‹ La lutte contre la misèreChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

COMBINAISON DES AVANTAGES DE LA CAISSE DE RETRAITES ET DE LA MUTUALITÉ. — RÉSULTATS DEJA OBTENUS. — CERTITUDE DU PROGRÈS DANS L'AVENIR. NÉCESSITÉ SU- PRÊME DE L'UNION ENTRE LES HOMMES POUR LA SOLUTION DES QUESTIONS SOCIALES.

Nous avons indiqué l'esprit et la portée des mesures nécessaires pour lutter énergiqueraent contre la misère en tirant tout le parti possible de la Caisse de Retraites et des Associations mutuelles. Peut-être, quelques-uns trouveront-ils ces mesures bien modestes, bien insuffisantes.

On fait briller souvent aux yeux des masses, nous le savons, de plus brillantes conceptions, de plus séduisantes théories. Nous nous bornerons à dire : dans l'étude des questions sociales, une extrême prudence s'impose au législateur. Il s'agit là des plus nombreux, des plus graves, des plus chers intérêts,

de la chair de notre chair et du sang de notre sang. En ces matières, toute erreur peut avoir d'effroyables conséquences ; sur un pareil terrain, la crainte, une certaine timidité même sont salutaires ; seule, l'ignorance y saurait être audacieuse. Nous n'avons pas trouvé de formules pour résoudre en quelques jours, en quelques mois, ni même en quelques années, des problèmes qui agitent le monde depuis des siècles et qui l'agiteront sans cesse; personne, d'autre part, n'est venu nous en offrir de sérieuses et personne ne viendra, par la très simple raison que ces formules n'existent pas.

Il faut se résigner à réaliser peu à peu, sur tel ou tel point, la somme de bien compatible avec l'état des mœurs ; c'est ce que la Chambre a fait récemment pour les Caisses d'Epargne, c'est ce que nous lui proposons pour les Associations de prévoyance mutuelle et pour la Caisse de Retraites.

L'avenir de la Démocratie nous paraît lié à celui de la Mutualité, au développement de la Mutualité combiné avec celui de la Caisse de Retraites. Dans l'état actuel de nos mœurs et de la science, nous ne connaissons pas de moyens plus efficaces pour diminuer la misère.

Nous voudrions qu'on étendit le principe des associations mutuelles à tous les besoins, à toutes les situations (1); la seule objection de fond qu'on puisse élever contre elles et contre la Caisse de Retraites, c'est que tout le monde ne peut pas en profiter, parce que tout le monde ne peut épargner; cette objection n'est ni nouvelle, ni de nature à nous décourager. Tant qu'on n'aura pas réussi à établir l'égalité des facultés entre les hommes, tant qu'on n'aura pas détruit l'erreur et chassé le vice de notre société, la misère aura sa triste place au milieu de nous : c'est une dure loi à laquelle, hélas ! nous ne pourrons jamais nous soustraire complètement ; il faut avoir le courage de le reconnaître, de le dire et ne pas bercer les hommes d'illusions dangereuses. Mais les faits, les chiffres ne sont-ils pas là pour prouver qu'en matière sociale aucun effort n'est inutile? La Caisse de Retraites a déjà mis cent vingt mille vieillards à l'abri du besoin ; elle prépare actuellement des ressources à plus de cent mille autres. En 1853, nos Associations mutuelles ne protégeaient

(1] L'association générale mutuelle des médecins de France, fondée par Orfila et Kayer, a donné les meilleurs résullats ; elle est un frappant exemple de Futilité des Unions que nous voudrions autoriser.

12,000 personnes contre la misère; elles en protègent aujourd'hui près de 1,100,000; leurs fonds de réserve s'élevaient, il y a trente ans, à 12 millions ; ils dépassent aujourd'hui la somme de 56 millions. Leurs fonds de retraites étaient nuls en ce temps-là, et elles n'avaient pas même le droit d'en constituer, car le décret de 1852 leur défendait de promettre des pensions ; ces fonds, dont la création ne remonte qu'à 1856, s'élevaient, en 1880, à plus de 38 millions. La fortune totale des sociétés mutuelles n'est pas loin d'atteindre 100 millions (1).

Ces chiffres ont leur signification, et cependant, qu'on le sache bien, la mutualité est encore chez nous absolument dans l'enfance. A ceux qui le nieraient, nous répondrions : Regardez au delà de la Manche ! Voyez les six millions de travailleurs anglais groupés autour de leur trente mille sociétés et possédant ensemble un capital qui dépasse 700 millions !

C'est ici le lieu de répéter un mot justement célèbre : « L'histoire interdit le désespoir. » Oui, il est prouvé que, sauf de douloureuses exceptions aux-

1 Le chiffre de 1880 est 94,556,372 francs (statislique officielle du Ministère de L'Intérieur),

quelles la bienfaisance doit seule pourvoir, l'ouvrier, le salarié, peuvent épargner pour abriter leur famille contre les maux de la vie ; éclairés par l'expérience, guidés par la science, secondés par la loi, encouragés par les pouvoirs publics, ils avanceront de plus en plus dans cette voie ; nous avons le droit de répéter à la démocratie républicaine : Courage ! confiance !

Au fond, nous touchons ici à la question même du progrès. Est-ce que Ton peut mettre en doute l'amélioration constante de la condition humaine ? Est-ce que cette société du xixe siècle ne s'avance pas résolument, et je dirai à pas de géant dans la voie du progrès? Est-ce que par hasard, on entendrait assimiler la situation présente à un passé déjà bien lointain?

