‹ La Lutte Contre la LèpreChapitre 27 sur 50 · NOUS · texte numérisé non relu

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lépreux internés avec les autres indigènes et même de les retenir dans le périmètre qui leur serait affecté. »

Depuis qu'on à tenté d’interner les lépreux des Marquises dans l'ile de Puamau, les indigènes évitent autant que possible de se montrer aux médecins. | |

Le Dr Peyrot assure qu’au Soudan français l’isolement sera fort mal accueilli et très difficile à réaliser. Les - noirs sont méfiants et cachent avec soin tous leurs malades quis’adressent de préférence aux marabouts ou aux traitants qui vendent les médicaments. À Thiès (Sénégal) les lépreux se dissimulent et disparaissent dès qu'il s'agit de les diriger sur l’asile récemment créé à Sor: à Rufisque, ils se cachent depuis une tentative d'isolement dans un village, . tentative avortée d’ailleurs, tous les intéressés ayant réussi à s'échapper.

Dans l’Iide Française bien des familles, surtout chez les Métis, considèrent comme un déshonneur de compter des lépreux parmi elles; aussi les relèguent-elles au fond de leurs habitations.

(Les mesures d'hospitalisation et de prophylaxie générale, dit M. Lhomme, ne peuvent malheureusement s’appliquer qu'aux lépreux miséreux, de basse caste : il serait puéril de croire qu'on pénétrera au nom de l'hygiène dans les milieux indiens ou musulmans aisés et que l’on obligera leurs malades à se traiter. De ce côté, la lutte contre la lèpre, aussi bien que contre les endémies aiguës, telles que la variole et le choléra, est impossible. Il convient d’ailleurs de remarquer que c’est la population miséreuse qui stationne sur les places publiques, dans les marchés,

auprès des pagodes et des églises, harcelant Les passants

de ses lamentations, exhibant ses moignons et ses plaies, qui est la plus dangereuse. En isolant les vagabonds et les mendiants, on diminuera dans des proportions considérables les chances de contagion. »

Les lépreux de la Martinique et de la Guadeloupe redoutent tellement d'être envoyés à la léproserie de la Désirade qu'ils se cachent dans les endroits peu fréquentés. En 1897, M. Kermorgant fit porter la lèpre sur la liste des maladies devenues l’objet d'une mention obligatoire dans ces îles ; or, malgré le grand nombre de cas qui s'y produisent, on n’en avait encore signalé aucun en 1903. Cette réserve des médecins ne doit pas surprendre, car s’ils dénonçaient les lépreux ils seraient sûrs de perdre leur clientèle. Ne la conserveraient-ils point s'ils faisaient tous leur devoir ?

Selon M. Clarac, la lèpre fait de sensibles progrès à la Guyane, parce que fort peu des habitants croient à sa contagion. Dans certaines familles, aucune précaution n’est prise pour y soustraire les enfants sains. Cela explique les difficultés absolument insurmontables que rencontre, dans ce pays, l'application des règlements établis pour empêcher la propagalion du fléau. L’exécution intégrale des décrets sur l'isolemént des lépreux provoquerait une véritable révolte et les protestations ne viendraient pas seulement des familles atteintes, ce qui serait très explicable, mais aussi des familles indemnes. Un fait révélera mieux l'esprit populaire sur ce point. M. C..., fut avisé, il ya quelques années, que deux lépreux, habitant le bourg de R..., non seulement circulaient dans le village, puisant avec leurs mains ulcérées l’eau de la source qui ali-

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mente la population, mais encore exerçaient le métier de boulangers. Sur sa demande, l'administration fit venir ces deux lépreux à Cayenne, pour les y soumettre à l’examen d’une commission. C.., fut alors accablé de protestations, quelquefois injurieuses, et de pétitions signées des plus notables habitants ; sa situation devint tellement intolérable qu’il fut obligé de changer de résidence (1).

