LE PIEGE
La blessure de Claudio avait d'abord été déclarée mortelle ; mais sa jeunesse, soaoadée par le» soin» dont il fut l'objet, finit par triomphery ai, un mois aprè» son duel ave* Mon*alvan y il était en pleine convalescence.
Pendant tout le temps du dânger r la duchesse
avait été livrée à d'inexprimables angoisses. Jusqu'alors, son intérêt pour Claudio ne lui avait paru à ellemême qu'une amicale reconnaissance envers Te serviteur affectueux et dévoué ; mais la douleur ressentie à l'annonce de sa mort l'éclaira : elle comprit que la naïve passion du novice avait été contagieuse, et qu'il était devenu aussi nécessaire à sa propre existence qtf elle pouvait l'être à la sienne.
Cette décotpverte qui, en toute autre occasion, l'eût effrayée, lui causa une sorte de joie amère ; elle y voyait une source intarissable de douleur, de périls, de honte même, et elle se complaisait devant cette accablante perspective. Claudio, du moins, n'aurait pas seul à souffrir. S'il mourait pour elle, elle pourrait se perdre pour hri. Elle payerait son sacrifice par un sacrifice égal. Romanesque émulation d'une âme exaltée qui ne veut se laisser vaincre ni en amour ni en malheur !
Peut-être aassi la résolution de Béatrix n'était-elle au fond que du désespoir. Voyant celui qu'elle aimait succomber, elle ne voulait point lui survivre, et aiguisait, pour ainsi dire, elle-même le poignard
qui devait la frapper. L'approche du moment suprême purifiait, d'ailleurs, l'amour du novice; il en ôtait la honte ; on pouvait l'accepter et y répondre sans avoir à rougir en soi-même.
Mais, lorsque l'espérance revint, cette audace désespérée s'arrêta subitement ; tous les scrupules reparurent ; toutes les pudeurs endormies se réveillèrent. Béatrix, rassurée, se rappela sa position, ses devoirs; cet amour qu'elle avait donné sans hésitation à un mourant, elle en eut peur quand elle vit le mourant revivre; elle en arrêta subitement l'expression; elle en revint aux combats. Sortie de ce délire de douleur qui dégage pour un instant de toute loi, la duchesse avait repris ses mystères et ses réserves. Elle referma d'une main tremblante un cœur que le désespoir avait ouvert, l'enveloppa de précautions, de silence, et recommença le rôle de dissimulation craintive qui fait la vie entière de la femme.
Mais, à mesure que son intérêt apparent pour Claudio décroissait, celui du duc, au contraire, semblait augmenter. La sollicitude qu'il avait montrée pendant le danger du jeune homme s'était transfor-
niée en intérêt visible depuis sa convalescence. Il avait voulu le voir pour s'assurer par lui-môme des progrès de la guérison ; il avait encouragé les soins qui devaient la hâter, et lui avait promis sa protection pour Ta venir.
Ses manières avec la duchesse étaient également modifiées. Aussi froides que par le passé, elles n'avaient, du moins, rien d'hostile ni de menaçant; occupé ailleurs, il semblait avoir oublié la lutte commencée, et Bëatrix, reconnaissante de cette trêve, avait évité ce qui eût pu la compromettre.
Tout était donc tranquille en apparence dans le palais ducal. Claudio, qui sentait ses forces renaître, s'abandonnait avec une sorte de nonchalance volupfucusc aux ivresses de la convalescence. Descendu dans le jardin, dont le duc lui avait accordé l'entrée, il se tenait assis sous dés vignes dont les pampres tressées entre les peupliers formaient un toit de feuilles colorées par l'automne. Les rayons du soleil, tamisés par cet ombrage, tremblaient i*n lueurs adoucies sur le front dn blessé. On entendait la brise matinal;? courir doucement dans les feuilles, et les oi-
seaux chanter sous les buissons, tandis qu'à quelques pas l'eau d'une fontaine coulait dans sa vasque de bronze avec une rumeur confuse.
Martha était debout devant le jeune homme , qu'elle contemplait d'un air naïvement joyeux.