Je ne veux pas refaire ici des tableaux souvent tracés de main de maître ; je ne veux pas rappeler La Bruyère comparant les paysans français du xvn° siècle à ces « animaux farouches, noirs, livides, vivant de pain noir, d'eau et déracines», ni Vauban, ce grand esprit et ce grand cœur, disant que, dans la France de Louis XIV, il n'y avait pas dix mille familles aisées, qu'un dixième de la population mendiait, que cinq dixièmes souffraient, que quatre

dixièmes vivaient à peine convenablement. Non, ne remontons pas si haut !

Mais ignore-t-on qu'il y a moins de cent ans, nos pères, les travailleurs de ce temps-là, la masse de la nation, étaient dans la plus déplorable situation? Ne sait-on pas qu'à la fin du xvme siècle il fallait arrêter d'un seul coup 50,000 mendiants, qu'il y en avait 12,000 à Rouen et à Tours, 120,000 à Paris, sur 600,000 habitants ! A-t-on oublié qu'à Lyon, vers le môme temps, il fallait garder à vue 20,000 ouvriers manquant de travail, pour les empêcher d'émigrer, d'aller chercher ailleurs le pain qu'ils ne trouvaient plus dans la patrie ? Qu'on se souvienne de cet hôpital où Ton trouvait un jour, dans le même lit, six enfants atteints de maladies contagieuses et de cet autre où neuf vieillards croupissaient sur un grabat infect, dans du linge corrompu 1 Est-ce que, vraiment, la face de notre pays, de notre société, n'a pas changé depuis? Est-ce que l'état de nos villes, de nos campagnes est comparable aujourd'hui à ce qu'il était il y a cinquante ans, il y a vingt-cinq ans ?

Conteste-t-on que la production agricole et surtout la production industrielle se soient développées dans des proportions colossales? La vie moyenne n'a-t-elle

pas augmenté de dix ans au moins depuis la Révolution?

Nier que nous avons progressé, largement progressé depuis un siècle, depuis trente ans, depuis hier, c'est contester la vérité la plus évidente, c'est nier la lumière qui nous éclaire.

Pascal a dit: «L'humanité est un homme qui marche et qui apprend sans cesse » ; ajoutons que la destinée de cet homme s'améliore aussi sans cesse. Cela est vrai surtout de cette démocratie française si vaillante, qui a déjà résolu tant de redoutables problèmes et fait de si grandes choses ; il faudrait ignorer son passé, méconnaître son intelligence, son cœur, sa force pour en désespérer. Nous croyons à son avenir, à son développement dans la liberté et dans la justice ; nous y croyons de toutes les puissances de notre âme.

Seulement, pour que la marche en avant de cette démocratie soit vraiment rapide, il ne faut pas seulement de bonnes lois, des institutions de prévoyance, des subventions ou même des associations que nous considérons cependant comme si fécondes ; tout cela resterait inutile ou du moins insuffisant si nous ne portions dans la vie, à chaque heure, à chaque ins-

tant de la vie ce grand sentiment dont le nom se lit sur les monuments de la République, mais qui nous manque encore trop souvent à tous, je veux dire la Fraternité.

Oui, il faudrait répudier hautement, résolument, les antagonismes de personnes et encore plus peutêtre ces antagonismes de partis ou, comme quelques uns le disent, de classes.

Quelle n'est pas notre douleur quand nous voyons de tristes efforts faits pour ramener, sous des noms nouveaux, des divisions qui devraient être à jamais effacées, que la Révolution française — c'est son immortel honneur — a bien réellement anéanties. Ces grands ancêtres de 1789 ont détruit ce que l'Ancien Régime appelait les Ordres. Aspire-t-on donc à le reconstituer sous d'autres formes et quelle cause prétend-on servir en le faisant ? Disons-le très haut : Ceux qui s'emploient à une si belle besogne, ceux qui cherchent à opposer je ne sais quel parti ouvrier à je ne sais quel parti bourgeois, ceux-là se trompent lourdement ou veulent tromper leurs concitoyens.

Ah ! c'est peut-être un beau thème à déclamations stériles et parfois coupables qu'on a trouvé là ; mais que seraient donc ce prétendu parti ouvrier et ce pré-

tendu parti bourgeois? Où commencerait, où finirait chacun d'eux ? Dans notre société démocratique où toutes les vieilles barrières politiques et sociales qui se dressaient jadis entre les hommes ont été brisées, qu'est-ce donc que le bourgeois et le patron d'aujourd'hui si ce n'est l'ouvrier de la veille ou de l'avantveille? Et qu'est-ce que l'ouvrier d'aujourd'hui si ce n'est le bourgeois et le patron de demain ou d'aprèsdemain? Non, non; il n'y a parmi nous ni parti ouvrier, ni parti bourgeois; serrons nos rangs; tendonsnous la main du haut en bas de l'échelle sociale; qu'il n'y ait que des Français, de bons Français, des frères aînés et des frères cadets dans la grande famille qui s'appelle la Patrie!

S'il nous était permis de donner à tous nos concitoyens, au nom de cette Patrie, un conseil, une devise suprême, nous leur dirions : Instruisez-vous ! Associez-vous ! Unissez-vous !

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