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LES EAUX

« Là où il n’y a pas d’eau, on meurt de faim, là où il y a de l’eau on meurt de la fièvre » (Sergent). Cet aphorisme reste vrai en Tunisie.

L'eau constitue le problème le plus délicat du Protectorat. Nous étudierons successivement les eaux naturelles et les eaux domestiques, qui n’ont pas la même valeur comme gîtes larvaires dans l’épidémiologie palustre et

dans la lutte antipaludique.

a) Les eaux naturelles

Les oueds. — Ce sont certainement les gîtes larvaires les plus dangereux, car les plus difficiles à assainir. Aucun oued ou presque, ne mérite sur la carte tuni' enne } trait bleu qui l’apparente à une rivière. Le terme d’ailleurs ne signifie pas autre chose qu’une rainuregdu relief, un thalweg où court un filet perenne, intermittent ou occasionnel.

Des pentes fortes souvent imperméables alternant avec des pentes faibles, une grande sécheresse atmosphérique avec grosse évaporation jointe à l’irrégularité

LéttR En

des précipitations, des sources à débit fantasque donnent à l’oued un régime irrégulier, intermittent, à éclipses.

Né d’un bassin marécageux (merdja) ou de la réunion de quelques chabets (ravineaux formés par des écoulements superficiels), l’oued prend une multitude de formes. En montagne, c’est tantôt une faille plus ou moins étroite, tracée sans inclinaison corrélative des versants (sareg), tantôt un dédale de cañons terreux, profonds de huit à dix mètres (cherqa ou djeraoula). En plaine, c’est une dépression plus ou moins large, à pente peu accentuée, souvent divisée en une quantité de petits lits secondaires tracés au milieu de galets, encombrée de bras morts ou entrecoupée de marécages.

La vallée de l’oued, étroite ici, plus large là, traverse une succession de plaines étagées en gradins. Se terminant à la mer, l’oued forme volontiers un delta que barrent ses propres alluvions ou des dunes de sable; grossissant un autre oued, se perdant dans le sol ou se jetant dans une sebkha, il s'étale le plus souvent en une nappe marécageuse.

Sur l’ensemble de son parcours, aucune continuité d'aspect, il semble fait de tronçons plus ou moins séparés, apparence d'autant plus forte qu’il disparaît parfois @mplètement en une nappe souterraine pour réapparaitre plus loin revivifié par les sources rencontrées (régime à éclipses). C’est d’ailleurs pourquoi, il est fréquent de voir le même oued porter plusieurs noms différents suivant les régions qu’il traverse : l’oued Aouïna, Defla dans le Cap Bon, par exemple.

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Sur son parcours, là où le sol et le climat sont favorables, l'oued entretient une végétation abondante : peupliers blancs, bathouns, frênes, oliviers sauvages, ormeaux, chênes zéens et eucalyptus ombrent ses abords : joncs, roseaux, lauriers-roses, saules rouges, tamarix, ronces capillaires couvrent ses berges (végétation verticale). Son lit est encombré d’une flore variée : la flore alguale (végétation horizontale) y est en général peu abondante, sauf dans la partie toute supérieure de son cours et parfois dans son cours inférieur, surtout lorsque les eaux communiquent avec la mer. Dans les flaques de stagnation, on trouve fréquemment des lentilles d’eau (lemna). Cette végétation joue dans le problème antipaludique un rôle variable. Des plantes comme les lemnas se développant en grande quantité et envahissant la surface des eaux suppriment l’oxygène nécessaire aux larves d’anophélines ; les roseaux sensibles au moindre zéphyr agitent suffisamment l’eau pour s’opposer, en partie, à la bonne évolution des pontes. Par . contre, les mousses, la flore alguale (charas, potamots), servant de repaires aux larves de moustiques sont favorables à la pullulation anophélienne. Les lauriers-roses, les tamarix ne méritent leur mauvaise réputation qu’à cause de leurs racines qui, encombrant le lit des oueds, y créent de petites criques, de petites stagnations propices à l’éclosion des œufs que l’insecte y dépose.