— Et vrai, votre blessure ne vous fait plus souffrir? dit-elle ; vous ne sentez plue aucun mal?
, — Je ne sens que la joie de revivre et de reprendre possession de toute chose, dit Claudio, dont le sourire avait une douceur ineffable; j'éprouve une sorte d'enchantement impossible à exprimer ; il semble que tout se soit renouvelé autour de moi. Je sensdes parfums que je ne connaissais point-; le jour a des lueurs que je n'avais jamais aperçues; j'entends une sorte de cantique dans l'air ; tous les regards me paraissent plus caressants ; je voudrais arrêter le vol du temps et demeurer éternellement dans cette extase.
— Ah ! vous l'avez bien achetée, reprit Martha r après tant de jours passés entre la vie et la mort.
— Oui, dit Claudio d'un air rêveur, j'ai beaucoup souffert ; et cependant, au milieu même de ces
tortures, j'ai le souvenir de quelque bonheur rapide et enivrant... Pendant ce délire d'agonie qui a duré dix jours, une charmante vision a traversé -mon rêve tourmenté.
— Une vision? répéta Martha inquiète.
Claudio la regarda fixement.
— Ou plutôt une réalité, dit-il avec hésitation ; car je ne puis croire encore que mes«ens m'aient trompé... Au plus fort de ma fièvre, alors que tous les objets flottaient devant moi dans une espèce de nuage, il m'a semblé plusieurs fois apercevoir une femme.
Martha rougit un peu, puis sourit.
— Mais vous avez pu en voir plusieurs, répétat-ëlle ; il y avait d'abord la [religieuse chargée de tous veiller, puis les :femmes de Sa Seigneurie qui venaient pour s'informer de vos nouvelles.
'— Non, interrompit le jeune homme, ce n'étaient çoint elles. Il en est venu une autre. Je crois la voir encore-debout à mon chevet, penchée vers moi, et le •visage oeevert de larmes.
— C'était çeut-être votre sainte patronne descen-
due du ciel pour votre guérison, dit Martha avec un peu d'embarras.
— Un soir, continua Claudio, le soir où Ton attendait la crise, je l'ai encore aperçue... Elle est restée plus longtemps que'de coutume, et, avant de partir, elle m'a passé au cou une relique, que j'ai encore là. Voyez !
Le jeune homme avait retiré de sa poitrine un petit étui d'ambre sculpté, et entouré de trois cercles d'or ornés d'émeraudes. Cette vue fit tressaillir Martha. • — Ce n'était donc point une illusion? reprit Claudio plus vivement. Elle est venue, elle a pleuré sur moi, elle m'a donné ce gage précieux qui m'a sauvé de la mort ! Ah ! pourquoi le nier, Martha? Dites que je ne me suis pas trompé : c'était bien elle ! Faut-il donc avoir honte de s'être montrée généreuse pour un malheureux ?
— Vierge Marie! je ne vous comprends pas ! s*écria la jeune fille, qui s'efforçait de donner à son trouble l'air de la surprise. Comment pourrais-je savoir qui vous a visité durant votre maladie quand je n'y suis moi-même allée que deux fois ?
— Seule? demanda Claudio en la regardant.
— Par ordre de Sa Seigneurie, répliqua Martha ; car Sa Seigneurie n'a jamais manqué de s'informer de vous, et, ce matin encore, c'est elle qui m'a dit du venir.
Les regards du convalescent étaient restes attaché* sur la jeune fille.
— Ainsi vous retournez vers elle?demanda-t-iL
— Et je lui annoncerai votre entière giiérison, répondit Martha en faisant uu mouvement pour se rctirer,
— J'irai moi-même, dit-il vivement ; je n'ai poinl encore remercie Sa Seigneurie, et je suis maintenant assez fort pour me présenter- La jeune suivante ne tenta aucune objection; mais
elle demanda à prévenir sa maîtresse, et laissa le jeune homme dans la salle d'attente.
