UN MARIAGE POLITIQUE
Béatrix et le duc se trouvaient réunis avec leurs principaux officiers dans la partie de la tente disposée en chapelle. Les prêtres étaient debout devant l'autel et les notaires de la cour chargés du contrat se tenaient à l'écart avec leurs clercs portant les rouleaux de parchemins.
Philippe-Marie, assis près de sa fiancée, lui parlait bas, et, au sourire tendre qui effleurait les lèvres de la jeune femme, il était facile de deviner le sujet de cette intime causerie.
Tous deux y furcMit rirrachés par la voix du comte de Hivcra.
— Que Leurs Seigneuries m'excusent, fit observer le vieux soldat; mais le chapelain attend à l'autel.
— Alors ne retardons point davantage, ditPhilippe- Marie en se levant.
Et, présentant la main à la jeune femme :
— Venez, signora, il me tarde de pouvoir vous entendre appeler duchesse de Milan.
— Il faut d'abord que 1 acte qui règle les droits de Leurs Seigneuries soit accepté, fit observer le comte.
— Alors finissons sur-le-champ, reprit Philippe en s'avançant vers la table devant laquelle se trouvaient les notaires et tendant la main pour signer.
— Pardon, monseigneur, interrompit Rivera, l'acte doit être lu et discuté.
— Ah ! vous ne voulez nous épargner aucun des ennuis de la cérémonie, seigneur comte, dit Philippe avec une gaieté contrainte ; eh bien, qu'on lise cf s actes.
Et, se rasseyant près de Béatrix :
— Pendant cette lecture, du moins, je pourrai vous parler, continua-t-il à demi- voix ; car que nous importent ces conventions. Est-il donc besoin entre nous de contrats qui règlent les droits de chacun comme on le ferait entre des ennemis.
— Ah ! vous avez raison, répondit Béatrix sur le même ton ; pourquoi séparer d'avance des intérêts qui doivent rester confondus? A quoi bon prendre, l*un contre l'autre, des précautions honteuses? Si Ton est sincèrement aimée, que sert de se défier, et si Ton cesse de l'être, à quoi bon mettre vos intérêts à l'abri de celui qui vous a trompée? N'a-t-il pas toujours sous la main votre cœur qu'il peut frapper?
Philippe se pencha vers la jeune femme.
— Vous dites cela d'un accent bien ému, Béatrix, reprit-il en souriant; auriez-vous quelques craintes?
— Moi? répéta-t-elle, non, monseigneur; vous m'avez librement choisie et je crois à votre tendresse. Vous le savez, car, pour vous, j'ai quitté la ville où j'étais née, mes compagnes d'enfance, tout ce qui m'avait faite heureuse, enfin! et je ne le
ij.
regrette point, Dieu en ef^t témoin 1 Mais aujourd'hui je brise avec tout mon passé; quelque chose de nouveau commence pour moi, et je sens ce tremblement intérieur qui saisit toujours devant l'inconnu !
Pendant que cet entretien avait lieu à voix basse, la lecture de l'acte avait été commencée et se poursuivait. Rivera s'était en vain retourné plusieurs fois vers les deux fiancés en sollicitant leur attention du regard et du geste, Philippe continuait tout bas des protestations auxquelles Béatrix répondait avec confiance.
Le comte, qui avait déjà voulu interrompre la lecture, se leva enfin brusquement.
— Cet acte n'est point tel que nous en étions convenus, s'écria-t-il, et les conseillers de la signora Béatrix ne peuvent le laisser conclure sans qu'elle soit avertie.
— Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme arrachée à l'entretien de Yisconti par cette bruyante interruption.
—Vous n'avez point entendu la lecture du contrat
que vous allez signer, Seigneurie, reprit le comte ; mais d'après les conventions qui y sont exprimées, vous demeurez, en tout, soumise à monseigneur; vous ne pouveznommer les officiers de votre maison ; les villes que vous apportez en dot doivent recevoir garnison des soldats milanais, vos sujets enfm deviennent ceux du duc.
— Que dites-vous là? s'écria Béatrix dont le regard se porta sur Fiiilippe avec une interrogation étonnée.