Intermittent et irrégulier, l’oued n’a pas de régime. En saison sèche, c’est une succession de mares ou de gueltas (rigoles élargies), de rhédirs (trous laissés pleins après la fuite des eaux), reliés ou non par quelques filets

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d’eau alimentés par les sources voisines. En saison pluvieuse, le régime de l’oued dépend de l’abondance des pluies. Normalement, l’oued laisse couler une certaine quantité d’eau peu rapide sauf en montagne, cette eau grossit les marécages de son parcours et envahit ses bras morts. Qu'un orage survienne, les berges incapables de contenir le flot limoneux déchaîné, sont ravinées et s'écroulent ; la crue balaie tout sur son passage, s’étale dans les dépressions avoisinantes, fait déborder ma- 1écages et sebkhas. À la décrue, l’oued reprend petit à petit un régime plus normal; mais souvent un nouveau lit s’est formé, mares et marécages, traces de l’inondation, forment aux alentours autant de gîtes larvaires.

Tel est l’aspect général d’un oued tunisien.

Cet aspect ne subit que de légères variations et tous les oueds doivent être considérés comme des gîtes larvaires possibles : l’exemple de l’Oued Sbeïtla, au courant rapide, au lit dénué de végétation, cependant envahi par des larves d’'Hispaniola, confirme cette règle; il en est de même pour les oueds à eau salée comme ceux du Sahel, où l’on a pu trouver des larves de Maculipennis.

Les oueds sont des facteurs de paludisme dangereux par abondance de leurs eaux stagnantes, la faiblesse de leur courant, par leurs crues qui vont former de nouveaux gîtes aux alentours et alimenter ceux déjà existants.

Le danger qu’ils présentent est particulièrement important, parce que l’assainissement en est difficile. Le petit assainissement se heurte à la végétation verti-

dire

cale : le pétrolage n’est possible que sur une surface unie. Les-gambusias se laissent entraîner par un courant trop rapide.

Le grand assainissement est difficile et coûteux : le

débroussaillement d'un oued est souvent malaisé; pour être parfait, il exigerait le désouchage de la végétation verticale, or, les racines de lauriers-roses, par exemple, résistent à une traction de 8.000 kilos. Les travaux sont considérablement gênés par les crues périodiques de loued. La régularisation de son lit est une énorme entreprise, étant donné son profil extrêmement capricieux. Enfin, les sources fantasques qui l’alimentent sont nombreuses, difficiles à capter et les fréquents affleurements d'eau qui aident à la formation de ses marécages sont particulièrement difficiles à assécher.

Malgré ces dangers, l’oued, pour l’homme, est souvent indispensable : certes, le sédentaire fort d’une expérience séculaire évitera ses abords autant qu’il lui sera possible, mais le nomade ou le semi-nomade ne peut faire autrement, bien souvent, que de camper sur ses bords. La Tunisie, pays de nomades, pays d’oueds est un pays à forte endémie palustre.

Les sourcès. — Les sources ont le même attrait pour l'homme que les oueds. Elles sont nombreuses en Tunisie, mais beaucoup sont mal ou non captées et leurs eaux forment des mares et des ruisseaux propices à la pullulation anophélienne. Leur aménagement, avec un peu de bonne volonté, serait relativement facile et peu coûteux : il serait dans tous les cas préférable au système de pis-aller conseillé, en désespoir de cause, par Husson

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en 1909 : « On a soumis le ruisseau formé par le tropplein de la source Tusen (près de Mateur) au piétinement d’un troupeau de cochons. Ce procédé peu élégant rend cette eau impossible aux larves d’anophèles ».

Les sebkhas. — Ces grandes dépressions emplies d’eau salée sont alimentées par les oueds et les eaux de pluie. Leur rôle comme gîtes larvaires semble assez mal défini (nous éliminons naturellement les petites sebkhas que tarit régulièrement la saison chaude).

Toutes, en effet, ne semblent pas être dangereuses; dans le Cap Bon, par exemple, les pêches de larves dans la grande Sebkha Fardjouna se sont montrées infructueuses ; elles offrent cependant un danger possible constant sur lequel. M. Villain a particulièrement insisté.