C'était rheuro où la duchesse recevait ses serviteurs pour entendre leurs demandes ou leurs plaintes*
Lorsque Claudio fut introduit, elle écoutait les comptes de son camerlingue et avait près d'elle plu-
sieurs de ses femmes de service. Elle ne se détourna point au bruit que fit Claudio en entrant; mais le papier qu'elle tenait à la main lui échappa, et elle devint très-pâle, puis rougit. Le camerlingue s'arrêta court.
— Continuez, bégaya-t-elle en cherchant à se remettre.
Il reprit le rapport des comptes qu'elle semblait écouter avec une profonde attention. Cependant, au moment où Claudio arrivait près de son fauteuil, elle se retourna avec une vivacité involontaire ; un cri s'arrêta sur ses lèvres, et l'éclair qui avait illuminé son regard disparut aussitôt. Elle se contenta d'un signe de tête qui semblait souhaiter au jeune homme la bienvenue.
Celui-ci s'agenouilla humblement devant Béatrix.
La voix du camerlingue s'était arrêtée ; les spectateurs demeuraient immobiles ; tous les yeux se tournèrent vers la duchesse et vers le jeune homme. 11 y eut une pause. Claudio, tremblant, attendait, la tête courbée; Béatrix en appelait à toutes les forces
de son âme. Enfin, elle lui fit signe de se relever* *-*• Je suis heureuse de vous revoir vivant, dit-elle
d'un ton dont le calme avait quelque chose de glacé;
vous nom avez donné de vives inquiétudes.
—Ah! Seigneurie! balbutia Claudio, qui voulu!
saisir sa main.
Maïs ulîe la retira sans affectation.
— J'espère que cotte expérience Yorts sera profitable, cllt-eHedu même, accent comprimé; vous nous épargnerez à l'avenir de cruelles émotions, et votlft saurez supporter ce que je supporte.
— Pardon , Seigneurie, murmura Claudio écrasé par cet te froideur.
— Ce n'est point itn reproche, c'est un conseil, reprît Béatrix, qui se sentait incapable de continuer un pareil effort ; levez-vous et comptez sur notre protection.
Elle se retourna vers le camerlingue, et reprît les comptes commencés.
Claudio s'était relevé, étourdi, encore palpitant des souvenirs qu'il avait rappelés à Martha; il n'avait voulu cette entrevue que pour éclaïrcir ses dou-
tes ; il espérait trouver la duchesse seule et profiter de sa première émotion pour connaître enfin la vérité ! Au lieu de cela, il la voyait occupée de chiffrer, indifférente, sévère, et ne se rappelant ce duel, dans lequel il avait failli succomber pour elle, que comme une querelle vulgaire.
La surprise et la douleur retinrent le jeune homme quelques instants à la même place. Il ne pouvait croire qu'il eût bien compris ; il cherchait Béatrix dans ce qu'il venait d'entendre ; il se cherchait luimême et doutait de ses propres sensations.
Un seul mot pourtant eût pu tout expliquer. Effrayée par la confidence que Claudio venait de lui faire, Martha avait tout redit à la duchesse, qui, tremblant de se trahir dans une explication, n'avait trouvé d'autre moyen de l'éviter que de recevoir Claudio devant sa maison, et avec une tranquillité qui arrêtât ses questions. Mais, cotnme il arrive toujours dans ces rôles joués avec effort, elle n'avait pu rester dans une juste mesure ; le calme était devenu de la froideur, la liberté d'esprit de la dureté ; par crainte de ne point atteindre le but, elle l'avait dé-
passé. Elle le sentait *. elle-même; mais qu'y faire? tout retour était dangereux, impossible ; il eût fallu plus d'habileté pour réparer la maladresse commise que pour l'éviter ; aussi demeurait-elle incertaine, éperdue, n'osant jeter un regard sur Claudio, à qui son embarras paraissait de l'indifférence, dont le premier désappointement s'exaltait jusqu'au désespoir.
11 avait promené autour de lui des yeux éperdus, cherchant en vain l'explication de ce changement, et, ne pouvant soutenir plus longtemps sa douleur, il allait s'échapper, lorsque la portière fut brusquement tîrée par le duc lui-même.
Ce fut Claudio que rencontra d'abord le regard dt fc Visconti; il s'arrêta court et fit un geste de joie.