Visconti, qui avait d'abord pâli à l'interruption de Rivera, prit un air de dignité blessée.
— Je ne connais point cet acte, dit-il froidement; les droits ont été débattus et réglés par les hommes chargés de cette affaire; mais je suis prêt à y renoncer si la signora me suppose capable d'en abuser.
— Ah! ne le croyez pas, monseigneur, interrompit vivement Béatrix.
— Changez les rôles, seigneur comte, reprit Phihppe d'un ton libre; les avantages que vous craignez de m'accorder, passez-les à la signora. Dans
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une union commo la nôtre, celui qui dc^nne n'est-il pas le plus heureux? La conliance, d'ailleurs, est de la prudence quand on s*aime.
Béatrix fit un mouvement. L'espèce d'abandon désintéressé qu'exprimaient les paroles du duc était trop conforme à ses propres sensations pour qu'elle n'en fiît point vivement saisie. Honteuse d'avoir été prévenue dans cette confiance romanesque, qui est la générosité des femmes, et décidée à ne point se laisser vaincre, elle s'écria :
— • Je ne veux rien changer à ce contrat, monseigneur.
Rivera voulut s'entremettre.
— Assez, interrompit précipitamment Béatrix en s'avançant vers la table, j'approuve tout, j'accepte tout.
— Prenez garde, dit le duc doucement, le comte vous donne un utile avertissement; songez que je puis devenir oublieux et ingrat.
— Non, répét^ la jeune femme, qui avait pris la plume que lui tendait le notaire ; pouvoir, liberté, richesse, je veux tout abdiquer, monseigneur, pour
ne rien tenir que de votre tendresse. C'est une nouvelle vie que je commence avec vous seul et pour vous seul.
Elle se pencha sur Tacte et signa rapidement.
Un imperceptible sourire de triomphe entr'ouvrit les lèvres de Philippe-Marie, qui signa à son tour.
Le comte Rivera avait reculé avec un geste de de ileur, et parlait vivement à voix basse aux officier : venus avec lui de Verceil.
Enfin les notaires se retirèrent, et les deux fiancés approchèrent de l'autel où la cérémonie nuptiale commença. Tous deux étaient agenouillés sur des coussins de velours brodés à leurs armes, mais dans des attitudes remarquablement différentes.
Philippe-Marie avait repris sa physionomie distraite. Livré à quelque laborieuse méditation, il semblait ne rien voir de ce qui l'entourait.
La préoccupation de Béatrix était aussi profonde, mais plus compréhensible. Les mains jointes, la respiration pressée et les paupières humides, elle priait avec ferveur. Arrêtée un instant à l'entrée d'une vie nouvelle et inconnue, elle invoquait toutes
les protections du -ciel, comme le marin près do quitter le ])ort.
Les témoins étaient également pensifs : séparés en deux bandes distinctes, ils parlaient bas et se poursuivaient de regards froids et défiants, mais le comte de Rivera était plus sombre que tous les autres. Soldat mêlé aux différentes guerres qui avaient bouleversé l'Italie depuis vingt ans, il avait moins vécu dans les villes qu'au bivac, et il était demeuré étranger à cette science de lâchetés ou d'embûches que l'on appelait alors la politique, et dont Machiavel devait formuler plus tard la pratique; mais il avait l'intuition instinctive des âmes simples et droites. Ce Visconti au regard douteux, aux mouvements toujours contenus, lui faisait peur. A travers cette jeune enveloppe, il lui semblait entrevoh^lcs rides d'un cœur désolé. Les changements introduits dans le contrat, et l'adresse avec laquelle PhiUppe-Marie venait de les faire accepter, avaient redoublé ses inquiétudes ; il aimait Béatrix moins comme une souveraine que comme une fille, et il éprouvait malgré lui un vague effroi pour son avenir.
Cependant lorsque la cérémonie fut achevée et que la nouvelle duchesse, pâle d'émotion, passa devant ses serviteurs, appuyée au bras de son époux, le cœur du vieux chef de bandes s'émut, il s'avança vers Béatrix, mit un genou en terre, prit sa main et la tint longtemps pressée sur ses lèvres.
