JAMES
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8*il n'eût craint les suites de ce brusque dcnoûment.
Les villes d'Aloxandrin, de Vorcoil. do Tortose et de Novare, apportées en dot par la veuve de Facino Cane, étaient restées, malgré tous les désirs du duc, entre les mains de commandants dévoués àBéatrix. Il avait craint, en usant du droit écrit dans l'acte de mariage, et en envoyant de nouveaux gouverneurs dans ces villes, de pousser à la rébellion ceux qui s V trouvaient établis. Or, les mômes craintes l'empècbaient de rompre par un crime l'union si malheureusement formée. La mort de Béatrix eût infailliblement allumé une révolte de toutes les anciennes bandes de Facino Cane, et il craignait les suites d'une lutte incertaine. Ce qu'il voulait, c'était ^ecou^Ter sa liberté en conservant la dot de Béatrix. Mais il chercbait en vain depuis trois mois, avec Antoine, la solution de ce problèjue, que les rivalités des différents princes de l'Italie rendaient encore plus difficile à découvrir.
Cependant il n'avait point renoncé à ses anciennes espérances. Le corps pencbé sur une carte piquée de
plusieurs épingles à tètes coloriées, il tenait, depuis longtemps, les yeux lixés sur le royaume de Jeanne, lorsqu'il releva brusquement la tcte :
— Naples ! Naples ! murmura- t-il avec un soupir étouffé ; c'est là qu'est la souveraineté de l'Italie !... et elle m'est off'erte ! La veuve du comte de la Marche aspire, comme moi, à une alliance qui nous ferait les égaux des plus puissants princes ! . . . Oh ! n'avoir qu'une femme pour barrer le chemin. . . et n'oser passer outre 1 ^
— 11 est certain, lit observer Sereza avec dépit, que si le Saint-Père y avait mis de la bonne volonté, il eût trouvé quelques motifs pour annuler le mariage de monseigneur et pour forcer la signoraBéatrix à entrer dans un couvent.
— Le Saint-Père craint l'accroissement de la puissance milanaise, reprit Yisconti, dont le regard s'était fixé de nouveau sur la carte ; il veut maintenir ce qu'il appelle la balance de l'Italie... afin de la tenir dans sa main.
Le secrétaire soupira.
— Ah 1 Sa Seigneurie a joué de malheur, dit-il;
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il y a quelques années, la diose n'eût point (i[é si difficile. Nous possédions trois papes î quand l'un refusait, on allait à l'autre, et comme chacun avait une clef du paradis, on était toujours sûr d'être sauvé.
Cette remarque, évidemment faite dans une intention de plaisanterie, ne dérida point Philippe- Marie. Il resta dans la même attitude, l'œil Gxc et ouvert.
— J'ai encore un espoir, dit-il, après un court silence, le procureur apostolique, don Sepharo, que j'ai fait consulter, m'indiquera peut-être quelque moyen.
— Monseigneur a eu là une merveilleuse idée , répliqua Antoine, les divorces sont la spécialité de don Sepharo. 11 trouverait des causes de séparation entre le Christ et son Église. Aussi Dieu sait s'il y a Ibule à ses consultations ! C'est lui qui a fait rompre le mariage du prince d'Athènes, que le Saint-Père avait d'abord trouvé régulier.
— Soit, reprit Philippe ; mais ce n'est point tout ; il faut se préparer aux suites de cette séparation ; s'as-
surer que rien n'échappera ; l'esprit de rébellion ne demande qu'à s'éveiller ; tu vois que des villages ont déjà refusé l'impôt. ^
— Ah! j'avais oublié d'avertir monseigneur que Montalvan en était revenu,
— Déjà!
— Il arrive.
— Et a-t-il réussi ?
'^ — Je ne l'ai point encore vu; mais monseigneur
peut le faire demander.
Le duc donna sur-le-champ l'ordre de lui amener Montalvan.
La mission dont il l'avait chargé était difficile et périlleuse ; plusieurs villages situés sur les frontières du Milanais avaient refusé l'impôt, brûlé les bureaux de péage et tué le percepteur. En laissant un pareil crime impuni , on s'exposait à le voir se répéter sur tous les points du duché ; mais la répression était également difficile. Il fallait, pour l'exercer, une volonté inflexible, un courage sûr et une fidélité à' toute épreuve ; la mission fut confiée à Montalvan.
Depuis son entrée au service du duc, une trans-
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fornialion complète s'était opcTÔc dans le caraf:tcre et dans la conduitri du condottiorn. Facile et généreux avec le soldat, il était devenu intraitable pour tous les autres. S'il y avait à choisir entie plusieurs mesures, il conseillait toujours la plus violente; s'il fallait accomplir quelque mission sévère, il s'offrait sans balancer, et il en aggravait la rigufur par sa dureté ! Du reste, désintéressé, étranger aux intrigues de la cour, uniquement occupé de se concilier l'affection de ses compagnies et de resserrer les liens du joug qui tenait le pays opprimé, il réalisait l'idéal du prétorien frappant sans hésitation et sans remords tout ce que montrait le doigt du maître. Aussi le duc lui accordait-il chaque jour une plus large part dans sa confiance. Sereza s'en était alarmé un instant ; mais, voyant queMontalvan ne cherchait point à en profiter, qu'il ne demandait rien et n'empêchait rien, il s'était rassuré bien vite et.avait regardé le zèle passionné du condottiere comme une nouvelle bizarrerie de ce caractère qui n'avait jamais ressemblé aux autres.
Montalvan ne tarda pas à paraître, sui^d de deux
soldats portant ces sacs de cuir à fermoir d'acier dont se servaient alors les percepteurs d'impôts. A leur vue, le duc se redressa.
— Dieu me sauve ! le soudard a réussi ! s'écriat-il en riant ; il nous apporte une partie des arrérages.