— Àh ! notre jeune batailleur est donc docidémen I debout ? s'écrïa-t-ïl avec une gaieté familière qui no lui était pas habituelle.
— Il vient nous faire sa première visite, s'empressa de dire la duchesse.
— Dieu soit loué ! reprit Philippe, les fidèles serviteurs ressemblent aux bons coursiers de guerre ; les sauver, c'est nous sauver nous-m^mes.
En prononçant ce» derniers mots* il fit un geste, et la femme de la duchesse et le camerlingue se reti^ rèrent. Claudio voulut les suivre, mais le duc le retint
— La maladie ne Ta point changé, dit-il en considérant le jeune homme d'un air singulier, j'espère que, seus peu, il pourra reprendre se» titre de secrétaire près de la signora.
— Ce titre n'a point été confirmé par Sa Seigneurie, fit observer Béatrix, qui, n'osant lever les yeux^ affectait de timbrer à son sceau les comptes laissés par le camerlingue.
— Ah! vous rappelez une vieille querelle, dit Vis* contien souriant; mais, déçois, voua savez que je suis devenu plus traiUMe ; le brevet de Claudio seiar signé aujourd'hui même... et sans conditions!
Philippe avait appuyé à dessein sur ce dernier mot. Béatrix murmura un remerciaient - f mai» le: jeune homme, qui avait tout écouté la tète penchée sur sa poitrine, la releva.
—Que Sa Seigneurie m'excuse, dite! d'un ton triste ; je craindwus-de ne pouvoir remplir comme je le dois les fonctions de secrétaire.
La duchesse releva vivement la tète.
«**Sa Seigneurie, continua le jeune homme, trouvera facilement ailleurs quelqu'un de plus digne... de plus prudent, surtout ! Là où il faut plaire, le dévouement rte peut suffire.
Héatrix fit un mouvement pour l'interrompre, mais elle se retint.
— Si Sa Seigneurie a quelque bienveillance pouf moi, reprit Claudio, dont l'accent avait pris un peu d'amertume, qu'elle changé donc la Faveur qu'elle voulait me faire contre une fa veuf moindre, maïs plus appropriée à mon [wmi de mérite; quelle m'accorde une place de guidon dans ses compagnies, et rju elle me fasse partît" avec elles pour Fa£nza, où <>!tes vont combattre le comte Manfred,
* Pendant qu'il parlait, Visconti avait regarda à la dérobée la duchesse, dont les yeux étaient fixes et dont les lèvre* tremblaient.
— Entendez-vous cela, sîgnora Béatrix 4 ? diML Voilà une étrange fantaisie* Deviitcz-voiiA d'tWl peu! venir nn aussi rapide changement?
— Nullement, répliqua Béatrîxavec effort*
— Le seigneur Claudio a-t-il donc quelque chagrin secret pour vouloir^cherchcr la mort au loin comme un preux repoussé par sa dame ? Sur mon salut ! ceci est de l'ingratitude.
Le jeune homme, étonné, regarda le duc.
— Oui, de l'ingratitude, reprit Philippe en se levant, après l'intérêt que vous a témoigné la signora Béatrix pendant que votre blessure vous mettait en danger.
— La signora? répéta Claudio.
,— Monseigneur n'ignore point que j 'en avais été la cause involontaire, fit observer précipitamment la duchesse.
— Précisément, reprit Visconti; vous vous en êtes crue responsable devant Dieu et devant le seigneur Claudio! ce qui explique parfaitement vos prières; vos larmes!...
— Monseigneur! interrompit Béatrix, qui avait vu le brusque mouvement de Claudio.
— Mon Dieu ! c'était tout naturel, continua Philippe simplement ; mais ce sont des témoignages d'intérêt que n'oublie pas d'ordinaire un serviteur
fidèle. C'était bien la peine de vous évanouir en apprenant qu'il était frappé.
— Se peut-il! s'écria le jeune homme, dont les yeux brillèrent et dont les mains se joignirent.
— Elle a fait plus, dit Visconti sérieusement; elle a daigné oublier la distance qui la séparait d'un serviteur mourant, jusqu'à lui rendre visite.