Quand il releva la tête, une larme brillait aux bords de ses cils.
— Sur mon âme, comte de Rivera, vous avez une joie singulièrement attendrie, dit le duc d'un ton d'impatience railleuse.
-^ Un vieillard peut s'émouvoir quand il va quitter ceux qu'il aime, répondit Rivera avec simplicité, car il lui reste peu d'espérance de les revoir.
r- Ne dites point cela, comte, interrompit préci- . pitamment Béatrix; ne resterez-vous point à nos côtés? N'aurai-je pas toujours besoin de vos conseils et de votre amitié.
Le vieux gentilhomme secoua la tête. ■
— Ma place est à Verceil et non à Milan, dit-il doucement; que puis-je d'ailleurs maintenant pour Sa Seigneurie? Sa Seigneurie a un ami et un conseil-
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1er rjui remplace; lous les autres; c'est sur lui seul qu'elle peut compter, pour lui s(;iil (ju'elle doit vivre. Monseigneur tient dans sa main les jours de Sa Seigneurie, comme la vieille femme sculptée sur la porte du château de Verceil tient le fil des destinées humaines. C'est en lui seul que nous espérons pour faire ses jours heureux et paisibles. Que monseigneur nous réjouisse par quelque bonne promesse, et nous repartirons le cœur raffermi.
Avant que Philippe-Marie eût pu répondre, un bruit de voix haletantes retentit dans la pièce voisine; la portière fut brusquement tirée, et Antoine Sereza parut, en criant :
— Monseigneur, monseigneur!
— Qu'est-ce donc? demanda le duc qui avait quitté vivement le bras de Béatrix.
— Des lettres de Naples.
Philippe-Marie saisit les dépêches que le secrétaire lui tendait, et l'entraîna vivement à l'écart.
— Y a-t-il quelque grande nouvelle ? demanda-t-il.
— Le comte de la Marche vient de mourir, k> pliqua Antoine.
Le duc recula.
— La reine de Naples est veuve , continua Sereza.
— Veuve ! répéta Philippe qui pâlit.
— Et un courrier d'elle vient d'arriver pour vous en avertir.
Visconti avait brisé l'enveloppe avec un empressement convulsif ; il parcourut la lettre et poussa une exclamation.
— Trop tard ! s'écria-t-il avec un mouvement de rage. Jeanne de Naples veuve!... Ainsi, un jour, une heure, un instant seulement de retard et tous mes projets d'autrefois pouvaient se réaliser!
— Que dites-vous? interrompit Béatrix qui s'était approchée.
Philippe-Marie lui jeta un regard plein de haine.
— Je dis, signora, répliqua-t-il avec impétuosité, que vous me coûtez la souveraineté de toute l'Italie !
Il en est de certaines révélations comme de ces
jets d'incendie qui s'élancent subitement au milieu
de la nuit; un instant avant, tout était invisible,
silencieux, et, à l'éclat de la flamme, un monde
entier sort tout à coup des ténèbres.
00 LA LÏÏNE DE MTEL
Lfi cri (lo (l<;snspoir fiirioiix j('l<; par Philippo-Mario produisit le môme effet sur Béatrix; elle recula jusqu'à la table où le contrat avait été signé, pâle, les yeux effarés et les lèvres tremblantes. Tout ce qu'il y avait jusqu'alors d'obscur dans l'âme de Philippe venait de s'illuminer; ses empressements subits, ses inégales tendresses, son stratagème récent pour lui faire signer l'acte qui la dépouillait ; elle comprenait tout, elle s'expliquait tout, c'était connne la lucidité instantanée de l'aveugle auquel le médecin enlève le voila qui le retenait dans les ténèbres.
Éblouie par cette lumière inattendue, elle porta les deux mains à son front, et s'appuya au dossier du fauteuil qui se trouvait près d'elle.
— Jeanne de Naples, balbutia-t-elle en cherchant à mettre en ordre les mille révélations qui surgissent àlafoisdans sa mémoire... mais alors... monseigneur... cette tendresse...
— Allez, vous êtes folle! interrompit Philippe- ^.larie qui froissait la dépêche avec colère.
