‹ La Lutte Contre la LèpreChapitre 47 sur 50 · Jeanselme. La Lèpre en France et aux Colonies · texte numérisé non relu

Jeanselme. La Lèpre en France et aux Colonies

mètres par terre, mais, jusqu’à ce jour, il n’existe encore au— cune route ni aucun sentier réunissant ce village à laléproserie. Mana est situé sur la rive gauche du fleuve de même nom et à 14 kilomètres de son embouchure : des goélettes de 15 à 30 tonneaux le mettent en communication constante avec Cayeune, qui en est distant de200 kilomètres dansle sud-sud-est : une route par terre réunit ces deux agglomérations et a une longueur de 218 kilomètres ; cette route, sur une longueur de 126 kilomètres, de Cayenne à Ivacambo, si elle n’est guère carrossable, est du moins praticable aux cavaliers et aux piétons ; mais, à partir de ce dernier point, les sentiers sont difficiles pendant tout l’hivernage, où des marécages à traverser et des rivières à franchir les rendent impraticables.

Comme on le voit par ce court abrégé, il serait difficile de rencontrer un emplacement mieux approprié et remplissant à ce point les conditions multiples nécessaires à une léproserie ; malheureusement, en dehors des logements du médecin directeur, des sœurs et de l’agent comptable, qui sont relativement confortables, en dehors également d’un magasin et d’une boulangerie assez bien installés, l'hôpital proprement dit, la partie réservée aux malades, laisse fort à désirer. Il se compose de deux bâtiments de 20 mètres de longueur sur 5 mètres de largeur, destinés l’un aux hommes, l’autre aux femmes; ce sont deux hangars en planches, formant intérieurement une salle à plafond bas, véritables couloirs où sont alignés sur deux rangs ce qui sert de lit aux malades : chaquelit est constitué par trois planches, reposant sur deux tréteaux de bois, et parune couverture de laine. Chacun de ces bâtiments ne peut guère contenir normalement qu’une dizaine de malades ; ils étaient 19 il

y à quelques années, mais la Guyane compte plus de 300 lépreux

qui, si les règlements étaient appliqués, devraient tous être internés à l’'Acarouany.

Ces divers bâtiments sont disposés de telle façon que ceux réservés au personnel et aux annexes de l'hôpital sont situés près de la rivière etqu’entre ces derniers et la forêt qui l'entoure des trois autres côtés se trouvent ceux réservés aux malades: on voit que par cette dispositton l’hôpital peut être augmenté facilement en prenant sur la forêt et qu'il serait facile de séparer la léproserie en deux quartiers distincts, au moyen d’une barrière quil serait défendu aux malades de franchir ; ils ne pourraient ainsi pénétrer dans le quartier des services, ni aller se baigner dans la rivière, ni aller yÿ laver leur linge. Il est à remarquer également que la brise d'est étant la brise qui balaie presque toujours le plateau de l’Acarouany, le quartier du personnel est rarement sous le vent des lépreux.

Ces malheureux, au lieu d’être entassés pêle-mêle, devraient êtredivisés en catégories suivant le degré de gravité de leur état

Il n’y a encore que quelques années, ceci paraîtra extraordiuaire, l’hôpital n’était muni d'aucun cabinet d’aisances : un trou creusé en terre derrière chacun des deux grands bâtiments servait à cet usage ; inutile de dire que les malades ne se donnaient pas la peine d’y aller et faisaient souvent leurs besoins là où ils se trouvaient, les plus valides utilisant les fourrés épais avoisinant les constructions.

Au point de vue de la nourriture, tout est défectueux ; l’arrêté de 1892 leur octroie généreusement, du moins sur le papier, une nourriture hygiénique, saine et abondante ; en réalité les créoles mangent des salaisons pendantsix jours ; 4 jours de bacalian (morue de mauvaise qualité), 1 jour de bœuf

salé, 1 jour de lard salé. Le septième jour la salaison est

remplacée par 200 grammes d’endaubage, Les Européens sont plus favorisés et ne mangent des salaisons que quatre jours par semaine. Mana, malgré son importance, ne saurait fournir la viande fraîche nécessaire à l'hôpital ; on y tue à peine un bœuf par mois ; il faudrait pour bien faire établir un parc à bestaux, ainsi qu'un poulailler, dans les dépendances de l’hôpital.