— Moi? interrompit la duchesse épouvantée.
— Oh! ne vous défendez point, signora, reprit Philippe. Sereza vous a rencontrée et reconnue. C'était un excès de condescendance que vos égaux pouvaient blâmer, peut-être, mais qui méritait la reconnaissance de celui qui veut aujourd'hui vous quitter.
— Ah ! je ne le veux plus, monseigneur ! s'écria Claudio hors de lui ; j'ignorais... je n'osais croire... Oh! vous avez raison, ce serait de l'ingratitude. Quelle que soit mon indignité, j'accepte à genoux et les mains jointes le titre que je voulais refuser. Si je mécontente Sa Seigneurie, elle daignera m : avertir! elle ordonnera ce que je dois faire ou éviter, j'obéirai comme on obéit à Dieu lui-même...
— C'est bien , interrompit Béatrix effrayée de l'exaltation du convalescent; notis ne doutons point de votre zèle... et nous y comptons...
— Pourvu que je me charge de l'entretenir', fit observer Visconti en souriant; sans moi, l'aiglon prenait sa volée. Retenez-le bien si vous y tenez, «ignora, car je le soupçonne dfc cette race que les précipices attirent et qui va chercher la foudre. Vous ne voudriez point faire avec moi une promenade jusqu'au grand château ?
— Que Sa Seigneurie m'excuse*, dit la duchesse, je me sens souffrante.
— À votre fantaisie, signorâ.
Il prit congé et se prépara à sortir; mais, au moment de soulever la portière, il s'arrêta.
-«J'oubliais, dit-il en se ravisant, la signorà a sans doote appris que Sa Sainteté Oddon Colonna avait daigné m'accorder un fragment de la vraie croix.
— En effet, répondit Béatrix.
-«* Je désire le garder comme celui <|ue la signora tient de sa mère et qu'elle porte toujours pour sau-
vegarde, reprit Visconti; la signera ne Tart-elle pas fait renfermer dans un reliquaire entouré de trois cercles d'or et orné d'émeraudes?
La duchesse fit un signe affirmatif.
—'Je veux que mon joaillier le prenne pour modèle, dit Philippe; et je demanderai à lasignora la permission de le lui envoyer.
Il salua de la main et sortit.
Au moment où il avait été question du reliquaire d'ambré aux trois cercles d'or ornés d'émeraudes, Claudio avait tressailli de tout son corps. Un regard deladuchesse l'avait teira muet. Ilattenditquele bruit du pas de Viseonti eût cessé de se faire entendre.
Béatrix, qui avait deviné son intention, courut à la ^ porte qui conduisait à son oratoire ; mais Claudio s'y précipita sur ses pas; elle se retourna avec un cri.
— Sortez I dit-elle à la fois irritée et tremblante.
il ne l'«ntendit pas; il ne pouvait l'entendre ! Appuyé sur la porte T tous les traits illuminés et la main » étendue, il répétait le nom de Béatrix entrecoupé de sanglots et de larmes.
La jeune femme sentit tomber sa colère*
— Claudio, au nom de Dieu, dit-elle, que faitesvous? que voulez-vous?
— C'était elle, .c'était bien elle ! répéta le jeune homme avec une sorte de délire extatique. Elle est venue près de moi; elle a pleuré... elle m'a donné cette sainte relique léguée par sa mère.
Et, retirant de son sein le reliquaire, il le baisa avec'une joie d'enfant.
— Eh bien, oui, dit Béatrix, qui comprenait l'inutilité d'une plus longue feinte; c'est moi... j'y suis allé. . . j'ai pleuré de pitié. . .
— Ah! n'est-ce point assez pour moi? s'écria Claudio avec délire. Oserais-je demander davantage? La tendresse des anges pour les hommes peut-elle être autre chose que de la pitié ? Mais pourquoi me le cacher? qu'avez -vous à craindre de moi? trop de reconnaissance? Ne suis-je pas l'esclave de toutes vos volontés? Défendez à mes regards de se lever sur vous, et ils demeureront baissés; ordonnez- moi de ne plus vous bénir, et je me tairai.