Béatrix sentit ses genoux fléchir sous elle et cherr,l:!a de la main un siège.
Le coup était trop rude, trop inattendu surtout. Près d'atteindre les derniers degrés de ce rêve romanesque, éternelle échelle de Jacob, par laquelle l'imagination des femmes monte jusqu'aux cieux, elle en était rudement précipitée au milieu du mépris. Elle ne put supporter une aussi brusque transition : sa tête s'appuya sur ses deux mains, et elle fondit en larmes.
Il y eut un moment d'embarras général et comme de saisissement. Les seigneurs présents regardaient sans savoir ce qu'ils devaient faire; tous gardaient le silence, et pendant quelques instants on n'entendit que les sanglots de Béatrix et le bruit des pas précipités de Philippe-Marie.
' Mais le comte de Rivera retrouva bientôt sa présence d'esprit. Il fit un pas vers le duc, et l'arrêtant brusquement dans sa course :
— Les paroles que monseigneur vient de prononcer demandent à être expliquées, dit-il avec une indignation contenue ; elles ont frappé au cœur de la si^nora et aux nôtres, et si ce mariage sollicité avec prière...
92 LA I.UNR F)E MIEL
— Comte de Rivora, inlerrom[)it Philippe, dont le visage avait en ce moment la pâleur livide que TTiabitiide des émotions contenues lui dfjnna plus lard, vous avez rempli votre office en conduisant jusqu'ici votre souveraine : tout est fini entre nous.
— Non, monseigneur, reprit Rivera d'une voix plus élevée, tout n'est pas fini tant que je puis craindre pour le bonheur de lasignora, et je veux d'abord recevoir ses ordres.
Les mains du duc se crispèrent.
— Les ordres, c'est moi qui les donne désormais, seigneur comte, dit-il d'un accent dans lequel la peur comprimait la colère : c'est à moi que vous devez obéir; cet acte le dit.
— Eh bien, je le récuse, s'écria Rivera avec explosion; oui, je le récuse, monseigneur, comme surpris par ruse et trahison. J'en appellerai aux princes de l'Italie, à la cour de Rome, aux armes, s'il le faut !
Un mouvement de tous les officiers du duc l'interrompit; ils s'étaient rapprochés par un élan spontané, et leurs mains s'étaient portées à leurs épées comme s'ils eussent voulu répondre immédiatement
à ce défi. Un mouvement semblable rapprocha les officiers de Béatrix du comte de Rivera, et les deux troupes, placées des deux côtés de la chapelle, demeurèrent un instant immobiles, se mesurant des yeux comme des combattants qui vont se jeter l'un sur l'autre.
Le duc, elfrayé, recula jusqu'à Tautel; mais Béatrix, arrachée à son désespoir par le mouvement qui venait de se faire, arrêta du geste ses serviteurs et se leva lentement.
Les larmes que la duchesse venait de répandre baignaient encore son visage pâli, une de ses tresses dénouées pendait sur ses épaules nues, et Tune de ses mains était repliée sur sa poitrine, tandis qu'elle tenait de Tautre un riche mouchoir à écusson de soie et d'or qu'elle pressait sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots. Elle s'avança en chancelant entre les deux troupes, et, se tournant vers Rivera :
— Point de débats, murmura-t-elle; ils seraient inutiles... partez... monseigneur le duc a le droit d'être obéi... et moi, je vous en supplie.
Le comte voulut résister
94 LA ir-NT, I.K MI KL
— Taisez-vous, intunoiiipit-ellc plus vivement... il le faut, je le veux. Adieu î Rivera, dites à ceux qui m'ont aimée de prier pour moi!
— Ils feront mieux, signora, répliqua le comte ému, ils veilleront !
Et comme elle l'interrompit d'un geste suppliant : — Nous vous obéirons, reprit-il avec une douloureuse répugnance ; mais quoi qu'il arrive, rappelezvous que les grandes compagnies de Facino Cane vous appartiennent, et qu'au premier signal elles seront à vos côtés.