Il est donc de toute nécessité de faire pénétrer dans l'esprit des peuples les notions de la contagion et de la gravité de la lèpre. L'histoire du moyen âge, et l'extinction de la maladie par l'horreur qu’elle inspirait, démontre la grande valeur de cet élément de combat. Sans lui, tous les procédés, de douceur et de force, se heurteront à l'inertie, l'incurie et les idées fatalistes que la majorité des populations indigènes professent. Il faut qu'elles cessent d'attribuer au châtiment du ciel ou au hasard du sort les maux qui les assaillent. La vulgarisation des idées de contagion fera réussir la question de l'isolement plus vite et mieux que les mesures les plus sagemené conçues, exécutées avec le plus de zèle. La plupart des médecins de l'Inde et de l'Orient sont d’avis que les méthodes de contrainte amèneront les lépreux à se cacher et seront par suite dangereuses tant que les peuples n'auront point compris la nécessité de l’internement.

Partout où l'islamisme a pénétré, ses larges préceptes de charité seront un obstacle redoutable à l'initiative des

médecins. Pour les musulmans, la lèpre n’est point une

1. Clarac. « La lèpre à la Guyane française ». Annales d'Hyg. et de Méd. coloniales, 1902.

maladie qui entraine l’impureté, le lépreux est admis à la prière ; aucune mesure n’est prise contre lui, même aux périodes avancées de l'affection ; ce n'est plus un pariah, mais un malheureux que le sort a frappé, et qui ne doit être abandonné de personne. Cette manière d'envisager la. lèpre peut avoir des conséquences d'autant plus funestes que l’islamisme gagne partout duterrain.

Beaucoup pensent d’ailleurs qu’il sera toujours extrèmement malaisé de faire entrer une femme musulmane, seule, dans un asile.

Fidèles à leurs habitudes, les Anglais n’ont pas soumis toutes les populations de leur empire à une législation uniforme ; leurs actes, rédigés sur place, sont appropriés aux temps, aux lieux, aux races et aux mœurs.

« On ne saurait, écrivaitM. Kermorgant, procéder d’une manière identique vis-à-vis des peuples, qui diffèrent tant par les mœurs, les coutumes, les croyances, les préjugés, toutes choses dont il faudra tenir compte et qui exigeront des mesures spéciales ; c’est là une affaire de tact et de doigté qui ne pourra être résolue que sur place. Dans certaines de nos possessions, en. Indo-Chine par exemple, la tâche sera plus facile que partout ailleurs, parce que, de temps immémorial, les Annamites ont compris la nécessité de reléguer leurs malades dans des léproseries, dans des villages particuliers et qu’une certaine somme est prévue aux budgets provinciaux pour subvenir à leurs besoins. De plus, ils redoutent beaucoup la contagion. Or, les lépreux, nomades par tempérament, quittent facilement leurs villages, pour se répandre sur les routes et dans les marchés

où ils rançonnent leurs concitoyens, menaçant les uns

d'aller dans leurs villages s'ils Iur refusent ce qu'ils désirent, se faisant attribuer par les autres ce qu'ils convoitent, en posant simplement leurs mains mutülées et suppurantes sur les denrées qu'ils ont choisies et que l’on s'empresse de leur abandonner. Il est à présumer qu’en présence de ces faits, qui se passent journellement, les Annamites n'hésiteraient pas à consentir de nouveaux sacrifices et à élever le taux des subsides qu'ils accordent aux lépreux s'ils étaient certains d'être à jamais débarrassés de ces véritables Lyrans.

« Il n’en sera malheureusement pas de même partout ; aussi est-il urgent de ne pas se laisser arrêter par des difficultés prévues d'avance et de rechercher le moyen le plus pratique pour arriver à ce que les lépreux demeurent aux lieux qui leur auront été assignés. Il faudra tout d'abord leur défendre l'accès des villes etdes marchés et les obliger à panser leurs plaies, pour éviter qu'ils en sèment partout le contage. L’isolement auquel ilfaudra arriver pour faire œuvre utile nécessitera de grosses dépenses, car il faudra subvenir à tous les besoins des lépreux, et mettre à leur disposition de vastes terrains bien choisis où ils pourront se livrer à la culture, pour tromper l'ennui et améliorer leur alimentation. Ce qu'il faut surtout éviter, c'est qu'ils se livrent à l'élevage de certains animaux, qui sont ensuite vendus sur les marchés, au risque de contagionner ceux qui s’en sont rendus acquéreurs.