Souvent très vastes comme le lac Kelbia long de 12 kilomètres, profondes parfois de 4 ou 5 mètres, de fond très irrégulier, elles sont envahies par une végétation hallophyte très abondante. Leurs bords sont parfois inaccessibles comme ceux de la Sebkha Sidi Saad (au sud de Kairouan).

Leur niveau comme celui des oueds qui l’alimentent est réglé par les précipitations atmosphériques; leur débord envahissant les berges laisse à la décrue une multitude de gîtes larvaires.

Ces étendues d’eau sont trop vastes pour une délarvisation chimique totale; leur végétation par ailleurs trop exubérante, est une gêne considérable pour ce procédé. Des essais de verdisation par avion se sont montrés excessivement coûteux et ont dû être abandonnés. La meilleure méthode, à l'essai d’ailleurs, semble être l’em-

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poissonnement par gambusias et cyprinodons, que respectent les anguilles et les mulets peuplant ces véritables petites mers intérieures (expérience de M. Heldt, Directeur de la station océanographique de Salambo).

Le grand assainissement serait évidemment susceptible d'améliorer la situation sanitaire des abords des sebkhas. Il se heurte, lui aussi, à de grosses difficultés, pécuniaires au premier chef, mais également de réalisation. La sebkha Sidi Saad, par exemple, située dans un bas-fonds, ne peut être évacuée par un canal de drainage et l'infiltration (par défoncements aux explosifs) ne paraît pas être applicable en raison de la présence à faible distance, en sous-sol, d’une nappe phréatique.

Les sebkhas sont donc de gros facteurs de paludisme; elles sont nombreuses en Tunisie et posent des problèmes très difficiles à résoudre. M. Villain n’avait-il pas envisagé le déplacement de 2.000 indigènes vivant sur les bords de sebkha Sidi Saad ? Or, cette question de segrégation est souvent très délicate à traiter.

Chotts. — Les chotts se rapprochent morphologiquement des sebkhas. Mais, vastes bourbiers l’hiver, ils sont rapidement asséchés en saison chaude et ne semblent pas être des gîtes larvaires possibles,

Garaa et Merdja. — Dans un chapitre précédent, nous avons vu qu’elles étaient en nombre important en Tunisie. Le rôle des marécages, en matière de paludisme, est trop connu pour que nous ayions besoin de souligner leur importance comme gîtes larvaires.

En Tunisie, cependant, elles posent souvent des problèmes assez particuliers. Pour quelques indigènes (nat-

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tiers), les joncs qui poussent dans une garaa sont une source de revenus. À certaines époques ils viennent camper auprès d'eux pour faire leur récolte et naturellement s’impaludent d’abondance. Dans les années de sécheresse, au Cap Bon, par exemple, ces garaas sont les dernières ressources des cultivateurs qui, obligés d'abandonner les céréales, font du maïs et du sorgho; ils campent alors pour les semailles, le binage et la récolte dans ces bas-fonds humides ; l’année de sorgho sera dans le Cap Bon une année de fièvre (Docteur Comte). Il n’est Cependant pas étonnant de voir les indigènes, toujours négligents de leur état sanitaire, s'opposer souvent à la suppression de ces garaas, sources de bénéfices pour eux.

Le petit assainissement, en raison de l’abondance de la végétation n’en est pas toujours facile. Le grand assainissement se complique également en raison de l'alimentation même de ces marécages ; les eaux de pluie s’'emmagasinant dans un bas-fond plus ou moins imperméable ne sont pas en effet le seul mode d'entretien de l'humidité; très souvent s’y ajoutent des affleurements d'eau venus du sous-sol ou dus à la présence d’une source aux environs. Avant tout essai d'assainissement, il faudra donc toujours entreprendre une étude sérieuse hydrogéologique de la zone dangereuse et de ses environs sous peine d’un échec complet.

b) Les eaux domestiques

Il faut comprendre sous ce terme toutes les eaux, de quelque origine qu’elles soient, servant directement à

l’homme tant pour ses besoins personnels que pour les besoins de l’élevage, de la culture, de l’industrie, etc. : sources, fontaines, bassins, citernes, puits, abreuvoirs, canaux d'irrigation et de drainage (seguia).