Béatrix lui tendit la main sans répondre ; il la saisit, la tint longtemps pressée contre ses lèvres, puis fit place aux autres serviteurs de la duchesse, qui lui baisèrent également la main. Tous étaient troublés, et quelques-uns essuyaient à la dérobée leurs larmes. Lorsque le dernier eut pris congé, Rivera se tourna vers le duc.
— Que monseigneur soit juste, dit- il d'un ton triste, et il nous trouvera fidèles.
Il s'inclina lentement, et sortit suivi de ses compagnons, i
Philippe-Marie, qui avait fait signe à Antoine Sereza, disparut presque aussitôt par la porte opposée, tandis que les seigneurs de sa cour se retiraient également.
Délivrée des regards qui l'oppressaient , Béatrix laissa librement couler ses larmes, seul soulagement possible dans un pareil moment. Son affliction était trop poignante et surtout trop inopinée pour qu'elle put l'analyser. Elle se sentait profondément frappée, frappée au cœur, et son esprit troublé par la douleur ne pouvait aller plus loin. L'énergie de la souffrance lui ôtait la possibilité de la réflexion.
La vue d'une jeune fdle à genoux devant elle et pleurant tout bas put seule suspendre ses larmes. C'était Martha, sa sœur de lait. Martha ne savait rien de ce qui s'était passé, mais en voyant le comte Rivera et ses compagnohs partir précipitamment, elle avait deviné quelque malheur, et s'était empressée d'accourir près de sa maîtresse, qu'elle avait trouvée au plus fort de son désespoir. N'ayant pu obtenir de réponse à ^ses premières questions, elle s'était agenouillée aux pieds de la duchesse, les mains jointes,
96 I.A IVSK DE MIEL
pleurant |).'ir sympathie, etduns l'attenle du moment où elle [Hjurrail se; faire écouter.
En apercevant la jeune fille éplorée, Béatrix lendit les deux mains vers elle et l'appela par son nom.
— Ah! vous me voyez enfin, s'écria Martha, qui serra dans ses bras les genoux de sa maîtresse; mon Dieu ! quelque grand malheur est donc arrivé ?
— Oui, bégaya Béatrix, qui tâchait de rentrer en possession d'elle-même; le plus grand de tous!... Mais ne me demande rien, ne me force point à parler, à penser: reste là seulement, dis-moi que tu m'aimes. . . que tu pe me quitteras point !
— Moi, vous quitter, répéta la jeune fille, douloureusement surprise ; cela serait-il possible?... Ne savez-vous point que je vous suivrais jusque sous. la hache?... Ah! vous avez donc éprouvé une cruelle trahison, signora?
— Bien, bien, reprit la duchesse , sans répondre à la dernière question de Martha et en l'attirant plus près d'elle; alors i'iurai quelqu'un qui me sera dévoué au milieu de cette cour où tout obéit au duc, où tout
regarde, écoute, agit pour lui ! Si les autres sont contre moi, toi, tu me seras fidèle.
— Ah ! ne parlez pas ainsi, dit la jeune fille, dont les pleurs recommencèrent à couler. Au nom de Dieu, signora, pourquoi ces craintes... n*avez-vous donc plus de serviteurs dévoués... oubliez-vous le comte Rivera?
— Il est parti, répéta Béatrix d'une voix brève.
— Mais il reviendra si vous l'appelez, signora; et ici même, croyez-vous être sans amis?... Tout à l'heure encore, un jeune novice était là qui demandait avec instance à vous voir.
— Un novice ?
— Du couvent de San-Francesco.
, — Que peut-il me vouloir î
— Je ne sais, mais il a dit qu'il connaissait Sa Seigneurie depuis longtemps: qu'il l'avait vue à la maison des Orphelins de Verceil.
— Il y a été élevé sans doute, reprit Béatrix ; ah ! s'il en est ainsi, Martha, fais-le venir; tout ce qui me rappelle la maison des Orphelins m'est cher; c'est là seulement que j'ai pu faire un peu de bien.
98 LA I.U.NE UK MIKL
Martha ne se fit point répéter l'ordre ; elle se releva vivement, courut à la porte de la tente, disparut et revint presque à l'instant suivie de Claudio.
