LE PALUDISME ET L’HISTOIRE DE LA REGENCE
Le paludisme ne semble pas avoir joué un rôle bien important dans l’histoire de la Tunisie, et nous pourrions nous en étonner, sachant qu’à l’heure actuelle, cette endémie compte comme un des principaux fléaux sociaux de la Régence. En fait, l’évolution du pays d’une part, celle de la médecine d'autre part, expliquent en partie ce contraste apparent entre les époques passées et présentes.
Pays d’invasion par excellence de par sa situation géographique et sa configuration, la Tunisie a reçu l’empreinte de plusieurs civilisations : occidentale et surtout orientale.
Aux siècles obscurs du Mohgreb, époque berbère proprement dite, succédèrent des siècles de grandes immigrations plus souvent guerrières que pacifiques.
Carthaginoise et Numide, la Tunisie fut un pays riche et prospère dont les Romains en 146 (prise de Carthage) firent une parcelle de leur empire colonial. Au IV° siècle, la décadence de cet empire fut l’amorce de l'invasion vandale, qui se fit au début du V° siècle. A l'occupation vandale, purement militaire, fit suite l’occupation byzantine (533) qui refit de la Tunisie une belle
Au VII° siècle, cette richesse tenta la cupidité des Arabes ; l'Islam et la civilisation musulmane s'emparèrent alors du pays. En partie restaurée au siècle des Aghlabites, secouée par des années de guerre sous la dynastie Fatimide, la Tunisie retrouvait le calme et la contrée agricole presqu’aussi riche que l’Ifrikia romaine. prospérité avec la dynastie Ziride, lorsque vers le milieu du XI‘ siècle, l'invasion hilalienne, seconde ruée arabe, bouleversant toute l'Afrique du Nord, fit de la future Régence un pays de parcours, proie du chamelier, grand nomade, pillard et anarchique.
La dynastie des Hafcides, qui régna par la suite, ne put rétablir l’ordre, et au XVI: siècle, le conflit hispanoturc fit une province turque de l’Ifrikia.
C’est cette province, devenue indépendante en 1705 lors de l'avènement des Husseinites, qui fut placée sous le protectorat français en 1881. (Traité de Kassar Saïd).
La période la plus prospère de l’Ifrikia fut, sans conteste, celle de la domination romaine : 6 millions d’habitants y vivaient en grande partie de l’agriculture. Céréales, vignes et oliviers en faisaient la principale richesse.
« Dans des régions aujourd'hui désolées, paraissant vouées par leur nature même à la stérilité et à l’abandon, on rencontre presqu'à chaque pas des vestiges d’antiques demeures ». On a souvent invoqué, pour expliquer cette différence entre la Tunisie ancienne et la Tunisie actuelle, un changement de climat, de sol. « Le climat n’a changé depuis douze siècles que dans la mesure où peuvent le modifier l’abandon des cultures et le déboi-
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semen , c'est-à-dire fort peu. »
Les Romains, colonisateurs par excellence, savaient obtenir de leurs nouveaux territoires, de leurs nouveaux sujets un rendement maximum. D’une terre aride, imperméable, incapable de bénéficier des irrégularités et des excès d’un régime essentiellement torrentiel, ils firent une terre riche, saine, soigneusement irriguée et entretenue. Les travaux, dont on peut retrouver de si nombreuses traces, témoignent de la science hydraulique des Romains. (Vallée de la Medjerdah, Enfida, Arad, Bled Segui, etc., qui ont fait l’objet de nombreuses études du docteur Carton, de M. P. Borde et bien d’autres).
La décadence de l'empire romain, puis les premières invasions, marquèrent le début de l'abandon de ces méthodes si fructueuses ; cependant, l’œuvre romaine subsista jusqu’à la grande razzia hilalienne. El Bekri, géographe arabe du XI° siècle, dépeint encore la richesse du pays, l'étendue de ses champs d’oliviers et de céréales : « près de Kairouan, existe une région nommée Fahs Ed Derrana (la banlieue de la source abondante) ; les grains que l’on y sème rendent du cent pour un dans les bonnes années... À Kairouan, les habitants ne se servent pas d’autres bois à brûler que celui des oliviers des environs. »
Les tribus hilaliennes, s’abattant comme un nuage de sauterelles néfastes, rasant tout sur leur passage, détruisant villes et champs, ruinèrent complètement le pays. La Tunisie devint une région de nomadisme, car la sécurité n’était plus suffisante pour permettre la culture.
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En 1881, lors de l'avènement du protectorat français, la Régence subissait encore les conséquences de cette ruée orientale.
Il est logique de penser que l'évolution sanitaire du pays suivit la même courbe descendante. Etape obligatoire des grands déplacements entre l'Orient et l’Occident, la Tunisie fut un pays de grandes épidémies. Peste, variole, choléra, typhus firent des ravages que les historiens relatèrent avec fidélité; par contre, dans ces relations on ne trouve pas trace de paludisme. Il semble bien que lors de l'occupation romaine, le paludisme n’a pas été un obstacle à la colonisation comme il le fut plus tard dans ces régions. Aucun historien des expéditions africaines (Salluste, Tacite, etc.) ne mentionne cette affection; pendant toute l'ère latine, on ne cesse au contraire de célébrer la salubrité de l'Ifrikia; ses nombreux cas de longévité sont cités en exemple, « il semble qu’on ne meure que de vieillesse » en cette contrée bénie (Sénèque).
On ne peut cependant taxer les Romains d’ignorance en matière de malaria : la médecine antique ne méconnaissait pas-cette calamité; les poètes eux-mêmes lui jetaient l'anathème. Encore qu’ignorants de sa pathogénie anophélienne, les Anciens allaient même jusqu’à faire de la prophylaxie : « Ne bâtissez pas de ferme, dit Varron, au voisinage des marais, car ceux-ci ne se desséchant pas, engendrent une multitude d'insectes microscopiques qui occasionnent des maladies graves ».
Hérodote ne raconte-t-il pas que les pêcheurs, pour se protéger des piqûres d'insectes, s’entouraient, pour dor-
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mir, de leurs filets; antique moustiquaire. Cette mousticaire d’ailleurs existait dans les intérieurs luxueux : conopeum, reticulum minutum.
Les fumigations d’écorces de grenadiers sauvages, de nigelle, les vapeurs de soufre n'’étaient-elles pas employées pour mettre en fuite les culices d’après Pline.
Les Romains savaient donc ce qu'était la malaria, ils savaient même qu’en Afrique tous les territoires ne jouissaient pas d’une égale salubrité. L'inscription latine d'Aumale, félicitant une femme qui a vécu 26 ans sans avoir la fièvre, est célèbre, et Saint Augustin signalait que Carthage est une ville malsaine en été. Comment dès lors expliquer le silence fait sur cette affection pendaït toute cette ère de prospérité ? Bénignité du paludisme ? Anophélisme sans paludisme ? Richesse et prospérité, signes de bonne santé, ont pu constituer une excellente prophylaxie du paludisme, par contre, la notion d’anophélisme sans paludisme est moins probable, car, à l’époqué les Romains venant d’une région fortement impaludée constituaient sûrement un apport de virus. Une troisième solution est possible : celle du très petit développement de l’anophélisme. Les Romains évitaient systématiquement de s’établir au voisinage immédiat des rivières et des marécages. Leur approvisionnement en eau se faisait par des systèmes de citernes vénitiennes d’où partaient des canalisations bien protégées; toutes les sources étaient captées et soigneusement aménagées, des plaines actuellement marécageuses et dangereuses comme celle de Bulla Regia étaient bien cultivées et drainées. Toute stagnation d’eau était bannie;