martha de prendre son missel dans une cassette de fer damasquiné, elle se dirigea pensive vers la galerie qui conduisait au grand escalier.

Comme elle atteignait le vestibule, Montalvan y paraissait suivi d'une douzaine de condottieri qui s'arrêtèrent des deux côtés de la porte. Béatrix, ne

comprenant point la cause de leur présence, s'avança vers eux; mais, à son approche, les hallebardes se croisèrent.

Elle recula en poussant une exclamation de surprise.

— Que Sa Seigneurie nous excuse, dit Montalvan, qui se découvrit; monseigneur a donné ordre de garder cette porte.

— Ne me reconnaissez- vous point? s'écria Béatrix. Cet ordre ne peut me concerner.

— Il est, au contraire, donné pour Sa Seigneurie, répéta le capitaine impassible.

Une rumeur de stupéfaction s'éleva parmi les femmes et parmi les pages de la suite de la duchesse.

— Monseigneur désire, reprit le capitaine froidement, que Sa Seigneurie ne puisse ni quitter son appartement ni communiquer au dehors.

— Ainsi, je suis prisonnière? s'écria Béatrix indignée. Oh ! je comprends, l'effet a suivi de près la menace.

— Sa Seigneurie peut voir monseigneur, fit observer Montalvan, et jpeut-être qu'en le priant...

13i LA LUNE DE 3IIEJ/

La duchesse lui jeta un regard hautain.

— Dites* yotre maître, interrompit-elle rapidement, que je n'obéis point, je cède à la violence; et il aura à rendre compte de l'insulte que je subis aujourd'hui.

A ces mots, elle rebroussa chemin et rentra dans son appartement.

Tous les serviteurs qui la suivaient disparurent avec elle; tous, sauf un seul, qui était Claudio.

Arrivé au vestibule par une autre porte que la duchesse, il avait entendu la fin de cette scène sans pouvoir d'abord se l'expliquer ; mais les dernières paroles prononcées par Béatrix et sa rentrée lui firent enfin tout comprendre; il courut au condottiere.

— Et vous avez consenti à exécuter un pareil ordre, capitaine Montalvan? s'écria-t-il d'un ton de colère méprisante.

— J'ai l'habitude de consentir toujours à ce que je ne puis refuser, répliqua le capitaine ironiquement.

— C'est-à-dire, répliqua Claudio, toujours moins

maître de lui, que vous vou3 êtes fait l'instrument docile des violences du duc Philippe.

-—Je reçek pour eela cent dircat» par mois, fit observer Montalvan . '

— Ainsi vous l'avouez?

— Un plus habile se contenterait de le faire. — - Oh ! je ne croyais pas à tant d*audace !

— Ceci vous prouve qu'iî peut y avoir encore des hommes francs à la cour.

— Et surtoutrdes misérables et des lâches^ seigneur Montalvan.

— Et des niais, seigneur Claudio*

Le jeune homme s'élança d'un boad vers le condottiere.

— C'est une insulte, capitaine, s'écria-4-il le* lèvres pâles et les yeux étincelants.

— C'est simplement une réponse, dit Montàlvan avec un sourire.

— Vos armes? cria Claudio*

Le condottiere croisa les bras, regarda le jeun» homme, puis secoua la tête.

— Vous avez la fièvre, dit-il sérieusement ; l'air

que Ton respire ici vous est dangereux; croyez-moi, partez!

Il tourna les talons et voulut sortir ; mais le jeune homme, qui avait cru voir une menace dans ces derniers mots, lui barra le passage.

— Vous ne sortirez pas, dit-il avec ce calme subit qui est la dernière expression d'une colère résolue à se satisfaire. Je ne suis point de ceux que Ton écarte avec une raillerie : votre dédain ne me fait pas plus peur que votre épée. Il y a longtemps que je m'indigne des iniquités dont vous êtes ici l'exécuteur; ma haine avait besoin de cette occasion; je ne la laisserai point échapper.

— Encore faudrait-il que je vous permisse d'en profiter, dit Montalvan sans colère, et je ne le dois pas, je ne le veux pas. Vous me jugez sévèrement, Claudio; moi, je vous juge avec plus d'indulgence. Vous me haïssez, dites- vous? Moi, je ne vous hais point. Quant à ce que vous pourrez croire de mon refus, peu m'importe ! Je ne suis plus à l'âge où l'orgueil eût pu faire sortir mon épée du fourreau.

— Oh! je la forcerai bien à se montrer, s'écria

Claudio, ne fût-ce que pour m'imposer silence ! Si je ne sais point éveiller votre honneur, j'en appellerai à votre intérêt; vous avez oublié le passé, seigneur capitaine; mais, moi, je me le rappelle. Je puis répéter ce que vous me disiez autrefois.

— Comment?

— Parler de vos projets...

— Malheureux ! tais-toi ! interrompit Montai van, qui changea tout à coup de visage.

— Je puis redire les confidences de votre délire, reprit Claudio, alors que vous poussiez des cris de vengeance.

— Plus bas, te dis-je !

— Je puis enfin répéter le nom que vous prononciez....

