IV. — Des léproseries en général
« Jeconséille, disait Ambroise Paré, que lorsqu'on voudra séparer les lépreux, on le fasse le plus doucement possible, ayant mémoire qu'ils sont semblables à nous ; s’il plaisait à Dieu, nous serions touchés de semblable maladie, voire encore plus grave. Etil les faut admonester que, combien qu'ils soient séparés du monde, toutefois ils sont aimés de Dieu, en portant patiemment leur croix. »
Les lépreux d'aujourd'hui, qüi sont moins touchés’ de la foi, jugeraient peut-être que Dieu leur manifeste son amour d’étrange sorte et, sans doute, ils se résigneraient mal à leur sort, si les hommes ne s’ingéniaient à le leur rendre supportable. Il convient d’ailleurs, de ne point
oublier que les lépreux sont des victimes, non des coupa-
bles et de les considérer avec Sympalhie, mais non pas avec cette haine, cette terreur et cet esprit de proscription que la société, dans tous les temps leur a trop souvent montré. Une léproserie moderne doit offrir aux malades des conditions d'existence telles qu'ils se fassent une Joie d'y pouvoir entrer et qu'ils aiment mieux Y séjourner aux dépens de leur liberté et jouir d'un grand bien-être dans l'enceinte de cet asile, que de vivre indépendants hors de là. Il vient un moment dans la vie de tout lépreux, où il serait content de trouver un asile, pour y finir sa misérable existence. Beaucoup y entreront volontairement, et par crainte de semer la contagion parmi les êtres qui leur
sont chers ; pour les autres, hélas ! il faudra employer la force, car si intéressant que soil le sort d’un individu, celui de l'humanité, l’est bien davantage et ne saurait lui-être sacrifié. Du moins, il faut espérer que, transplantés dans un entourage qui les Salisfait, ayant à leur disposition des travaux et des distractions appropriés, bien logés et nourris, traités avec Soin, les patients seront tentés de se faire interner, même dans les cas où ils Pourraient continuer encore à lutter pour la vie. Ce bien-être est réellement le plus maigre dédommagement que la société puisse offrir à ces malheureux pour le sacrifice de leur liberté.
« Le meilleur moyen pour venir en aide aux lépreux et adoucir leur sort, dit Zambaco Pacha, c’est d'instituer des colonies agricoles. Ces déshérités Y vivent en toute liberté, dans les meilleures conditions possibles, occupés, chacun selon ses aptitudes et autant que son état de santé et ses mutilations le permettent, à un travail modéré et récréatif ; ils montrent beau-
Coup d’empressement à s’y employer, au lieu de rester dans une
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oisiveté qui influe profondément sur leut moral ; d’autant plus que l’administration, après avoir prélevé sur le produit de leur travail, une part pour leurs frais d'entretien, leur octroie quelque petit pécuie, en guise de boni, pour leurs menus plaisirs. La vie à la campagne, dans de bonnes conditions d'hygiène, sans souci de la lutte pour l'existence, suffit souvent, en dehors de toute médication, pour arrêter les progrès de la lèpre, pour la faire reculer etmême pour amener la guérison, chez quelquesuns de ces pauvres pariahs (+).
Il est indispensable qu’un médecin soit attaché à l'établissement ou qu'il y fasse tout au moins de fréquentes visites, car si on n'a pas encore trouvé le remède qui guérit la lèpre, il en est quelques-uns dont l'administration semble produire des temps d’arrêt dans la maladie. Appliqués avec méthode, ils ont amené la cicatrisation des ulcères et les lépreux ont pu voir dans cette régression du mal un acheminement vers la guérison. N'oublions pas qu'il faut aussi soigner leur moral, à cause du grand malheur qu'il y a pour eux, à être séparés de leurs familles et de leurs occupations journalières. Il serait inhumain de leur ôter toute illusion et de les abandonner à leur misère, quand ils sacrifient leur liberté, pour sauver l'humanité du pire fléau qui la menace.
Ce qui s’est passé à l'ile Art, où l'on avait interné la plupart des lépreux Calédoniens, nous montreles résultats déplorables d’un pareil abandon. La direction de l'établis-
sement avait été confiée à un missionnaire, qui était assisté