— Je vous les apporte tous, monseigneur, répondit le capitaine.
— Tous? répéta Sereza étonné.
— Avec trois cents ducats d'amende pour indemniser Sa Seigneurie du retard.
Philippe-Marie et son secrétaire se regardèrent.
— C'est de la magie, reprit le premier avec une sorte d'admiration. Par le ciel! capitaine, vous valez
,seul une province.
— Et c'est moi qui l'ai donné à Sa Seigneurie, fît observer Sereza, qui ne manquait aucune occasion de se recommander au maître.
— Mais comment avez-vous pu obtenir cette somjate ? demanda Philippe.
— Rien de plus facile, monseigneur, répliqua le capitaine ; j'avais avec moi deux compagnies compo-
sées des plus mauvais garçons de l'armée ; leur seule vue a ramené à l'obéissance les villageois mécontents. J'ai fait alors rassembler les habitants, et je leur ai lu l'ordonnance de Sa Seigneurie, en les avertissant que je leur donnais deux heures pour payer les taxes refusées.
— Et ils ont apporté l'argent ?
— Ils ont répondu qu'ils n'en avaient point, en proposant de se laisser fouiller, eux et leurs maisons, comme preuve de leur indigence.
— Et vous avez accepté ?
— A quoi bon, monseigneur? Dès qu'ils nous ouvraient leurs poches et leurs portes, j'étais bien sûr de ne rien trouver; aussi ai-je eu recours à un autre expédient. Me rappelant que, pour avoir les fruits d'un arbre, on avait coutume de le secouer, j'ai fait entourer les rebelles, et je les ai promenés les uns après les autres sous le fouet du correcteur : à chaque coup, il tombait un ducat.
— Et tu as fait arrêter le fouet?...
— Quand il ne tombait plus rien.
Antoine ne put retenir son sourire aigu:
— Par le sang du Christ î voilà un système de perception que je ne connaissais point, dit-il. Ainsi, tu as tout pris?
— Au nom de Sa Seigneurie.
— Qu'est-ce que je vous disais, monseigneur? Rien ne peut lui résister; vous ne lui avez jamais vu aucune crainte ni aucune pitié.
— Aucune... pour les lâches, dit Montalvan froidement.
— Cet argent arrive à propos, fit observer le duc, qui avait repris son air soucieux ; il nous permettra de solder les bandes de Facino Cane, qui réclament depuis longtemps leur paye, et que je suis forcé de ménager. Leurs plaintes commençaient à devenir menaçantes.
— Monseigneur s'inquiète-t-il des aboiements de sa meute ou des cris de ses faucons? demanda le capitaine avec dédain. Pourquoi entretenir, d'ailleurs, les soldats de la signora Béatrix avec l'argent de Sa Seigneurie? La signora n'a-t-elle point des villes qui peuvent servir à cette dépense?
— Sans doute, dit Philippe ; mais elle seule a droit
d'y prélever l'impôt, et elle n'a point voulu l'auturiser jusqu'à ce moment. Montai van sourit.
— Pardon, dit-il, je pensais que la volonté de Sa Seigneurie devait être souveraine. Du reste, Sa Seigneurie ne doit pas oublier qu'en épargnant les villes, elle prépare ailleurs des résistances.
— Que veux-tu dire ?
— Sa Seigneurie ne peut empêcher le peuple et la bourgeoisie de faire des comparaisons; on se dira, en voyant les privilèges dont jouissent Novare, Veroeil, Alexandrie, qu^il vaut mieux être sujet de la duchesse que du duc.
— J'y ai déjà pensé, dit Philippe rêveur ; je connais tout le danger de ces inégalités, qui commencent par éveiller la jalousie, et puis conduisent à la révolte ! Je veux m'en occuper sérieusement. Aujourd'hui même, je verrai la signora Béatrix. En attendant, Sereza, faites porter cet argent à mon camerlingue ; on remettra cent ducats au capitaine. »>
— Pour les compagnies, ajouta celui-ci ; je remercie, en leur nom, monseigneur.
LA LUNE DE MIEL Ho
Il salua le duc et sortit avec Sereza.
Ce dernier, qui ne comprenait rien au dévouement désintéressé du condottiere, le plaisanta sur sa conversion. Lui aussi avait oublié ses opinions» d'autrefois et s'était fait l'instrument de la tyrannie, non par calcul, comme Antoine, mais par entraînement, avec passion. Montalvan essuya ses railleries de bonne grâce, et, après avoir répondu avec sa brièveté habituelle, il amena Antoine à lui parler des projets de Philippe-Marie. Sûr de la discrétion du soldat, et ne pouvant craindre, de sa part, aucune concurrence, le secrétaire lui raconta tout ce qu'il savait lui-même ; c'était une occasion de faire admirer au capitaine son adress;.' politique ou son crédit, et la vanité avait une grande part dans la corruption de Sereza. Il appartenait à cette classe d'hommes qui cherchent le succès sans s'inquiéter de la voie qui y conduit ; car telle est l'humanité, qu'un accident, un hasard, une rencontre règlent presque toujours nos destinées ; l'homme qui choisit sa direction est une exception; le plus grand nombre ressemble à l'enfant abandonné attendant sur le chemin
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le passant qui doit d<ici(lerde son avenir. Qu'il passe un régiment, une troupe de bandits, un bateleur ou un éleveur de troupeaux, l'enfant deviendra soldat, brigand, baladin ou berger, et, quelle que soit la profession imposée parle hasard, il y appliquera son esprit et en tirera sa gloire. Il y avait, d'ailleurs, dansSereza, comme nous l'avons déjà dit, beaucoup de cette hauteur napolitaine qui ne peut se passer de vanterio, de babil et de lazzi. Mêlé aux sombres intrigues deVisconti, il y remplissait le même rôle que le bouffon dans le drame de Shakspeare ; c'était un agent actif, adroit, important, mais dont l'apparence ne pouvait être sérieuse.