— Ètes-vous sûr d'en avoir le courage? demanda Béatrix, attendrie de cette soumission.
— Oui, dit Claudio, pourvu que d'un geste vous me disiez: a C'est bien !» Que me fait le reste? Ai-je donc besoin de bonheur, moi, signora? Songez que je suis un orphelin élevé par charité ; n'ayant rien eu à moi jusqu'ici, pas même l'air que je respirais. Étranger et indifférent à tou3, vous seule avez daigné prendre garde que je vivais? Aussi, comment vous dire ma reconnaissance?... Ah ! pourquoi ne puis-je accomplir pour vous quelque grand sacrifice ! vous acheter le bonheur au prix dema vie, de mon salut... oui, ma part de paradis, signora, je la donnerais pour vous entendre une seule fois me remercier !
— Eh bien, ayez cette joie, Claudio, dit Béatrix d'un accent très-doux, cent fois merci pour voire affection et votre dévouement.
— Alors vous les acceptez ? interrompit impétueusement le jeune homme. Ah ! je vous retrouve telle quef je vous voyais dans ma fièvre d'agonie, signora. Vous me regardiez ainsi avec bonté ; vous m'appeliez à douce voix, vous me laissiez prendre vos mains, les presser sur mon cœur... sur ma bouche !...
Ému par ce souvenir, il avait saisi la main de Béa-
trixet la baisait avec délire. La duchesse, éperdue, ne trouvait la force ni de lui résister ni de se plaindre. Le nom de Claudio mourait sur ses lèvres, mêlé à de tendres exclamations et à des prières inachevées. Le jeune homme, hors de lui, l'attira contre son cœur.
— Ah ! répétez, répétez ce que vous disiez alors ? s'écria -t- il avec passion. Quand vous étiez penchée sur mon front, que j'ai senti votre joue contre la mienne.. * vous avez dit».* oui;., je me le rappelle, car ce mot a traversé mon délire comme une sensation délicieuse, vous avez dit : «Vis et je t'aimerai.»
— Ah ! taisez-vous ! s'écria Béatrix qui appuya lea deux mains sur la bouche de Claudio et se retourna égarée.
il la laissa aller, retint seulement ses mains sous sesbaisers;
—Je me tairai, reprit-il d'une Voix: étouffée par le bonheur ; je me tairai... nul ne saura jamais.*, mais moi, signora, moi... que j'entende encore une fois..T
Elle le regarda, poussa un cri, et, se dégageant de ses étreintes, elle s'enfuit éplorée.
Claudio n'essaya point de la suivre. Tant d'émotions avaient épuisé ses forces. Il demeura un instant les bras étendus vers la porte par laquelle la duchesse avait disparu ; puis, regardant autour de lui, il sortit chancelant, et gagna comme un insensé la cellule qu'il occupait aux étages supérieurs.
Arrivé là, il se laissa tomber sur sa couche et fondit en larmes. C'était trop de bonheur à la fois pour lui. Aimé ! il était aimé I Ce mot résonnait à ses oreilles comme la flûte enchantée des contes aile» mands, au bruit de laquelle les arbres se balançaient harmonieusement, les source* murmuraient de tendres paroles et Pair se peuplait de ravissantes visions. Aimé ! aimé ! Ah ! il sentait son cœur ce dilater sous le poids de cette pensée ; il poussait des sanglots impossibles^ retenir ; il eût voulu crier ce mot au loin et devant tous î Premières crises d'une âme à laquelle l'amour se révèle et qui succombe à cette ivresse ignorée! Plus tard, l'expérience calme du cœur, qui vient au contact des pansions, nous endurcit à l'amour lui-même. Ses rayons attiédis peuvent encore nous échauffer, mais ils ne nous brûlent plus; ce
n'est plus lui qui nous possède, c'est nous qui le possédons; la première fois, c'était la flamme céleste dont on ne pouvait approcher sans être dévoré comme Sémélé ; plus tard, c'est seulement un de ces feux de bivac qui nous aident à supporter l'atmosphère glacée de la vie.
