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I. — Jnsufjisance des salaires

Sur ce point l’accord est unanime. « Il est prouvé tous les jours que des pièces de lingerie ou des vêtements confectionnés sont offerts à la clientèle avec l'étiquette alléchante de « bonnes occasions », à si bas prix, qu'il n’a pu être donné que quelques centimes à l’ouvrière, pour une façon qui l’a certainement occupée plusieurs heures. » (2) Tous les auteurs ayant écrit sur la question signeraient la déclaration de M. Georges Piot : « À Paris et dans la région parisienne — el vraisemblablement dans toutes les grandes villes — le travail à domicile, c’est du travail à bon marché, du travail mal payé, — parlons nettement : du travail volé. » (3)

Pour prétendre que « ces salaires de famine, c’est le passé, le passé qui disparait, qui a presque disparu et que la comparaison avec les salaires normaux d'aujourd'hui permettra de mesurer le chemin parcouru et d'apprécier les progrès réalisés » (4), il

(1) Dr Beck : La situation sociale et économique de l’industrie à domicile suisse. Reproduit dans la Démocratie du Sud-Est, 22 août 1909.

(2) E. Lefebure : Le minimum de salaire pour les femmes. Correspondant, 25 mars 1909, P. 1173.

(3) Georges Piot : Les misères du travail à domicile : Annales de la Jeunesse Catholique, 1° août 1907, p. 235, col. 2.

(4) Julien Hayem : L'industrie de la lingerie dans le centre de Îa France. Réforme Sociale, 1°7 novembre 1909, p. 543:

faut avoir des idées ‘aussi arrêtées que M. Julien Hayem.

Nous ne reviendrons pas longuement sur les taux de salaires observés. Au début de 1907, nous avons publié un petit volume, auquel la bienveillance a fait le plus flatteur accueil, et dont on a eu l’amabilité de dire qu’il était de nature «à rapprocher tous ceux qui luttent pour la justice sociale quelles que soient leurs conceptions religieuses » (1). Nous y avons condensé tous les chiffres antérieurement cités et les résultats d'enquêtes personnelles sur la situation des travailleurs à domicile de Paris. Ils n’ont pas été démentis et le premier volume de l'Enquête de l’Office du Travail sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie a pleinement confirmé ces données.

Nous considérons donc comme tout à fait justifiée l'affirmation de M. le Curé de St Sulpice, dont les conseils nous furent si précieux pour le VIE arrondissement,. Il ne cachait pas sa douleur de ne pouvoir presque rien tenter pour augmenter la rétribution de ces salaires de trois sous l’heure multipliés à l’envi dans son quartier.

« En somme, disions-nous au Ve congrès diocésain de Paris, (2) l'impression qui demeure, c’est la généralisation de salaires de 0 fr. 90 à 1 fr. 25. C'est la règle pour presque tous les travaux effectués à domicile ».

(r) Georges Paul : Le travail à Bon Marché : Les cahiers de l'Université Populaire, septémbre 1907, p. 976.

(2) Compte rendu : p. 36. Rapport sur la situation de l’ouvrièré à domicile au point de vue du salaire.

Dans le Musée social de mars 1908, analysant les observations recueillies et publiées dans Penquête officielle rappelée plus haut, on écrivait : «510 ouvrières travaillant chez elles à confectionner des articles de lingerie ont été interrogées... Dur les 510 questionnées, 217 ont fait connaître leur gain à heure, en travail courant... Sur ces 217 ouvrières... 109 soit 60 % gagnent moins de trois sous à l’heure et 186 soit 83 % gagnent moins de cinq sous... Voici maintenant, pour 366 ouvrières, une autre statistique indiquant le gain annuel net de l’ouvrière faisant exclusivement de la lingerie à domicile. Ce gain net est obtenu en défalquant du gain brut les charges et notamment le prix du fil et les frais de transport et la livraison de l'ouvrage... Il résulte que 60 % de ces ouvrières gagnent moins de 400 francs, à peu près un franc par jour (1).»

« Le cœur se serre quand on Bt de pareilles choses (2)», disait M. d’'Haussonville à propos des révélations de l'enquête de la Chambre des Lords, et il n’hésitait pas à ajouter que «de toutes les constatations les plus douloureuses étaient celles relatives au taux des salaires (3). »

Comment, en effet, pouvoir se suflire avec un sort pareil ? Même si «tout le long de l’année, du premier jour de l’an à la Saint-Sylvestre, c’est le Carême pour

(1) Musée Social, mars 1908, p. 77 et 78.

(2) d'Haussonville : Socialisme et charité, p. 287. (3) Ibid. p, 285.

l'ouvrière (1)». on ne parvient pas à résoudre le Lerrible problème posé par les nécessités de l’existence. « Vivre, c’est-à-dire ne pas mourir de faim, ne suffit pas. Encore faut-il vivre avec un certain degré de confortable (2). »

EE ce minimum nécessaire ne saurail pour «une femme seule à Paris» tomber «au-dessous de trois francs par jour (3) ». L’impression résultant des réponses faites par les syndicats féminins à l'enquête récente du ministère du travail (4) est que ce minimum doit être élevé à 3 fr.50. Combien CR sontles heureuses qui les atteindront. On vient de s’en convaincre.

En province, l’état de choses est tout aussi lamentable. Il suffira de reproduire les quelques calculs sutvants, basés sur les renseignements du tome IT de l'enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de lalingerie. «Sur 190salaires annuels es le Cher, 53 %

sont inférieurs à 200 francs, 35 %, à 400 francs, et 12 % seulement sont supérieurs à 400 pr: 91 sont inférieurs à 100 francs, tandis que deux seulement sont supérieurs à 900 francs ! Dans l’Allier, sur 32 salaires, 23 sont inférieurs à 200 francs, 9 sont supérieurs à 200 francs. Dans le Loir-et-Cher, sur 55 ouvrières, 92 % gagnent moins de 200 francs, 40 % de 200 à 400 francs, 4 %, plus de 400 francs.

