ACTE II, SCÈNE X
donné pour arriver à t' arracher ce cri du cœur : t Mon mari à moi seule ! »
HÉLÈNE
Mon ami, que veuc dire cette joie ? Je ne comprends pas...
ALBERT, reprenant place à côté d'elle.
Tu ne comprends pas que j'étais bien malheureux, et que d'un mot tu viens de me rendre le bonheur ! Dieu sait qu il m'en a coûté d'endosser un rôle si mal fait à mes allures et à ma franchise ; mais Talternative s'imposait à moi, ou de te ramener en jouant T indifférence pour toi, ou de m' affranchir de toi en simulant la résignation. Lequel valait mieux, je te le demande ?
HÉLÈNE
O mon ami, peux- tu bien me poser cette question ?
ALBERT
N'as-tu pas deviné que, si je suis venu m'établir à la campagne, c'est pour goûter le bonheur intime de la vie à deux } Depuis notre mariage, en effet, tu conviendras qu'avec le caractère ombrageux et absolu de ta mère, j'ai vécu bien isolé en face de toi dont la présence m'est si chère. M'en veux-tu donc de t'aimer assez pour te disputer même à une affection qui ptime habituellement toutes les autres } Dieu me préserve, ma chère Hélène, de blâmer ta piété filiale ! C'est une loi sacrée que celle qui nous prescrit d'honorer nos père et mère; mais plus au-^
guste encore et plus impérieuse est la loi d'amour, qui nous dit : « Tu quitteras ton père et ta mère pour t'actacher à ton époux. »
HÉLÈNE
Alberr, j'aurais autrefois discuté Tautorité de ce commandement; tu me vois toute disposée à le comprendre... et à Taimer.
ALBERT
Dans ton ignorance de la vie et la naïveté de ta pensée, peut-être me trouves-tu injuste de ne point partager ta tendresse aveugle pour ta mère, et cruel de vouloir t'y soustraire. Mais écoute-moi, mon amie : Lorsque deux êtres qui s'aiment s'unissent pour éterniser leur amour, c'est comme un sacerdoce à deux qui s'accomplit, une sorte d'initiation sacrée excluant l'éloignement absolu de toute ingérence profane, fût-elle de notre propre famille, fût-elle de nos plus proches parents. Le mariage suppose une foi absolue de part et d'autre; il faut donc que, pour Tun comme pour l'autre, l'époux soit considéré comme la réalisation la plus parfaite du rêve de l'époux. De là, l'inexorable nécessité de ne laisser pénétrer dans le sanctuaire conjugal aucune iniluence extérieure capable d'y introduire la discussion sur la personne ou l'incertitude sur le caractère. C'est pour avoir livré accès à cette influence pernicieuse qu'on voit tant d'unions se relâcher, le doute y remplacer la confiance et le rire malsain de l'ironie y couvrir la voix intime du cœur.