Montalvan, qui le connaissait depuis longtemps, se plaisait à exciter ses confidences. Il comparait lui-même l'esprit d'Antoine à un tonneau sur le robinet duquel on a la main et dont la liqueur s'échappe ou s'arrête selon notre volonté. Grâce à cette faculté, le capitaine était instruit de toutes les affaires secrètes du duc, sans qu'Antoine s'aperçût même de ses indiscrétions. Antoine lui parlait à son insu : il pensait tout haut en croyant penser tout
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bas, et ne se rappelait point le lendemain ce qu'il avait laissé échapper la veille.
Montalvan, du reste, écoutait les confidences sans paraître s'y intéresser. S'il faisait une question, c'était avec la nonchalante indifférence d'un questionneur qui ne tient point à ce qu'on lui réponde ; s'il hasardait un avis, c'était brièvement, sans l'appuyer et en passant. Mais cet avis arrivait toujours si à propos, il résolvait si heureusement les incertitudes de Sereza, que celui-ci ne manquait guère de l'accepter, tout en croyant suivre sa propre inspiration.
Pendant que les deux amis, sortis ensemble de chez le camerlingue, poursuivaient un de ces entretiens dont le secrétaire faisait presque tous les frais, Philippe-Marie continuait à méditer les avertissements donnés en passantparlecapitaine.il discutait, les uns après les autres, dans son esprit, tous les dangers de cette situation et s'encourageait à en sortir par une décision énergique, lorsque la signora Béatrix lui fit demander une entrevue.
L'occasion était trop favorable pour la laisser
échapper : il fit répondre qu'il allait lui-même so
lift LA LUNK DK MIKL
rcndnï près de la duchesse, else présenta qnel/juea instants après porteur de son message.
Déatrix occupait une aile du palais ducal, séparée des appartements du duc par un corps de bâtiment tout entier. Cet ostensible isolement avait été établi par Philippe, alors qu'il sollicitait secrètement l'annulation de son mariage à la cour de Rome, et ahn de faciliter la rupture d'un lien que l'intimité nuptiale n'avait point resserré. La jeune femme vivait là comme une prisonnière, entourée de serviteurs nommés par le duc et dont elle se défiait.
Au moment où ce dernier parut, elle était pensivement accoudée à la fenêtre, et ses regards suivaient les légères nuées que le vent emportait à travers l'azur du ciel.
A la voix du page qui annonçait Visconti, elle so leva en tressaillant.
— J'interromps vos réflexions, signera, dit le duc, qui avait remarqué l'attitude rêveuse de la jeune femme.
— J'avais fait demander à voir Sa Seigneurie, dit-elle avec un peu d'embarras.
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— C'est une faveur si nouvelle, que j'ai voulu venir moi-même en remercier la signora, répondit Philippe; serais-je assez heureux pour qu'elle se lassât de la solitude?
Béatrix le regarda d'un air étonne.
— Ma solitude... répéta- t-elle ; Sa Seigneurie a-t-elle oublié qui me l'a faite? est-ce donc moi qui l'ai choisie?...
Yisconti voulut l'interrompre.
— Je ne m'en plains point, continua- t-elle précipitamment, maintenant que je l'ai acceptée, et^ loin de me lasser, elle me devient chaque jour plus chère; aussi n'est-ce point pour en sortir que j'ai désiré voir Sa Seigneurie; j'avais à lui adresser une a,utre prière.
— Parlez, signora, dit Philippe en s'inclinant* Béatrix lui jeta un regard rapide et craintif.
— Sa Seigneurie a choisi tous les serviteurs qui m'entourent, reprit-elle avec un peu d'hésitation; l'acte de notre mariage lui en donnait le droit.., je ne lui en fais ni reproche ni plainte ; mais, parmi le petit nombre de ceux qui m'ont suivie, il en est
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un que je voudrais voir compris dans le choix de Sa Soignouric; c'est un jeune novice du couvent de San-Franccsco.
— Claudio?
— Lui, monseif,meur. Il a rempli jusfju'à ce jour près de moi les fonctions de lecteur et de secrétaire, mais sans en avoir obtenu le titre de Sa Seigneurie, et sans que j'aie pu reconnaître son dévouement.
Visconti regarda fixement Béatrix.
— Et vous désirez que je signe son brevet? de-manda-t-il.
— Je l'ai fait préparer par un notaire de Sa Seigneurie, qui peut l'examiner, dit la jeune femme en tendant à Philippe un parchemin revêtu des sceaux ordinaires, et auquel manquait seulement le cachet ducaL
Visconti, qui l'avait pris, y porta machinalement les yeux.
— La signora pense-t-elle qu'il soit prudent de consentir à sa demande? reprit-il avec une intention marquée. Jusqu'à présent, elle et moi, nous avons moins vécu en époux qu'en ennemis ; nos serviteurs
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le savent, et les plus dévoués sont ceux dont j'ai lo plus à craindre.
— Pouvez-vous croire... ? interrompit Béatrix.
— Je connais les hommes, signora, reprit le duc plus vivement ; il suffit de la froideur des maîtres pour amener la haine des valets. Ce Claudio, que vous me recommandez, ne craint pas de laisser éclater la sienne; il répète tout haut et à tous ce qu'il suppose que vous pensez peut-être tout bas.
— Ah ! que Sa Seigneurie ne croie pas aveuglément à de pareilles accusations, s'écria Béatrix anxieuse ; on a pu mal interpréter des paroles imprudentes, envenimer des plaintes légitimes. Sa Seigneurie est, d'ailleurs, trop haut placée pour ne point pardonner de pareils coups.