Celui-ci était visiblement ému. il s'arrêta à l'entrée, les deux mains croisées sur sa poitrine. Béatrix lui fit signe d'approcher.
— Vons avez voulu me parler, dit-elle les yeux fixés sur le novice qui tremblait.
— Il est vrai. Seigneurie, répondit-il.
— • Et qu'aviez-vous à me demander?
Avant de répondre^ il s'assura qu'ils étaient seuls, fît un pas vers Béatrix et dit d'un ton plus bas :
— J'ai un billet avons remettre. Seigneurie.
— A moi?
— De la part du comte de Rivera ►
Béatrix jeta un regard inquiet autour d'elle, et se rapprocha du jeune homme.
— Plus bas, dit-elle ; vous avez vu le comte ?
— Tout à l'heure, au moment de son départ.
— Alors vous le connaissez?
— Sa protection m'a fait autrefois recevoir à l'hospice des Orphelins.
— Et il VOUS a remis. . . ?
— Ces tablettes : forcé de retourner à Verceil, il y a écrit quelques mots avant de monter à cheval.
Béatrix saisit les tablettes que lui tendait Claudio et reconnut, en effet, l'écriture du comte. Il avait tracé à la hâte deux ou trois lignes dans lesquelles il proposait de nouveau à la duchesse l'intervention de ses serviteurs, en lui indiquant le moyen de les faire avez tir. La jeune femme parut attendrie.
— Noble et loyal ami, dit-elle à demi-voix, je n'attendais pas moins de son dévouement ; mais je ne puis, je ne dois pas l'accepter... Ce serait une guerre!... quoi qu'il arrive, je resterai, je ne veux point de combat, point de sang î
— Ah ! heureux qui pourrait verser le sien pour Sa Seigneurie, murmura le novice, comme emporté par un élan involontaire; plus heureux qui lui achèterait, au prix de la vie, une seule heure de joie !... Oh ! si j'avais une épée !
Cette espèce de cri de dévouement avait été si sincère, qu'il fit tressaillir la duchesse ; elle relevalatôte et regarda plus attentivement Claudio,
iOO LA LUNE i)E MIEL
Celui-ci crut que son souhait avait déplu, et recula troublé.
— Pardon, Seigneurie, reprit-il en balbutiant, j'oublie qui je SUIS, et qui vous êtes...
— Il me semble maintenant que vos traits ne me sont point inconnus, dit Béatrix, qui continuait à le regarder.
—Sa Seigneurie m'aurait remarqué ? interrompit le novice palpitant.
— Au couvent des Orphelins.
— Où Sa Seigneurie venait prier tous les soirs, ajouta vivement Claudio ; Sa Seigneurie se plaçait sous une madone qui lui ressemblait... sa voix se mêlait à nos chants.
— Vous n'avez rien oublié, fit observer Béatrix en souriant.
— Rien, reprit Claudio qui, comme tous les jeunes gens sans expérience, passait de l'extrême timidité à l'extrême audace; mes yeux ne quittaient point Sa Seigneurie ; j'enviais la place du dernier page agenouillé derrière elle; j'aurais voulu fuir cette solitude du cloître, me mêler au bruit d'armes
et de voix qui entourait Sa Seigneurie, vivre dans Tair où passaient ses regards, être son serviteur enfin pour avoir la joie de lui obéir.
L'accent de Claudio avait la chaleur fascinante des jeunes exaltations qui ne cherchent ni à se cacher, ni à se contraindre. Béatrix en éprouva une sorte de vibration intérieure.
— Tant de dévouement, dit-elle avec attendrissement, tant de dévouement pour moi, que vous u« connaissez point!
— On ne connaît point Dieu, Seigneurie, répliqua le novice, et cependant on meurt pour lui.
La duchesse lui jeta un regard reconnaissant.
— Maintenant, reprit-elle, vos pensées n'ont-elles point changé ? Renonceriez-vous encore à la paix du couvent ?
— Oh ! Seigneurie, avec joie.
— Et je pourrais compter sur votre fidélité?
— Aussi longtemps que sur ma vie.
Elle réfléchit un instant, puis reprit :
— Votre nom?