«Le péril est grand pour l’avenir de nos colonies ; aussi ne saurait-on se laisser arrêter par les dépenses à prévoir,

en refusant aux malheureux lépreux un certain confort,

en échange de leur liberté, qu'ils devront sacrifier pour le bien général.

«Cestdans nos possessions lointaines qu'il faut combattre la lèpre, si nous ne voulons pas nous réveiller un jour en face du même fléau dans la métropole, qui, faute de mesures prises dans les foyers d'origine, courrait le risque d’être contaminée par les apports successifs d'outre-mer. Le fléau est menacant ; à force de frôler le danger, on finit par s’y habituer et n’y plus prendre garde. La seule barrière à lui opposer, c’est l'isolement des malades dans des établissements spéciaux. »

IT. — Mesures provisoires

Quand l’internement général des lépreux ne pourra se faire d'emblée dans un pays, on adoptera une série de mesures qui diminueront les chances de contagion. Il faudra porter à la connaissance du public, au moyen d’affiches, rédigées en français et en langue vulgaire et accompagnées de photographies, les signes apparents de la lèpre, les dangers de la contamination et les moyens de s’en prémunir. On éclairera particulièrement les Européens sur le péril qu’ils courent en se laissant approcher par les lépreux. Trop souvent les colons laissent des indigènes, porteurs de tubercules ulcérés, s'installer sous leurs vérandahs pendant des heures el jouer avec leurs enfants ; ils ne craignent point de faire du commerce avec eux et d'y recourir pour une foule de pelits services. À force de vivre côte à côte avec les lépreux, ils finissent par négliger les précau-

tions les plus élémentaires, inconscients du danger qui les

menace el qui les frappe hélas ! avec une fréquence croissante. Il faudra leur conseiller de soumettre les indigènes à une visite médicale avant de les prendre à leur service.

On recommandera au peuple l'observation de la plus grande propreté ; on s’efforcera de faire disparaître cerfaines pratiques particulièrement redoutables : celles de plonger les mains dans le plat commun et de se passer la pipe ou les cigarettes de bouche en bouche. Il faut que tous sachent que la lèpre est engendrée par la lèpre et non par les sortilèges des sorciers ou par le courroux d'Allah.

Les agents de police, les surveillants des marchés, les conducteurs des trains ou des voitures publiques, les prètres, les pharmaciens, les autorités locales et les notabilités devront posséder une certaine Connaissance de la maladie, Pour reconnaître ceux qui en sont alteints et les signaler.

Tout médecin des colonies fera un stage dans une léproserie, pour s'exercer au diagnostic clinique et bacté-riologique de la lèpre ; car les cas atypiques et les formes initiales demandent de la part du praticien une expérience particulière pour être dépistés.

Ces médecins porteront Spécialement ieur attention sur la jeunesse des écoles ; les élèves seront visités. régulièrement, mais à des époques indéterminées. Les suspects seront exclus et mis en observation.

On à vu des enfants lépreux contaminer les petits camarades qui partageaient leurs jeux. Dans beaucoup d'écoles, les élèves ont la mauvaise habitude de boire tour à tour aux robinels des fontaines et de se prêter leurs gobelets. Ces robinets devront être placés à un niveau assez élevé

pour qu'aucun enfant ne puisse les toucher de ses lèvres ;

au besoin, leur extrémité sera garnie d'une sorte de défense. Le jet sera mince el sa courbe calculée de telle sorte qu'on puisse boire à la régalade. On supprimera les gobelets, sauf dans les classes enfantines, où chacun aura le sien.

Les prisonniers, les miliciens, les agents de police indigène seront de même périodiquement visités. Des cachots spéciaux seront réservés aux criminels lépreux, dans les prisons, pour éviter d’en faire des centres d'infection. On surveillera les foires, les marchés, et tous les lieux de rassemblement. Il sera interdit aux lépreux de se baigner. de laver du linge ou des vêtements, de puiser de l'eau dans les ruisseaux, les fontaines et les réservoirs publics; l'usage des voitures publiques et des wagons, le logement dans les hôtels garnis et les caravansérails leur seront défendus, sous peine d'amende ou d’emprisonnement.