— Moi, signora, je ferai plus, reprit Philippe en s'approchant d'une table d'ébène incrustée d'ivoire sur laquelle Béatrix avait porté une tapisserie commencée; quoi qu'ait pu mériter la hardiesse de Claudio, je le regarde comme innocent, puisque vous le protégez; et je suis prêt à confirmer sa nomination, mais aune condition.
— I.aqiiollo, mons(;igncur? VnvUtz.
— AnloincSereza avait présenté à la signoraun projet d'ordonnance pour l'établissement d'un nouvel impôt dans les villes de son domame.
— Il est vrai.
— Qu'elle l'approuve, et je signe à l'instant ce brevet.
La duchesse se redressa.
— Que dites-vous ! s'écria-t-elle ; acheter une joie par la ruine de quatre villes? Ah ! jamais, monseigneur.
— Prenez garde, dit Visconti, qui s'était levé, la mauvaise volonté est contagieuse ; la persistance de vos refus justifierait les miens. J'ai permis jusqu'à ce moment la présence de ce Claudio ; mais je pourrais ne point la souffrir plus longtemps.
— Vous êtes le maître, monseigneur, répliqua Béatrix avec une fermeté douloureuse ; quelque pénible que puisse être pour moi son départ, je ne le préviendrai point au prix que vous me proposez.
— Qu'il parte donc, s'écria Philippe avec emportement, et que Martha le suive; je chasse dès au-
jourd'hui, signora, tous les gens que vous avez amenés de Verceil; je ne veux près de vous que des serviteurs choisis par moi et prêts à m'obéir.
— Faites, monseigneur ; je sais que je suis à votre merci ; vous pouvez vous venger sur moi de ma résistance ; je recevrai vos coups à genoux et la tête baissée. Seulement, résignez-vous à ne point frapper plus loin ; car, si vous atteignez ceux dont le ciel m'a faite souveraine, monseigneur, je me relèverai poui* les couvrir de mon cœur et de mon droit. En abdiquant tous mes autres privilèges, j'ai du moins conservé celui de les défendre. Malheureuse, je puis assurer leur bonheur. Oh! je remercie Dieu dem'avoir donné ce devoir à remplir ; c'est un but laissé i ,ma vie î
L'accent de Béatrix, d'abord humble et brisé, s'était tout à coup élevé ; le front haut, l'œil brillant, les narines gonflées, elle ne fuyait plus le regard du duc ; elle le soutenait fièrement ; elle l'avait forcé à baisser le sien.
Mais il le releva presque aussitôt enflammé de haine.
124 LA i.iJM-: 1)1: mf kl
— Eh l'ion , co hiil, vous ne rallflndrcz pas, signera, dit-il avec une colère qu'il s'efforçait vainement de déguiser sous l'ironie ; ceux dont le ciel vous a faite souveraine, comme vous le dites, se soumettront à ma volonté sans (|ue vous puissiez y rien faire, et l'or que vous refusez de leur demander, je le prendrai.
— Sa Seigneurie ne l'osera pas, répliqua Béatrix vivement ; ou, si elle l'ose, les villes refuseront.
— Elles ne refuseront point, dit Visconti, car je le |. prendrai en votre nom ; oui, en votre nom, signora,
— Un tel mensonge ! . . . s'écria Béatrix.
— Prouve mon respect pour les droits des sujets de la signora, interrompit ironiquement Philippe.
— Et Sa Seigneurie pense que je le souffrirai? reprit Béatrix avec indignation. Non, quoi qu'il arrive, je n'accepterai point ma part de malédictions que je n'aifrai point méritées. Dieu m'est témoin que je n'ai point voulu la lutte, que je ne la veux point encore ! Je ne suis qu'une pauvre femme qui craint la douleur. Vous pourrez m'arracher des larmes, des cris peut-être , mais jamais de consentement. A dé-
LA LUNE DE MIEL i25
faut de courage, les faibles ont la patience. Non, je n'abandonnerai pas lâchement ceux que Ton veut dépouiller en mon nom. J'irai moi-même, s'il le faut, j'irai leur dénoncer l'iniquité et le mensonge ; je leur crierai de se défendre !
Visconti, qui parcourait la chambre d'un pas pressé, s'arrêta brusquement; le sourire railleur qui crispait ses lèvres s'éteignit ; il se retourna, l'œil étincolant, alla droit à la jeune femme, et, lui saisissant le poignet avec violence :
— Répétez ce que vous venez de dire, signora, murmura-t-il les dents serrées de peur et de rage.
— J'ai dit, répéta Béatrix, pâle mais courageuse, que je crierai aux dépouillés de repousser l'injustice par la violence.
— Vous y êtes résolue?
— Si résolue, monseigneur, que, pour prévenir tout abus mensonger de mon nom, je vais dès aujourd'hui faire connaître publiquement mon refus.
Visconti laissa aller la main de la jeune femme.
— A la bonne heure ! dit-il ; c'est la guerre que vous voulez, signora ; vous aurez la guerre !
12() LA LUNE DE MII:l
Cos derniers mots avaient éh- prononcés à voix basse, sans accent d(i colère, coiniiie l'expression d'une résolu lion si ferrae et si redoutable, qu'un frisson parcourut toutes les veines de Béatrix. Elle suivit le duc d'un regard é-perdu, et, lorsqu'elle se trouva seule, ses doux mains se portèrent à son cœur et elle poussa un léger cri. Elle se sentait étouffer.
Mais le sentiment du devoir qu'elle avait à remplir dominait tout le reste. Elle ne voulut point s'arrêter à son émotion, de peur de faiblir. Dans un pareil moment, toute réflexion était énervante, tout retard redoutable ; elle courut brusquement au timbre qui lui servait à appeler, le frappa et donna ordre au page qui se présenta de faire avertir Claudio.
