CHAPITRE I
Nécessité du Crédit agricole en Tunisie
La terre, qu'elle ait revêtu la forme de propriété collective où de propriété individuelle, a constitué l'un des premiers facteurs de là production.
L'agriculture a longtemps manqué des capitaux qui n’ont pas fait défaut à l’industrie ; aussi n’a-t-elle pas obtenu le rapide développement de cette dernière. Mais la France cependant, avec ses 60 millions d'hectares cultivés ou défrichés, grâce à l'association qui est la toute puissance de l’époque, peut être fière de son sol.
L'agriculture française, pour accroitre le rendement de ses récoltes doit désormais ne pas limiter son action à l'étendue territoriale qui est presque toute utilisée, mais développer la culture intensive, obtenue par le matériel et
Le
les procédés modernes, c'est-à-dire par de puissants capitaux.
La situation n’est pas la même en Tunisie. Ce pays qui, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, nourrissalt sans effort 6 à 7 millions d'habitants, produit aujourd'hui de quoi subvenir à la consommation d’un million et demi d'habitants.
La stagnation de la situation économique de la Régence et due à plusieurs causes (°).
Il convient de citer en premir lieu le grand nombre de terres données en antichèse pour süreté des prêts et l’indivision perpétuelle de la plupart des terres melk soumises de bonne heure au régime de la collectivité. Il en résulte que les créanciers antichrésistes ou les copropriétaires ne sont pas directement intéressés à l’amélioration du sol. Les mêmes résultats se produisent dans
(1) « L’Islam semble recommander la mutualité aux croyants, puisque nous lisons dans les Hadiths que le prophèle dans fses entretiens familiers avec ses compagnons leur disait « Les musulmans sont entre eux commes les bâtiments aux fortes assises, ils se soutiennent mutuellement» ces conseils paraissent cependant n'avoir reçu d'application pratique que par l'assistance aux indigents sous la forme d’un impôt obligatoire sur les riches, le zekat ou par l'institution des habous, fondations pieuses faites au profil des pauvres.
«Quant à des associations reposant sur la solidarité ou la mutualité, soit pour S'entr'aider dans une œuvre d'intérêt collectif: crédit, achal, vente où études, soit pour se secourir fraternellement dans le chomâge, les accidents, la maladie ou la vieillesse, nous n'en trouvons, du moins dans la Régence aucune trace. Ces idées devaient être portées en Tunisie dans les plis du drapeau Français. »
( Congrès de l'Afrique du Nord, 1908 — Rapport de M. de Warren — Depiacé page 212.
le cas de locations à court terme qui sont presque toutes consenties pour la durée d’une année agricole,
Les dévolutaires des biens habous qui occupent le quart du sol cultivé de la Régence se soucient également fort peu d'améliorer les méthodes de la culture. Ils sont parfois très nombreux et bien souvent leurs biens sont administrés par des mokadems inhabiles.
Enfin le régime du Khamessat qui sévit sur le plus grand nombre des petits agriculteurs indigènes qui n’espèrent aucune atténuation de leur sort est de nature à détourner de l’agriculture les efforts individuels de longue durée.
Un immense champ d'action s'offrait donc à l'activité de la petite colonisation française.
Mais ainsi que le faisait remarquer M. Pedebidou dans son rapport sur le budget Tunisien en 1906 «la petite colonisation ne peut se développer en Tunisie si les tenanciers ne possédent pas un capital d’une certaine importance. Pour une propriété de 30 à 40 francs l’hectare. Il leur faut à raison de 250 francs l’hectare, une somme de 8 à 10.000 francs, sinon, ils n’auront ni cheptel suffisant, ni abris pour leurs animaux; ils ne pourront faire ni canaux d'irrigation ni travaux de drainage : la culture des céréales sur un sol épuisé par les procédés primitifs des indigènes et jamais fertiisé par la moindre fumure, n’est rémunératrice qu'à la condition de préparer les labours de semailles après des labours profonds exécutés au printemps. C’est par ce moyen que l'Algérie a notablement augmenté depuis quelques années ses récoltes en blé, en orge et en avoine; une avance dont le
remboursement aura lieu à une échéance éloignée est ainsi faite à la terre
« Le colon, venu en Tunisie sans argent est bientôt la proie des usuriers, Le taux normal de l'intérêt y est de 10 à 12 °/ ; entre musulmans et indigènes, il peut monter à des taux invraisemblablez ; l'usure est la conséquence de la prohibition du prêt à intérêt par le droit musulman, elle s'exerce d’une facon détournée par la stipulation du remboursement d’un capital supérieur à la somme réellement prêtée »
«L'organisation du crédit agricole est donc indispensable pour vivifier la petite et la moyenne colonisation et favoriser le peuplement français. Elle doit profiter à la fois aux étrangers, aux Siciliens en particulier et aux indigènes. |
«Nous ne devons pas créer ici, dit justement M. Chautemps, une Irlande avec des gros propriétaires plus qu'aisés et des tenanciers dans la ruine.
« La richesse du colon français ne peut être faite que de la richesse de ses voisins indigènes et étrangers et non de leur pauvreté ou, pour mieux nous exprimer, le colon français ne sera riche que si tout le pays est prospère. »
Malheureusement, en agriculture, il y a lieu de distinguer les opérations à long terme qui immobilisent des capitaux importants et les opérations à cours terme qui exigent des capitaux circulants destinés comme les fourrages et les matières premières à être transformés en d’autres produits.
Les améliorations permanentes nécessitent de gros fonds de roulement. On peut dire en principe que, l’agri-
culture riche pouvant offrir des gages sérieux aux prêteurs est seule en mesure de jouir du crédit à long terme, sans lequel une riche production ne peut se concevoir.
Les opérations à long terme qui sont cependant les opérations dominantes de l’agriculture ont été autorisées en France, tout récemment, par la loi du 19 mars 1910 qui permet aux petits cultivateurs de contracter par l'intermédiaire des caisses de crédit rural existantes, des prêts d’une durée maximum de 15 ans et pouvant atteindre 8.000 francs, destinés à faciliter l'acquisition, l'aménagenament, la transformation et la reconstitution des petites exploitations rurales.
Il était de toute nécessité, sile Gouvernement Tunisien désirait réellement favoriser la petite colonisation française de laquelle nos protégés indigènes, recevront des enseignements si pratiques, que l’application de cette loi fut étendue à la Tunisie. Elle ne l’a été qu’en faveur des agriculteurs indigènes par l'intermédiaire des Sociétés de Prévoyance ainsi que nous l’étudierons plus loin.