On a toujours insisté sur le danger que constitue la moindre parcelle d’eau négligée dans un pays de paludisme. La Tunisie, pays de négligence bien souvent, fournit des exemples innombrables de foyers de paludisme entretenus par des eaux domestiques.

M. Villain a particulièrement souligné le danger que présentaient les puits en général. À Menzel Temime (Cap Bon), l’anophélisme ne commença à vraiment diminuer qu'après un paraffinage régulier et contrôlé des puits du village et de ses alentours. À la Marsa, à Tindja, entr’autres, les puits constituent la majorité sinon la totalité des lieux de ponte. Il convient d’ailleurs de préciser que les plus dangereux sont surtout les puits abandonnés et les puits aéromoteurs : les puits arabes {norias) avec seau de puisage (dallou) restent à peu près indemnes de larves grâce au brassage continuel auquel leur eau est soumise en raison du va et vient des récipients. M. Villain à ce propos à établi la statistique suivante : 65 % des puits modernes sont des gîtes larvaires, alors que 17,6 % des puits indigènes seulement hébergent des larves d’anophèles.

Le Docteur Comte signalait dans un article de la « Tunisie agricole » (Janvier 1931), que dans le Sahel, lors des années de cultures d’été irriguées par eau de puits, l'anophélisme était moins intense que lors des années de céréales, pendant lesquelles les puits ne sont pas uti-

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lisés.

Nous pouvons rapprocher de ces puits permanents les puits temporaires : oglets, tsmeds, hassis ou trous creusés par les indigènes, dans les Steppes en particulier, pour trouver de l’eau à faible profondeur : non comblés après usage, ils constituent à la première pluie un lieu de ponte très favorable.

Les sources, fontaines, bassins et citernes non protégés et dont l’écoulement est mal surveillé, forment autant de gîtes larvaires : il suffirait d’un entretien minime pour en supprimer les dangers.

Partout où existent des canaux d'irrigation ou de drainage, le risque de paludisme existe. Ces canaux exigent une surveillance constante, des soins de tous les instants : que l'écoulement se fasse mal, que le système des alternances (Sergent) ne soit pas observé, que la négligence les laisse déborder (ce qui arrive souvent, car l’indigène, la plupart du temps, inonde son jardin plus qu’il ne l’arrose) ces canaux deviendront un danger. Dans les oasis, dans les bled segui (région de cultures irriguées) il faudra donc un personnel de surveillance nombreux, une autorité suffisante, pour faire améliorer immédiatement toute séguia, tout drain négligés. A Tozeur, à El Hamma, par exemple, la population indi- : gène, sur l’instigation de leurs contrôleurs civils MM. Penet, Digoy, améliorant leur système d'irrigation et de drainage, obtinrent un amendement sensible de leur état sanitaire terriblement affecté.

Eaux stagnantes provoquées. — A côté de ces gîtes naturels ou que seule la négligence entretient, il en est

Or

qui sont fabriqués de toutes pièces par l’homme luimême : ils ne sont ni les moins dangereux, ni les moins nombreux. Toutes les excavations non comblées après usage, tous les écoulements d'eaux usées mal entretenus sont susceptibles de devenir des foyers de paludisme. « Dans quelques villes, la construction des égouts a été néfaste : faute de chasses convenables, il se forme à l’intérieur des canalisations, des poches d’eau alimentées par quelques fontaines, les moustiques y pullulent, ils y trouvent aussi un abri parfait contre la chaleur ou pour l'hivernage ». (Docteur Comte).

La construction des routes, des chemins de fer (à Ouchtata par exemple), dont les remblais s’opposaient au cours des oueds ou simplement à l'écoulement des eaux de ruissellement, a été pour une part importante dans la genèse de certaines épidémies palustres.

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