VU
Claudio attendait, sans doute, dans la galerie voisine, car il se présenta aussitôt. Béatrix lui fit signe de
refermer soigneusement la portière et de s'approcher. Elle s'était assise près de la table d'ébène et avait repris sa tapisserie pour se donner une contenance ; mais ses yeux ne voyaient point les soies coloriées et sa main tremblait. Il y eut un moment de silence. Claudio, debout à quelques pas, attendait les ordres de la duchesse, qui s'efforçait en vain de reprendre possession d'elle-même. Enfin il leva les yeux et se hasarda à dire :
— Sa Seigneurie m*a fait demander?
— Oui, répliqua Béatrix d'un accent entrecoupé; j'ai à vous parler de choses sérieuses, Claudio.,.
Le jeune homme se rapprocha.
— Lorsque nous nous sommes rencontrés, reprit la duchesse, je vous ai proposé de me suivre et vous avez accepté; j'espérais alors pouvoir vous attacher à ma maison, je l'ai toujours espéré depuis; aujourd'hui... je dois y renoncer !
— Que dites-vous ! interrompit Claudio ; auraisje eu le malheur de démériter...?
— Non, se hâta de dire Béatrix ; mais le titre que je sollicitais pour vous a été refusé.
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— Qu'importo ! n'{)iil vivomcnt ht joiinc hommo; ai-je donc besoin d'un titre? Pourvu que l'on me laisse le droit de servir Sa Seigneurie...
— Vous pouvez penser ainsi, et je vous en remercie, dit Béatrix, qui continuait à faire de vains efforts pour raffermir sa voix; mais, moi, je ne veux point que vous manquiez à votre destinée. Vous êtes jeune et brave, Claudio; vous avez devant vous la vie comme une arène libre avec l'espérance au bout!... Entrez-y hardiment... Je vous suivrai de l'œil... tant que je pourrai vous y voir...
— Ah ! vous me chassez ! s'écria Claudio avec une explosion si douloureuse, que la duchesse tressaillit malgré elle et laissa tomber la tapisserie qu'elle tenait.
— Qui vous parle de cela? dit-elle très-émue. Loin de vous abandonner, je veux assurer votre avenir. Je vous donnerai des lettres pour le comte Hivera ; il vous recevra comme un fils, et, protégé par lui, vous pourrez arriver à tout.
— Qù ai-je fait, qu'ai-je fait, signora, pour mériter un tel châtiment? s'écria Claudio les mains join-
tes; pourquoi vouloir m'éloigner? Je n*ai point d*autre ambition que celle de vous servir; je ne désire point de bonheur plus grand que celui dont je jouis !
Béatrix le regarda.
— Du bonheur? répéta-t-elle étonnée.
— Ah ! Sa Seigneurie n'en peut comprendre la cause, continua le jeune homme entraîné ; moi-même, je l'ignore ; mais, depuis que j'ai quitté le cloître, je ne sais par quel enchantement tout est changé à mes yeux; il me semble que des joies ignorées se sont ouvertes en moi ; le monde n'est plus le même, la lumière est plus belle, les voix sont plus douces, les fleurs ont plus de parfums ; il y a dans l'air que je respire je ne sais quoi qui m'enivre ; mon sang pétille dans mes veines, mon cœur est léger ; je sens à peine la terre sous mes pieds; j'aime à vivre et je donnerais mille fois ma vie pour l'homme inconniL qui passe; je marche comme si j'entendais un chœur de fées invisibles !... et vous voulez que j 'échange tous ces enivrements contre les jouissances stériles de l'avarice ou de l'ambition? Ah! laissez-moi, si-
l'JO LA LU SE DE. MI£L
griora, laisso.z-moi pauvre, obHCur ai heureux. -çliéalrixotaU'lemeurée comme ('tourdie. La voix de Claudio, son regard, son geste, tout la fascinait. Elle avança les deux mains et ferma les yeux.
— Ne me parlez pas ainsi, dit-elle défaillante ; vous m'ôtez ma force et j'en ai besoin... Sachez donc, puisqu'il faut tout vous dire, que vous êtes entouré d'espions qui vous voient, qui vous écoutent... Ona répété au duc des paroles imprudentes...
— Ah! je comprends maintenant, interrompit Claudio, c'est là ma faute !...
— Je ne vous la reproche point, fit observer la duchesse.
— Maisvous m'en punissez ! continua vivement le jeune homme. J'ai eu tort, sans doute, Seigneurie; j'ai eu tort puisque je vous ai déplu ; mais à peine sorti du cloître, je ne connais rien de la vie. Songez que je n'ai point d'amis , et que je n'ai jamais connu ma mère !... On pardonne une première faute, signora. Au nom de tout ce que vous aimez, ne soyez pas inexorable, ne me forcez point à partir.
il s'était laissé tomber à genoux, et des larmes
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étouffaient sa voix. Béatrix ne put retenir plus longtemps les siennes ; elle lui tendit les deux mains.
— 11 croit que c'est moi qui le veut, balbutiat-elle avec une sorte de désespoir.
— C'est donc monseigneur? s'écria Claudio. Ah î j'aurais dû le deviner; mais, s'il me chasse du palais, je puis rester à Milan, Seigneurie. Je serai du moins à portée de vos ordres. Si vous avez jamais besoin d'un serviteur prêt à vous donner sa vie, vous n'aurez qu'à faii^ un signe, j'accourrai. Ah ! ne me le défendez point, je ne pourrais vous obéir; rien au monde ne me décidera à partir, à vous abandonner.
— Et s'il le fallait pour moi-même, dit Béatrix plus bas, si ce départ était ma dernière ressource, si j'avais à vous confier un message qui doit décider de mon sort ?
— A moi, Seigneurie?
— Refuseriez-vous de porter des ordres secrets aux capitaines de Yerceil, de Tortone, d'Alexandrie et de Novare? La mission est dangereuse, je le sais.