La première exaltation apaisée, il ne resta à Claudio qu'un arrière-goût de bonheur, plus doux peutêtre que l'ivresse elle-même. Il lui semblait qu'une brise fraîche et parfumée circulait dans ses veines ; il se sentait plus léger et plus souple ; rien ne blessait son regard ni sa pensée ; on eût dit que la joie avait émoussé pour lui l'aiguillon de toute chose. Il descendit à la salle d'audience du duc, afin que sa présence rappelât à ce prince le brevet promis, et sans lequel il ne pouvait reprendre ses fonctions près de la signoraBéatrix.
Plusieurs courtisans attendaient Visconti. Parmi eux se trouvaient Sereza et Montalvan.
Tous deux se détachèrent des groupes auxquels ils se trouvaient mêlés pour aborder Claudio. Le capi- 9 taine l'avait plusieurs fois visité pendant sa maladie,
et une sorte de réconciliation avait eu lieu entre les deux adversaires. Quant à Antoine, il suivait en tout l'exemple de monseigneur, et la visible bienveillance que ce dernier témoignait au jeune homme avait nécessairement été contagieuse pour le secrétaire.
Claudio se trouvait dans une disposition d'esprit à recevoir affectueusement tout le monde ; aussi accueillit-il les deux familiers du duc avec une expansion qui les frappa. Après quelques instants d'entretien, Montalvan le regarda.
—Vous avez vu aujourd'hui la duchesse? dit-il.
Claudio répondit affirmativement. 11 parla de la rencontre de Visconti chez la signora, de sa demande d'un brevet de guidon dans les compagnies envoyées à Faënza, et de la promesse faite par le duc de lui accorder celui de secrétaire près de Béatrix.
— Ainsi la signora a consenti? demanda Montalvan avec intention.
— Et maintenant elle refuse, dit le duc,'qui venait d'entrer par la porte placée derrière les trois interlocuteurs, et avait entendu les derniers mots du capitaine.
Celui-ci recula en s'inclinant ainsi que Sema ; mais Claudio, saisi, fit un pas vers Philippe et s'écria :
— N'avez-vous pas dit qu'elle refusait» monseigneur?
— Voici la lettre qu'elle vient de m'adresser avant de partir.
— Elle est partie ? répéta le jeune homme avec un cri.
— Pour le couvent de Sainte -Rosalie, où elle compte faire une retraite.
Claudio demeura foudroyé.
•—Gela vous étonne, reprit Philippe de ca»ton double qu'il prenait souvent; tout semblait, en effet, convenu ; mais, après mon départ, vous aurez sans dou te mécontenté la signora 1
— Moi ? bégaya Claudio.
— Toujours est-il qu'elle renonce à ws services, en envoyant pour vous ce titre de pension.
Le duc tendait au jeune homme un parchemin qu'il prit machinalement ; mais sa pensée était ailleurs. Il songeait à la cause de ce changement de la
signora, do ce départ subit en répétant tout bas le mot prononcé par le duc : 11 l'avait mécontentée... Et cependant elle s'était montrée attendrie; elle n'avait point arrêté ses aveux, repoussé ses caresses! elle s'était échappée, non par colère, mais par effroi d'ellemême.
Qui pouvaitdiresi cette fuite n'avait point la même cause? Pour partir ainsi sans* explication, il fallait qu'elle se sentît bien faible ; puisqu'elle voulait s'éloigner n'était-œ point avouer qu'elle craignait Claudio ?
Toutes ces réflexions se présentèrent presque en même temps à l'esprit du jeune homme, et à sa première surprise succéda un rapide espoir. Enhardi par cet empressement à le fuir , il résolut de tout tenter pour faire révoquer l'ordre d'exil qui le frappait.
Le duc lui avait laissé le temps de réfléchir et de se décider en s'avançant vers les seigneurs qui l'attendaient. Après avoir échangé avec eux quelques paroles tout en marchant, il se retrouva vis-à-vis de l'ancien novice, et, paraissant se rappeler :
— . Ah ! j'allais oublier ! dit-il ; à la nouvelle du
refus de la duchesse, j'ai pensé à votre première demande d'un brevet de guidon.
— Je rends grâce à Sa Seigneurie, répliqua Claudio avec embarras.