Que dirons-nous des améliorations à apporter du côté médical ? Non seulement l'asile est dépouvu de salle d'autopsie et d’un laboratoire, mais les instruments de chirurgie n’existsient pas il y a quelques années, et pour comble, l'administration vient, paraît-il, de supprimer le médecin résident.

À qui attribuer cet état de choses? sinon à l’apathie de l'administration, qui, de temps en temps, lorsque le mal a augmenté notablement, se contente de prenäre des mesures sur le papier, mais laisse ces mesures inappliquées. Depuis qu'a paru le travail de M. Clarac, on n’a rien amélioré à la léproserie de l’Acarouanyÿ. La Guyane a honte et peur de sonder sa plaie : elle opposera toujours au moins la force d'inertie aux

mesures énergiques qui pourraient entraver la marche du

fléau (r).

Si nous avons examiné les fautes accumulées dans cette léproserie de la Guyane, c'est avec l'espoir que bientot elles ne seront plus qu’un mauvais souvenir, un enseignement du passé, dans tous les pays où la France a le droit

de parler et d’agir.

1. Jeanselme et Tissier, Revue de Médecine et d'Hygiène tropicales, juin 1908.

a MAO

S'il a fallu trois siècles au moyen âge, pour arrêter les ravages en Europe, n'est-il pas à craindre qu'il n’en faille bien davantage pour la faire disparaître d’un monde, où les lépreux sont pour le moins cinq cent mille ? Que cette pensée ne paralyse point nos efforts ! Dans les neuf dixièmes des territoires infectés, on n'a pas encore compris toute l'étendue du péril et la nécessité de s'en protéger. Quand chaque pays aura pris conscience de son intérèt, de son devoir ; quand tous auront assuré l’arrèêt des malades aux frontières et leur isolement à l'intérieur, on verra le fléau s'’affaiblir et s’éleindre avant moins de cinquante ans.

Un pareil succès ne saurait être obtenu que par l'internement des lépreux ; la réclusion, qui serait une utopie pour la tuberculose, à cause du grand nombre de ses victimes, s'impose absolument pour la lèpre, maladie plus restreinte et plus fatale. Mais de quelle droit la société s’en ira-t-elle arracher l'un des siens à lous les intérêts de la vie, pour le reléguer, comme un malfaiteur, loin des lieux habités ? Hélas ! la lutte pour l'existence s'impose aux espèces comme aux individus. Quoiqu'il faille voir dans le lépreux une victime innocente de la destinée, sa présence au milieu de ses concitoyens est pour eux un danger ; et, si émouvant que soit le malheur d'un être humain, notre raison s'indignerait qu'on lui pût sacrifier des milliers de ses semblables. Toute la noblesse de l'humanité vient de ses sacrifices pour l'avenir, deses efforts incessants pour diminuer dans le monde la somme immense des souffrances humaines. Quel lépreux à l’âme élevée, s’il aime véritablement les siens, voudra risquer de vouer ces chers êtres à son lamentable destin? S'il n’en a point souci, c’est un

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égoïste, qui ne vaut pas de nous attendrir : les persécutions, la maladie, la mort, les pires douleurs frappent chaque jour des hommes autrement généreux. Mais s’il renonce aux biens les plus précieux, s'il fait abnégation de soi-même, qu’il est digne d’estime, et son sort de pitié !

« En vain, dit le lépreux de la cité d'Aoste, quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et des malheurs inséparables de l'humanité ; mon cœur se refuse à les croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et vertueux ; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errant ensemble dans des bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prètent leur ombre, éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur sort me semble plus digne d’envie, à mesure que le mien est plus misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont souffle dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexpliquable et le sentiment conius d’une félicité immense dont je pourrais jouir et qui m'est refusée. Alors je fuis ma cellule, j'erre dans la campagne, pour respirer plus librement. J'évite d’être vu par ces mêmes hommes que mon cœur brüle de rencontrer ; et, du haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine, je leur tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l’avouerai-je ?

j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt,

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