— Ah ! je suis prêt ! interrompit Claudio, chez qui la pens('e du service rendu avait subitement ad(;uci
celle de la séparation ; votre volonté n'est-elle pas ma loi suprôn^e? Où faut-il aller? quand faut-il partir? Commandez, Seigneurie, et puissé-je avoir la joie de réussir.
— Merci ! Claudio, dit la duchesse attendrie ; des serviteurs comme vous consolent de bien des peines... Attendez-moi ici. Le moindre dérangement à une habitude serait remarqué, interprété, et la cloche de la chapelle sonne ; mais, aussitôt après la messe, je préparerai la dépêche que vous devez porter. D'ici là, de la discrétion et de la prudence.
Claudio baisa la main que la duchesse lui tendait, et celle-ci rentra dans son appartement, où l'attendaient ses femmes et ses pages. Encore troublée de l'entrevue qu'elle venait d'avoir, elle n'adressa la parole à personne ; mais, faisant signe à Martha de prendre son missel dans une cassette de fer damasquiné, elle se dirigea pensive vers la galerie qui conduisait au grand escalier.
Comme elle atteignait le vestibule, Montalvan y paraissait suivi d'une douzaine de condottieri qui s'arrêtèrent des deux côtés de la porte. Béatrix, ne
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comprenant point la cause de leur présence, s'avança vers eux; mais, à son approche, les hallebardes se croisèrent. ^
Elle recula en poussant une exclamation de surprise.
— Que Sa Seigneurie nous excuse, dit Montalvan, qui se découvrit; monseigneur a donné ordre de garder cette porte.
— Ne me reconnaissez-vous point? s*écria Béatrix. Cet ordre ne peut me concerner.
— Il est, au contraire, donné pour Sa Seigneurie, répéta le capitaine impassible.
Une rumeur de stupéfaction s'éleva parmi les femmes et parmi les pages de la suite de la duchesse. , — Monseigneur désire, reprit le capitaine froidement, que Sa Seigneurie ne puisse m quitter son appartement ni communiquer au dehors.
— Ainsi, je suis prisonnière? s'écria Béatrix indignée. Oh ! je comprends, l'effet a suivi de près la menace.
— Sa Seigneurie peut voir monseigneur, fit observer Montalvan, et peut-être qu'en le priant...
tû*
i-'Ji' i.A J.LNJ: HE MIKL
La duchesse lui jeta un rnf,Mrd hantain.
— Dites à voire maître, interrompit-elle rapidemont, que je n'obéis point, je cède à la violence; et il aura à rendre compte de l'insulte que je subis aujourd'hui.
A ces mots, elle rebroussa chemin et rentra dans son appartement.
Tous les serviteurs qui la suivaient disparurent avec elle; tous, sauf un seul, qui était Claudio.
Arrivé au vestibule par une autre porte que la duchesse, il avait entendu la fin de cette scène sans pouvoir d'abord se l'expliquer; mais les dernières paroles prononcées par Béatrix et sa rentrée lui firent enfin tout comprendre; il courut au condottiere.
— Et vous avez consenti à exécuter un pareil ordre, capitaine Montalvan? s'écria-t-il d'un ton de colère méprisante.
— J'ai l'habitude de consentir toujours à ce que je ne puis refuser, répliqua le capitaine ironiquement.
— C'est-à-dire, répliqua Claudio, toujours moins
maître de lui, que vous vous êtes fait l'instrument docile des violences du duc Philippe.
— Je reçois pour cela cent ducats par mois, fit ojjserverMontalvan.
— Ainsi vous l'avouez ?
— Un plus habile se contenterait de le faire.
— Oh! je ne croyais pas à tant d'audace î
— Ceci vous prouve qu'il peut y avoir encore des hommes francs à la cour.
— Et surtout des misérables et des lâches, seigneur Mont al van.
— Et des niais, seigneur Claudio.
Le jeune homme s'élança d'un bond vers le condottiere.
, — C'est une insulte, capitaine, s'écria-t-il les lèvres pâles et les yeux étin celants.
— C'est simplement une réponse, dit Montalvan avec un sourire.
— Vos armes? cria Claudio.
Le condottiere croisa les bras, regarda le jeune homme, puis secoua la tête.
— Vous avez la fièvre, dit-il sérieusement ; l'air
i3G LA LUNE DE MIEL
qiio l'on respire ici vous est dangereux ; croyez-moi, partez!
Il tourna les talons et voulut sortir ; mais le jeune homme, qui avait cru voir une menace dans ces derniers mots, lui barra le passage.
— Vous ne sortirez pas, dit-il avec ce calme subit qui est la dernière expression d'une colère résolue à se satisfaire. Je ne suis point de ceux que l'on écarte avec une raillerie : votre dédain ne me fait pas plus peur que votre épée. Il y a longtemps que je m'indigne des iniquités dont vous êtes ici l'exécuteur; ma haine avait besoin de cette occasion; je ne la laisserai point échapper.
— Encore faudrait-il que je vous permisse d'en profiter, dit Montalvan sans colère, et je ne le dois pas, je ne le veux pas. Vous me jugez sévèrement, Claudio; moi, je vous juge avec plus d'indulgence. Vous me haïssez, dites-vous? Moi, je ne vous hais point. Quant à ce que vous pourrez croire de mon refus, peu m'importe ! Je ne suis plus à l'âge où l'orgueil eut pu faire sortir mon épée du fourreau.
— Oh! je la forcerai bien à se montrer, s'écria
Claudio, ne fût-ce que pour m'imposer silence î Si je ne sais T)oint éveiller votre honneur, j'en appellerai à votre intérêt; vous avez oublié le passé, seigneur capitaine; mais, moi, je me le rappelle. Je puis répéter ce que vous me disiez autrefois.
