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XII. — La vie des lépreux dans les léproseries

S'il est un devoir auquel la société ne puisse se soustraire. c'est bien celui d’adoucir le sort des malheureux qu'elle enferme comme des criminels, au nom de son intérêt supérieur, Une léproserie n’est pas une prison, mais un sanatorium et les internés y doivent goûter tous les avantages de la liberté, sauf celui d’en sortir. Dans les

établissements maritimes, les lépreux choisiront librement le village où ils veulent vivre et leurs compagnons de chambre. On leur procurera des travaux et des distractions, pour lutter contre ce découragement invincible, qui, trop souvent, abat ces infortunés et rend leur vie pareille à celle d’un condamné à une mort lente et inévitable.

« Le lépreux, dit M. Jeanselme, conserve toute sa luci dité jusqu’à sa dernière heure, maïs une apathie étrange s'empare de lui ; il recherche la solitude et son visage exprime la tristesse ; plongé dans une profonde stupeur, il assiste, indifférent, sans optimisme ni terreur, à la décomposition graduelle de son corps. »

La monotonie de la vie dans un asile est quelque chose de terrible. S'ils étaient livrés à eux-mêmes, les internés passeraient toute leur existence à manger, à boire, à s'é-

tendre au soleil et à dormir ; une pareille vie amènerait

des querelles sans fin parmi eux et serait déplorable pour.

leur moral comme pour leur santé ; c’est un principe de bon gouvernement que de leur donner toute facilité pour

employer leur temps utilement. Rien nest meilleur à ce

point de vue que les colonies ÉÉLRE si faciles à établir

sous les tropiques.

Il ne faut pas croire, en effet, que le lépreux soit incapable de travailler : sa puissance de production est seulement diminuée. Dans les Antilles, avant qu'on les internât, ils trouvaient à s’employer comme ouvriers de seconde classe ; ils gardaient les moutons et se livraient à des occupations peu fatigantes dans les plantations. La superstition même leur venait en aide : « Les bergers sans doigts portent bonheur. » ‘(Ehlers.) Le travail sera pour les internés qui pourront s'y livrer, ‘un véritable bienfait ; il augmentera les échanges dans leur organisme, réagira contre les progrès de l’atrophie musculaire, relèvera leur courage, et rendra les jours moins longs, en détournant leur pensée de leurs maux. Il leur permettra de contribuer à leur entretien, d'améliorer leur ordinaire et d’amasser un petil pécule pour se procurer quelques plaisirs. A la Trinité, dans l’asile de Cocorite, on fait travailler les malades au jardin, dont l'étendue est d’ une dizaine d’acres. La récolte sert exclusivement à leur alimentation et ne doit pas être vendue ; mais on en estime la valeur en argent, dont la moitié revient à l'asile et l’autre à l'ouvrier.

On pourrait classer les intéressés selon leur aptitude au

travail et les payer comme des ouvriers de deuxième et

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de troisième classe, en déduisant leur entretien de leur salaire.

Parmi les hommes, les plus valides se livreront aux travaux des champs: ils cultiveront le riz, le manioc, le maïs, les patates, etc. ; ils aideront à l'entretien de la léproserie et à la construction de nouveaux bâtiments ; ils seront manœuvres, terrassiers, gardiens, infirmiers, etc.

Les autres élèveront des volailles et soigneront les bestiaux ; ils cultiveront des légumes, des fruits, des fleurs, aux alentours de leur case ; ils carderont la laine, tisseront la toile et fabriqueront des nattes, des paniers, des filets de pêche, etc. On évitera la manipulation des récoltes par des doigts ulcérés ; les légumes el les fruits seront mangés cuits ; aucun produit de culture ne sera exporté de l'asile, ni aucun objet fabriqué, qui ne soit d’abord stérilisé.

Les femmes feront la cuisine, le blanchissage, les réparations du linge et des vêtements, elles prépareront les objets de pansement et soigneront les plus malades.

Il en est, hélas ! un grand nombre qui sont incapable de se livrer à aucun travail et de s’aider eux-mêmes ; on les traitera dans des pavillons ensoleillés, avec la plus tendre sollicitude.

On s’attachera à respecter les coutumes des indigènes et on leur donnera toute facilité pour accomplir les rites de leur religion. On s’efforcera de les distraire par des jeux et des fêtes. On leur donnera le goût du jardinage et de la pêche, quand elle est possible. Ils apprendront à lire et à coudre ; on leur prêtera des livres et on leur fera des lectures, accompagnées parfois de projections. S'il en est qui aient des talents, on leur enseignera à les cultiver,

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pour l'agrément de tous. A l'asile de Médan, on fait entendre aux lépreux de la musique indigène et dans certaines institutions de l'Inde, il y a des troupes de jeunes garçons, qui jouent les drames sacrés, pour la plus grande joie des pauvres malades. Enfin on ne négligera rien pour rendre à ces déshérités leur internement supportable et pour détourner leur pensée de leur terrible mal.

Ainsi leur vie ne sera point sensiblement différente de celle que mènent les autres hommes. Il faut qu’on puisse appliquer à toute léproserie ces mots d'un voyageur sur la léproserie de La Trinité : « Elle m'a fait l'impression

d’un village habité par des gens aisés. »

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