— Claudio.
i()2 LA T. UNE *dï: miel
Elle appuya une main sur son épanle.
— Eh bien , Claudio , dit-elle d'une voix trèsdouce ; vous qui m'avez connue autrefois, qni (îtes pour moi un ancien compagnon, an moins par le souvenir, qui m'êtes seul ami dans cette cour inconnue et périlleuse, voulez-vous vous attacher ù moi? -
— Moi ? s'écria le jeune homme qui devint pâle de bonheur.
— Voulez-vous quitter pour moi cet habit de moine et me suivre? reprit Béatrix souriante.
— Ah ! partout ! partout ! cria Claudio en déchirant sa robe de novice avec délire ; une épée. Seigneurie, faites-moi donner une épée.
Il avait plié les deux genoux et s'était prosterné devant la duchesse avec une adoration passionnée. Béatrix, touchée jusqu'aux larmes, lui tendit la main et le fît relever ; elle le remercia de son affection, lui répéta qu'il faisaii désormais partie de sa maison, et, après lui avoir promis de chercher les fonctions qui pourraient lui convenir davantage, elle le congédia avec un signe amical.
Claudio sortit fou de joie. Il arriva sur l'esplanade qui précédait la tente sans rien voir et sans rien entendre. Une seule pensée occupait son esprit ; il allait suivre la signora Béatrix. Tout le reste n'était pour lui qu'un rêve. Il traversait la foule des spectateurs qui étaient réunis devant la tente, comme il eût traversé un cortège de fantômes, sans entendre les plaintes qui s'élevaient sur son passage et sans sentir les bourrades des mécontents ; il ne voyait même pas les préparatifs de départ qui se faisaient sous ses yeux.
Les condottieri avaient pris leurs rangs ; on venait d'amener le cheval du duc, et la litière de Béatrix s'était rapprochée.
PhiUppe-Marie parut bientôt avec la duchesse qu'il conduisit jusqu'à cette litière, puis lui-même se mit en selle.
Claudio suivait d'un regard éperdu sa souveraine lorsque le cortège s'ébranla.
Dans ce moment, une main s'appuya sur la sienne.
— Je vous cherchais, Claudio, dit Montalvan ; adieu et soyez heureux.
iOi LA LUr^E DE MIEL
— Vous partez aussi ? demanda le jeune homnne.
— Ne voyez-vous pas mon épée nue ? répondit le condottiere ; j'ai une compagnie : je suis désormais au service de monseigneur Philippe-Marie.
Le novice retira vivement sa main de celle du soldat.
— Eh bien, qu'avez-vous? demanda Montalvan surpris.
— Moi, répliqua-t-il d'une voix ferme et haute, je suis au service de la signora Béatrix.
Qui visite aujourd'hui l'Italie avec ses routes couvertes d'étrangers, ses villes ouvertes, ses populations tour à tour vives et nonchalantes, dansant devant les seuils ou dormant à Tombre des palais, peut difFicilemeiit se figurer l'Italie du quinzième
siècle, toute hérissée de forteresses et de cités fermées, toujours retentissant du bruit des armes et servant de champ de bataille à l'Europe entière. A voir maintenant tant de mollesse, comment croire à tant d'activité ? Quel moyen de reconnaître dans cette génération aimable et joyeuse, les descendants de la nation bardée de fer et de ruse qu'exploitèrent tour à tour les Médicis, les Borgia et les Visconti ? Au quinzième siècle, l'Italie était véritablement le cerveau de l'Europe ; mais un cerveau plein de mauvaises pensées, de combinaisons sinistres, d'habileté aidée par le poison et le poignard. La famille de Philippe-Marie avait été familiarisée de longue main et par un usage fréquent avec tous ces moyens de gouvernement. Jean Galéas avait empoisonné son oncle Bernade, qui en avait précédemment agi de même, avec son frère Mathieu, et Jean-Marie s'était débarrassé parle même moyen de sa mère. Philippe n'éprouvait donc aucune répugnance personnelle pourun expédient alors adopté dans toutes les familles souveraines de l'Italie, et il l'eût employé sans scrupule pour briser la chaîne qui venait de l'unir à Béatrix,