— Comment?
— Parler de vos projets...
— Malheureux ! tais-toi ! interrompit Montalvan, qui changea tout à coup de visage.
— Je puis redire les confidences de votre délire, reprit Claudio, alors que vous poussiez des cris de vengeance.
— Plus bas, te dis-je !
— Je puis enfin répéter le nom que vous prononciez....
— Ah ! mon épée l'arrêtera sur tes lèvres ! interrompit Montalvan, dont la main saisit convulsivement celle du jeune homme.
— En tin vous vous souvenez donc que vous en avez une ! dit ce dernier ironiquement.
— Oui, reprit le capitaine précipitamment; tu
l'auras voulu... malheur àtoi !...
138 LA LU ni: itK .^ir.L
— Choisissez un ti'moiii ; dajjs un instant je vous rejoindrai avec le mien.
— Derrière! la petite pot'rao. 4^ •-- Avec la dague et l'épée.
— Soit.
Ils se séparèrent brusquement et sortirent pat deux côtés opposés.
iGependant le dujc etSereza étaient en grande conférence. L'entrevue du premier avec Béatrix avait fait évanouir tout espoir d'accommodement. Il savait que la faiblesse même et l'ignorance sont quelquefois pour la femme un motif d'audace, et il craignait que Béatrix ne réussît à exécuter la menace qu'elle lui avait faite ; il cherchait le moyen d'enchaîner cette volonté révoltée. Mais tous ceux proposés par Antoine ou imaginés par lui avaient été successivement repoussés, lorsqu'un messager d'État demanda à être introduit.
Il apportait des dépêches sur lesquelles le duc reconnut le sceau du procureur apostoUque don Sepharo. Philippe-Marie brisa vivement le cachet, ouvrit le parchemin et le parcourut d'un œil rapide.
Deux expressions successives et bien distinctes traversèrent ses traits : ce fut d'abord le désappointement, puis la surprise ; nriais toutes deux firent place presque aussitôt à l'impassibilité méditative qui lui était habituelle. Il relut le billet de don Sepharo plus lentement, sembla y réfléchir, le relut de nouveau, demeura à la même place les yeux fixés sur le parchemin. Enfin, il approcha celui-ci de la flamme, le vit brûler en silence et revint s'asseoir vis-à-vis de Sereza.
Ce dernier avait suivi tous ses mouvements avec une anxiété curieuse, sans oser les interrompre par aucune question; mais, voyant que le duc restait muet, il se hasarda à demander si Sa Seigneurie avait lieu d'être satisfaite de la réponse de don Sepharo.
Philippe le regarda fixement et secoua la tête.
— Non, dit-il pensivement; il ne voit qu'un moyen... impossible... Tout est perdu de ce côté.
Dans ce moment, un bruit de voix, parmi lesquelles on distinguait celle de Béatrix, l'interrompit; elles approchaient rapidement; l'accent de la duchesse était effrayé et haletant.
1/iO LA I.UXE I)i: MIEL
— 11 faiil (juc innnsoignour en soit averti î cri'iitvllc ; je veux lui jiarlcr... sur-le-champ.
Le duc, étonné, alla lui-même soulever laportii^^re, et Béatrix se précipita vers lui.
— Ordonnez qu'on les arrête, monseigneur, s'écria-t-elle; ils en sont aux mains, et c'est pour moi... Au nom du Dieu vivant, courez les séparer.
— Qui cela ? demanda le duc saisi.
— Claudio et le capitaine de vos gardes... ils se sont provoqués à la porte de mon appartement... Martha a entendu la querelle et les a vus sortir. Je vous en conjure, ne souffrez point ce combat... ce serait un assassinat, monseigneur; Claudio est un enfant qui n'a jamais tenu une épée. . . vous ne pouvez le laisser égorger ainsi, ce serait infâme.
Philippe-Marie parut frappé du désordre deBéatrix; il la regarda fixement
— Vous craignez donc bien le résultat de cette rencontre? dit-il.
— Si je le crains ! s'écria la jeune femme avec angoisse, quand c'est moi qui suis cause... Oh î je vous en supplie, monseigneur, envoyez au secours de Clau-
dio... Si VOUS refusez, j'irai moi-même. Sauvez-le !
sauvez-le, monseigneur! et je ne résisterai plus à vos
volontés.
— Je crains qu'il ne soit trop tard, dit le duc en montrant le capitaine, qui venait de paraître sur le seuil.
Béatrix poussa un cri et fit un pas en arrière.
— Claudio? demanda-t-elle palpitante.
— J'ai répondu malgré moi à sa provocation, signora, répliqua Montalvan d*un ton grave.
— Et... qu'en avez-vous fait ?
— On vient de remporter mourant, dit Sereza, qui était sorti au premier avertissement de la duchesse.
Elle ne fit entendre aucun cri ; mais elle devint tfès-pâle, chancela et tendit les deux mains pour chercher un appui. Montalvan avança vivement un fauteuil sur lequel elle tomba. Antoine se précipita pour la soutenir et s'écria ;
— Sa Seigneurie s'évanouit.
— Est-ce vrai? demanda le duc, qui se pencha vers le fauteinl.
Antoine lui montra la jeune femme, dont la tête
venait de retomber en arrière, et dont les yeux s'étaient fermés.
« Un éclair de joie infernale passa sur les traits de
Philippe ; il tourna instinctivement les yeux vers les noirs débris de la lettre de don Sepharo, qui voltigeaient à quelques pas, et, faisant de la tête un signe de triomphe et comme de remerciment, il disparut derrière la tapisserie qui conduisait à ses appartements secrets.