— Cavoli a ordre de vous l'expédier, reprit Philippe, f mais pour la compagnie qui occupe les marches de la Toscane. Le couvent de Sainte-Rosalie est sur la route; vous pourrez, en passant, remercier la signora de ses largesses.
Il ne laissa point à Claudio le temps d'exprimer sa reconnaissance, et passa outre* en continuant avec les seigneurs la conversation commencée.
Rentré chez lui, le jeune homme y trouva la nomination annoncée, avec l'ordre de départ.
Le soir même, Visconti se promenait seul dans la pièce écartée qui servait à ses délibérations secrètes ; la nuit était arrivée et l'obscurité de ce cabinet n'était combattue que par la lueur d'une lampe à demi recouverte ; une lumière crépusculaire dessinait à peine les objets autour du duc, qui continuait de marcher en s'arrètant par instant pour prêter l'oreille, avec l'impatience inquiète de Fattcnte. Enfin, un
bruit léger retentit dans l'un des sombres corridors, des voix murmurèrent doucement, puis cinq coups, frappés d'une manière particulière, se firent entendre à la plus petite porte.
Philippe ouvrit vivement; Sereza se présenta une lanterne à la main et referma derrière lui.
— Eh bien ? demanda le duc.
— Le jeune homme est parti, répliqua Antoine sur le même ton.
— Seul?
— Seul.
— Et quelle route a-t-il prise ?
— Celle qui conduit au couvent de Sainte - Rosalie.
Visconti laissa échapper un mouvement de joie.
— Et il n'arrivera que demain, dit-il ; nous avons encore le temps. T'cs-tu procuré un messager qui puisse porter des dépêches à Naples ?
— Oui, Seigneurie.
— Un messager sûr ?
— Comme moi-même*
— Et qui ne peut inspirer aucun soupçon ?
HO 1A iinns T>TS HIEL
— (Test umnoine de San-Francesco qui retourne à un couvent 3e *on ordre.
— Bien ; fais-le venir.
Sereza sortit et reparut bientôt, suivi du révérend Bartholomeo, déjà connu de nos lecteurs.
En attendant son conducteur, et pour se distraire dans l'obscurité, le frère quêteur s'était mis à ronger une croûte de fromage ombliée dans une de ses poches. Il entra dans le cabinet du duc la bouche pleine et faisant des efforts pour se hâter d'avaler. Mais Sereza avait dirigé sur lui le rayon de sa lanterne, et cette figure blafarde et affamée *e trouva éclairée dans toute sa laideur.
Visconti le regarda avec attention.
— Le révérend a-t-fl dqà frit ses preuves? demanda-t-il.
— Il est à lasoHe des Visconti depuis dix ans, répliqua le secrétaire.
— Et connaît-il la gravité delà mission qu'on lui confie ?
— Oui, Seigneurie, dit Bartholomeo; il s'agit de papiers importants.
— Sereza vous a donné touieslea instructions ?
— Toutes, monseigneur.
— Vous les avez retenuos?.
Bartholomeo les répéta tout haut et en ordre avec la volubilité qu'il eût mise à réciter son Credo. Le duc fit un signe d'approbation.
— Oh ! Sa Seigneurie peut être tranquille, fit observer tout bas Sereza ; le révérend est intelligent et sûr. Partout où il se présentait pour la quête, il réussissait à découvrir quelque chose : il suffit; de bien garnir sa besace. Fra Barthokaneô sera toujours fidèle au gouvernement quide nourrira*
Yisconti donna quelques nouvelles instructions au moine, lui remit les dépêche*, qirifurent cousues dans les plis de sa robe, puis lui souhaita uniïeureux voyage.
Après l'avoir reconduit, hors, du palais, Antoine rentra de nouveau.
— Et maintenant, monseigneur^ demaŒida4-il.
— Maintenant, s'écria. Visconti, dont le regard
étincelait d'une joie sinistre, que Mtralalvan prenne une compagnie d'élite et n©u*suive.
—Cette nuit? répéta le secrétaire étonné; et où allons-nous donc, monseigneur ?
— Au couvent de Sainte-Rosalie.