LE CENTRE SOCIAL
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carotte a Moreau )) et « le poison )). Ji.t l'on ne pourrait pas lui apprendre que l'alcool est un poison des plus dangereux, et des plus insidieux, un vrai poison (jui tue ? Et l'on ne pourrait pas de très bonne heure lui en inspirer de l'horreur, en lui en démontrant les funestes effets ?
Faut-il vraiment tant de science pour se convaincre — quand on a sous les yeux les expériences les plus l)robantes — que l'alcool détruit notre corps, affaiblit nos facultés et abrège a vie ? Non, un peu de réflexion et une dose de bon sens pratique suffisent pour former cette conviction. Existet-elle vraiment ? Hélas ! le préjugé favorise partout le vice. Même les personnes qui détestent parfois les ivrognes n'en sont pas moins les victimes du préjugé qui protège la boisson.
Pourquoi, en effet, tant de personnes (jui |)rofessent un souverain mépris j)()ur la buvette, qu'elles ap])ellent volontiers, avec les médecins, «l'antichaml)re de l'asile, de l'hôpital, de la prison et du cimetière », ne se font-elles aucun scrupule d'aimer la l)oisson. . . chez
elles, à la maison, et d'en user sous des prétextes divers ? « L'alcoolâtrie )), en médecine, a cessé. . . mais le préjugé demeure.
Si elles étaient bien convaincues que tous les alcools sont dangereux, que le meilleur ne vaut rien, que tous sont des poisons, en agiraientelles ainsi ?
S'il vous faut garder des alcools à la maison, Mesdames, préparez les étiquettes : sur fond noir, tète de mort et bras de squelette aux longs doigts crochus, avec cette devise :
POISON. . . Puis, à l'œuvre, collez sur toutes les bouteilles au long col, sur les flacons ventrus, plats, carrés ou ronds, où s'étalent les noms des plus fameux pourvoyeurs de la mort — sans excepter les gins « hygiéniques )) et les liqueurs savoureuses (avec désinences en (( Tine )) ) si chères aux délicats, ni même Peruna — l'alcool déguisé, si cher aux femmes,! — sur tout, collez l'étiquette, la seule véridique : poison ! . .
Faut-il vous justifier d'en agir ainsi ? Ouvrons ensemble à la hâte quelques
livres ; interrogeons quelques savants, notons quelques faits divers. Le petit livre usuel où nous puisons les définitions des mots de notre langue maternelle nous dira, si je l'ouvre au mot Poison :
(( Le poison est une substance qui, introduite dans l'économie animale, compromet la vie ou détermine la mort.
Toute substance toxique qui a la vertu ou la propriété d'empoisonner est dite poison. ))
Un livre de médecine ne s'exprime guère autrement, bien qu'on y emploie des termes moins usuels : « Le poison est un corps qui trouble ou rend impossible le fonctionnement normal des cellules. Suivant la dose, il produira ou des perturbations légères, de peu de durée, ou des perturbations permanentes et irréparables. )) Tous ces termes s'appliquent exactement à l'alcool sous toutes ses formes. Les médecins le savent. Voulez-vous connaître le sentiment d'un homme de science, dont la réj)utation est célèbre dans les deux mondes, le Dr Triboulet,
auteur d'un traité fameux sur l'alcoolisme ? Voici la définition du poison, qu'il applique, en la justifiant, à l'alcool : (^>
(( Un poison est un corps qui, en raison de sa composition chimique, trouble et rend impossible le fonctionnement normal de nos organes vitaux, les troubles déterminés étant tantôt légers et de durée passagère, tantôt permanents et irréparables, suivant la dose, suivant la qualité, suivant la durée de l'action du toxique (du poison).
« Tout le monde sait que l'alcool possède une très grande aflSnité pour l'eau — l'état de sécheresse excessive de la langue est le meilleur signe du dessèchement de tout le corps. D'où, ralentissement de la nutrition et baisse de la température. )) Mais la médecine ne parle-t-elle pas ainsi que des mauvais alcools ? Je prie mes lectrices de retenir cette affirmation du célèbre spécialiste Joffroy :
« Parlons au point de vue de la
(1) Triboulet, Mathieu et Mignot. « Traité de l'alcoolisme », page 83. Ed 1905.
toxité de tous les alcools comme mauvais. Il n'y a ni bons (alcools), ni moins bons; ils sont tous mauvais, parce que c'est l'alcool étliylique qui joue toujours le rôle prépondérant dans l'intoxication alcoolique, et c'est le meilleur. »
Voilà ce qui peut faire comprendre cette parole du Dr Triboulet :
(( La plupart, sinon la totalité des liquides de consommation à base d'alcool ont une action nuisible vis-à-vis des corps vivants; ce sont des poisons d'allures particulières. ))
Tous les poisons n'agissent pas sur l'organisme de la même manière. Pris à dose suffisante, tous sont mortels, cependant. La dose peut être relative pour les diverses constitutions, et il est facile de se persuader que l'homme arrivé à sa pleine vigueur peut résister à la dose qui suffirait pour tuer un enfant, un bébé. . . Est-ce à dire pour cela que le poison soit moins poison de sa nature ? . . . Comme tous les poisons, l'alcool tue . Voilà.
Les faits divers peuvent servir à illustrer cette vérité et à prouver que, de tous les poisons, l'alcool est le plus
insidieux ennemi de l'homme. Il tue lentement ses victimes, ou mieux, il prépare longuement la fin qui d'ordinaire foudroie l'alcoolisé en un instant.