— Ah ! mon épée l'arrêtera sur tes lèvres ! interrompit Montalvan, dont la main saisit convulsivement celle du jeune homme.

— Enfin vous vous souvenez donc que vous en avez une ! dit ce dernier ironiquement.

— Oui, reprit le capitaine précipitamment; tu

l'auras wulu. . . malheur à toi !.. .

— Choisissez ua témoû*; dans un. instant je vous rejoindrai avec le mien.

— Derrière la petite paterne.

~ Avec la dague et l'épée.

— Soit.

Ils se séparèrent brusquement et sortirent par deux côtés opposés.

Cependant le duc et Sereza/étaient en gsmà» conférence. L'cntrevuedu premier avec Béatrix avait fait évanouir tout espoir d'accommodement. Il savait que la faiblesse même et l'ignoiance sont quelquefois* pour la femme un motif d'audace, et il craignait que Béatrix ne réussît à exécuter la menace qu'elle lui avait faite ; il cherchait le moyens d'enchaîner cette volonté révoltée. Mais tous ceux proposés par Antoine ou, imaginés par lui avaient été successivement repoussés,, lorsqu'un messager d'État demanda à être introduit.

il apportait des dépêches sur lesquelles le duc reconnut le sceau du psosureur apostolique don Se* pharo. Philippe-Marie brisa vivement le cachet, ouvrit le parchemin et le parcourut d'un œil rapide..

Deux expressions successives et bien distinctes traversèrent ses traits : ee fiit d'abord le désappointement, puis la surprise ; mai» toutes deux firent place presque aussitôt à l'impassibilité méditative qui lui était habituelle. Il relui le billet de don Sepbaro plus lentement, sembla y réfléchir, le relut de nouveau, demeura à la même place las yeux fkéssur le parehemin. Enfin, il approcha celui-ci de la flamme, le vit brûler en silence et revint s'asseoir vis-à-vis de Sereza.

Ce dernier avait suivi tous ses mouvements avec une anxiété curieuse, sans oser les interrompre par aucune question ; mais,, voyant que le duc restait muet, il se hasardai demander si Sa Seigneurie avait lieu d'être satisfaite de la réponse de don Sepharo.

Philippe le regarda fixement et seeouala tête.

— Non, dit-il pensivement; il ne voit qu'un moyen*.* impossible... Tout est perdu de ce côté.

Dans ce moment, un bruit de voix, parmi lesquelles on distinguait celle de Béatrix, l'interrompit; elles approchaient rapidement; l'accent de la duchesse était effrayé et haletant.

— 11 faut que monseigneur en soit averti ! criaitelle ; je veux lui parler... suivie-champ.

Le duc, étonné, alla lui-même soulever la portière, et Béatrix se précipita vers lui.

— Ordonnez qu'on les arrête, monseigneur, s'écria-t-elle; ils en sont aux mains, et c'est pour moi... Au nom du Dieu vivant, courez les séparer.

— Qui cela? demanda le duc saisi.

— Claudio et le capitaine de vos gardes. . . ils se sont provoqués à la porte de mon appartement... Martba a entendu la querelle et les a vus sortir. Je vous en conjure, ne souffrez point ce combat... ce serait un assassinat, monseigneur; Claudio est un enfant qui n'a j amais tenu une épée. . . vous ne pouvez le laisser égorger ainsi, ce serait infâme.

Philippe-Marie parut frappé du désordre de Béatrix ; il la regarda fixement

— Vous craignez donc bien le résultat de cette rencontre? dit-il.

— Si je le crains ! s'écria la jeune femme avec angoisse, quand c'est moi qui suis cause... Oh ! je vous en supplie, monseigneur, envoyez au secours de Clau-

dio... Si vous refusez, j'irai moi-même. Sauvez-le ! sauvez-le, monseigneur! et je ne résisterai plus à vos volontés.

— Je crains qu'il ne soit trop tard, dit le duc en montrant le capitaine, qui venait de paraître sur le

. seuil.

Béatrix poussa un cri et fit un pas en arrière.

— Claudio ? demanda-t-elle palpitante.

— J'ai répondu malgré moi à sa provocation, sir gnora, répliqua Montalvan d'un ton grave.

— Et. . . qu'en avez-vous fait ?

— On vient de l'emporter mourant, dit Screza, qui était sorti au premier avertissement de la duchesse.

Elle ne fit entendre aucun cri ; mais elle devint très-pâle, chancela et tendit les deux mains pour chercher un appui. Montalvan avança vivement un fauteuil sur lequel elle tomba. Antoine se précipita pour la soutenir et s'écria :

— Sa Seigneurie s'évanouit.

— Est-ce vrai? demanda le duc, qui se pencha vers le fauteuil.

Antoine lui montra la jeune femme, dont la tête

venait de retem&ar ea arrière, et dont les yeux tétaient fermés-

* Un éclair de joie infernale passa sur les traits dv Philippe ; il tourna instinetrveme&t le» yeux* vers les noirs débris de la lettre de don Sepfearo, qui voltigeaient à quelques pas, et, faisant de la tète un signe de triomphe et comme de remercîment, il- disparut derrière la tapisserie qui conduisait à se» appartements secrets.

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