Bien des lépreux, sans asile, font des marchés leur demeure habituelle et couchent, la nuit, sur les étals où l'on débitera, le lendemain, les denrées. Il n'y a pas besoin d’insister sur la nécessité d'éloigner de ces lieux ces malheureux, qui sèment d'autant plus aisément les bacilles qu'ils laissent à nu leurs plaies suppurantes, afin d'apitoyer sur leur sort.

Les livres des bibliothèques publiques peuvent devenir un danger quand ils sont prèêtés à domicile. Le lépreux qui a reçu une certaine culture et quine peut ni trayailler ni se promener par les rues doit passer la plus grande partie

de son temps en lecture ; les pages feuilletées par ses

doigts ulcérés peuvent transmettre les germes de la maladent 1

Les logements des lépreux devront être désinfectés avant qu'on n'y laisse habiler des personnes saines.

La vaccination ou la variolisation de bras à bras seront rigoureusement défendue.

On n'admettra à un emploi quelconque que des indigènes munis d'un certificat sanitaire, renouvelable tous les six mois. Tout contrat d'engagement ou de rengagement d’un travailleur devra, pour être valable, être accompagné d’un certificat attestant que l’engagé est indemne de lèpre.

Dans les colonies de déportation. on n’accordera la libération, l'envoi en concession ou la relégation individuelle d'un condamné qu'après s'être assuré qu'il n'est pas lépreux.

On interdire aux lépreux tous les métiers qui les mettraient en contact avec des aliments, des boissons, des médicaments et des objets destinés à des personnes saines. Déjà au moyen âge, il leur était défendu d'entrer dans les moulins, de boire aux fontaines ou de s'y laver, d'élever des animaux pour la boucherie et de lies vendre : ils n’allaient ni aux marchés nidans les tavernes.

Ils ne pourront être boulangers, pâtissiers, bouchers, cuisiniers, laitiers, porteurs d'eau, jardiniers, on ne les emploiera pas à la fabrication ou à la vente du labac, des cigarettes, des cigares ni à la préparation de l’opium ou du bétel. Ils ne trairont pasles vaches et ne vendront pas d'œufs ni de volailles.

A Cayenne, un jardinier envoyait tous les jours au mar-

ché des paquets de radis et d'autres légumes, qu'il prépa-

rait lui-même avec ses mains mutilées. Une vieille femme, morte à l'Acarouany, fabriquait avant son internement et depuis de longues années des biscuits dont elle pétrissait la pâle avec ses doigts tronqués et suppurants ; elle les confiait à une petite fille, qui allait les vendre dans les rues. Le D° Pain dut faire interner un boucher lépreux qui, depuis deux ans, débitait dela viande avec ses mains ulcérées.

M. Raynaud connaissait à Alger deux lépreux qui vendaient des gâteaux et des arachides, devant le square de la ville le plus fréquenté par les enfants. A Lisbonne, un garçon de laiterie, chargé de traire les vaches, avait les mains couvertes d’ulcères ; en l’absence de toute législation, malgré les protestations de M. Falcao, il a continué d’ensemencer de bacilles le lait qu'il vendait.

On défendra aux lépreux la vente des jouets, des ustensiles de ménage, des livres et des journaux. M. Falcao rapporte que, dans la rue la plus animée de Lisbonne, où la société élégante fait son tour de promenade l'après-midi, il vit un jour un marchand de billets de loterie essuyer les tubercules ulcérés dont sa figure et ses mains étaient pleines avec un billet, dont il criait le numéro, en promettant le gros lot à qui l'achèterait (1).

On veillera à ce que les lépreux n’exercent point les métiers de tailleur, de blanchisseur et tous ceux dans lesquels on manie le linge ou les vêtements.

On ne saurait trop conseiller à ceux qui vivent aux colo-

niés de faire laver leur linge à domicile et sous leurs

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