Vin
LE PIEGI3
La blessure de Claudio avait d'abord ét^ déclarée mortelle; mais sa jeunesse, secondée par ks soins dont il fut l'objet, fmit par triompher, et, un mois après son duel avec Montalvan, il était en pleine convalescence.
pendant tout le temps du danger, la duchesse
LA LUNE DE MIEL l'-fô
avait été livrée à d'inexprimables angoisses. Jusqu'alors, son intérêt pour Claudio ne lui avait paru à ellemême qu'une amicale reconnaissance envers le serviteur affectueux et dévoué ; mais la douleur ressentic à l'annonce de sa mort l'éclaira : elle comprit que la naïve passion du novice avait été contagieuse, et qu'il était devenu aussi nécessaire à sa propre existence qu'elle pouvait l'être à la sienne.
Cette découverte qui, en toute autre occasion, l'eût 0 [frayée, lui causa une sorte de joie amère ; elle y voyait une source intarissable de douleur^ de périls, de honte même, et elle se complaisait devant cette accablante perspective. Claudio, du moins, n'aurait pas seul à souffrir. S'il mourait pour elle, elle pourrait se perdre pour lui. Elle payerait son sacrifice par un sacrifice égal. Romanesque émulation d'une âme exaltée qui ne veut se laisser vaincre ni en amour ni en malheur î
Peut-être aussi la résolution de Béatrix n'était-elle au fond que du désespoir. Voyant celui qu'elle aimait succomber, elle ne voulait point lui survivre, et aiguisait, pour ainsi dire, elle-même le poignard
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qui devait la frapper. L'approche du moment suprême purifiait, d'ailleurs, l'amour du novice; il en ôtait la honte ; on pouvait l'accepter et y répondre sans avoir à rougir en soi-même.
Mais, lorsque l'espérance revint, cette audace désespérée s'arrêta subitement ; tous les scrupules reparurent ; toutes les pudeurs endormies se réveillèrent. Béatrix, rassurée, se rappela sa position, ses devoirs; cet amour qu'elle avait donné sans hésitation à un mourant, elle en eut peur quand elle vit le mourant revivre ; elle en arrêta subitement l'expression; elle en revint aux combats. Sortie de ce délire do douleur qui dégage pour un instant de toute loi, la duchesse avait repris ses mystères et ses réserves. Elle referma d'une main tremblante un cœur que le désespoir avait ouvert, l'enveloppa de précautions, de silence, et recommença le rôle de dissimulation craintive qui fait la vie entière de la femme.
Mais, à mesure que son intérêt apparent pour Claudio décroissait, celui du duc, au contraire, semblait augmenter. La sollicitude qu'il avait montrée pendant le danger du jeune homme s'était transfor-
mée en intérêt visible depuis sa convalescence. Il avait voulu le voir pour s'assurer par lui-même des progrès de la guérison ; il avait encouragé les soins qui devaient la hâter, et lui avait promis sa protection pour l'avenir.
Ses manières avec la duchesse étaient également modifiées. Aussi froides que par le passé, elles n'avaient, du moins, rien d'hostile ni de menaçant; occupé ailleurs, il semblait avoir oublié la lutte commencée, et Béatrix, reconnaissante de cette trêve, avait évité ce qui eût pu la compromettre.
Tout était donc tranquille en apparence dans le palais ducal. Claudio, qui sentait ses forces renaître, s'abandonnait avec une sorte de nonchalance voluptueuse aux ivresses de la convalescence. Descendu dans le jardin, dont le duc lui avait accordé l'entrée, il se tenait assis sous des vignes dont les pampres tressées entre les peupliers formaient un toit de feuilles colorées par l'automne. Les rayons du soleil, tamisés par cet ombrage, tremblaient en lueurs adoucies sur le front du blessé. On entendait la brise matinale courir doucement dans les feuilles, et les oi-
seaux chanter sous les buissons, tandis qu'à quelques pas l'eau d'une fontaine coulait dans sa vasque de bronze avec une rumeur confuse.
Martha était dc-hout devant le jeune homme, qu'elle contemplai l d'un air naïvement joyeux.
— Et vrai, votre hlessure ne vous fait plus souffrir? dit-elle ; vous ne sentez plus aucun mal?
— Je ne sens que la joie de revivre et de repren dre possession de toute chose, dit Claudio, dont le sourire avait une douceur ineffable; j'éprouve une sorte d'enchantement impossible à exprimer ; il semble que tout se soit renouvelé autour de moi. Je sens des parfums que je ne connaissais point; le jour a des lueurs que je n'avais jamais aperçues; j'entends une sorte de cantique dans l'air ; tous les regards me paraissent plus caressants ; je voudrais arrêter le vol du temps et demeurer éternellement dans ceite extase.
— Ah! vous l'avez bien achetée, reprit Martha, après tant de jours passés entre la vie et la mort.
— Oui, dit Claudio d'un air rêveur, j'ai beaucoup souffert ; et cependant, au milieu même de ces
tortures, jVile souvenir de quelque bonheur rapide et enivrant... Pendant ce délire d'agonie qui a duré dix jours, une charmante vision a traversé mon rêve tourmenté.
— Une vision? répéta Mariha inqiiicto.
Claudio la regarda fixement.
— Ou plutôt une réalité, dit-il avec hésitation ; car je ne puis croire encore que mes sens m'aient trompé... Au plus fort de ma fièvre, alors que tons les objets flottaient devant moi dans une espèce de nuage, il m'a semblé plusieurs fois apercevoir une femme.
Martha rougit un peu, puis sourit.
— Mais vous avez pu en voir plusieurs, répétât-elle ; il y avait d'abord la religieuse chargée de vous veiller, puis les femmes de Sa Seigneurie qui venaient pour s'informer de vos nouvelles.
— Non, interrompit le jeune homme, ce n'étaient point elles. Il en est venu une autre. Je crois la voir encore debout à mon chevet, penchée vers moi^ et le visage couvert de larmes.
— C'était peut-être votre sainte patronne dcscen-