(1) H. Ghesquière : Les parias de la confection. Réveil du Nord, 7 décembre 1897.

(2) d'Hausconville : Socialisme et charité ,p.257et258.

(3) Mlle Claire Gérard : Condition de l’ouvrière parisienne dans l’industrie delafleurartificielle. Mémoire du Musée Social, janvier 1909, p. 2.

(4) Voir aux annexes.

= 47 Es

« La statistique des gains horaires accuse des chiffres aussi bas; sur 147 ouvrières, dans le Cher, 99 % gagnent au plus O0 fr. 10 à l'heure; 39 % deO-fr. L1 à 0-fr. 20, et.1 % au-dessus de O0 fr. 21. Dans l'Allier, 55 % des gains à l’heure ne dépassent pas 0 fr. 05 et on n’en trouve aucun qui dépasse 0 fr. 15; la proportion des ouvrières qui gagnent plus de O fr. 10 à l'heure n’est que de 19 %. À Commentry, on ne trouve pas de gains supérieurs à 0 fr. 10; dans la proportion de 60 %, ils sont égaux ou inférieurs à 0 fr. 05 (1).»

Des renseignements particuliers nous mettent en mesure d’aflirmer que, dans cette partie, ces salaires si infimes ne sont pas spéciaux à la région du centre, et il suffit de feuilleter le IIIe volume de la même enquête pour arriver à relever des situations absolument identiques.

Sans doute on peut prétendre que « dans tous les pays, les inconvénients du travail à domicile s’accusent davantage lorsque ce travail est accompli par des femmes (2) », mais il est plus vrai encore que les femmes sont la presque totalité des travailleurs à domicile, que, par conséquent, cette question est à peu près exclusivement un problème féminin.

Sans doute encore, on objectera que la lingerie est

(1) Paul Pourchet : Le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie en province : Mouvement Social, septembre 1909, p. 978-979.

(2) Caroline Milhaud : L'application du minimum de salaire dans ‘ les industries féminines en Victoria. Revue politique et parlementaire, 10 janvier 1905, p. 131.

la moins rétribuée de toutes les tâches, et qu’on n’en peut induire une règle générale. Et, pourtant, nos enquêtes relatives à Paris nous ont amené à des chiffres à peu près identiques pour les diverses sortes de fabriques collectives étudiées, pourquoi en serait-il autrement en province ? Nous pensons, au contraire, qu'aux multiples sortes de travaux à domicile s'applique la constatation faite par des enquêteurs officiels pour la seule lingerie. Toujours le salaire Lend à l'unification, mais elle se produit par en bas, en ce sens que les rétributions qui servent de point de comparaison, sont toujours les moins élevées.

Il est donc raisonnable d’admettre les prix indiqués à linstant comme rétribution moyenne des tâches accomplies dans les foyers de province.

Gette situation explique d’ailleurs, partiellement, leur baisse constante. Cette diminution perpétuelle d’un salaire, déjà si misérable, est la plainte perpétuelle de ce monde. « Pourtant, le fil a augmenté de prix (1) », dit une ouvrière !

Nous l’avons dit, on ne nie plus, on ne peut pas nier ces salaires si odieusement dérisoires. Mais certains, comme s'ils voulaient à tout prix éloigner de leur vue ce cauchemar, prennent soin d'expliquer qu’ Qi] faut enir compte, cela est capital, de l'habileté personnelle de l’ouvrière (2) », et affirment tout

(x) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, T. III, p. 47.

(2) Julien Havem : L'industrie de la lingerie dans le centre de la France, Réforme Sociale, 1% novembre 1909, p. 543:

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net au sujet de ceux recevant de si faibles salaires : «Je dis que ce sont des incapables (1).»

De la sorte, là question est vite so'utionnée. Rien ne reste à faire pour venir en aide à des gens si mal récompensés de leurs peines et les « plus pauvres d’entre les pauvres (2) ». On ne saurait en effet rendre la société responsable du manque de connaissances voulues pour exécutér une tâche, et en dernière analyse, les ouvriers à domicile ne doivent s’en prendre qu’à eux s'ils contractent « la haine de l'effort, la haine du saint et noble travail (3)» en considérant le peu de bien-être qu’il leur procure.

Cette argumentation a un défaut. Les salaires relatés dans les enquêtes officielles ou privées ne sont pas ceux des individus qu’on prétend. On les a même systématiquement écartés, comme le prouve ce passage d’une note du Musée social, faisant suite à une énumération de taux de salaires : « Et encore ce tableau renseigne-t-1l mal sur les ouvrières irrégul ères de la lingerie : femmes âgées, malades, très chargées de famille, celles qui demandent du travail aux œuvres d'assistance, bref, des plus misérables.Cesmalheureuses ouvrièresnesavent pasleur gain annuel, et encore moins leur gain quotidien. Or, ce sont précisément celles auxquelles Fheure de travail rapporte lé moins (4).»

(1) Désers. Nos devoirs envers le prochain, p. 289. (2) Karl Marx. Le capital, traduction Roy, p. 204, col. t.

(3) M: Moll Weiss: La Ligue des acheteurs. Revue 13 janvier 1907, DA2r0

(4) Musée Social, mars 1008, p. 78.

Mais alors on vient nous dire : « Sans doute, vos swealed sont des gens dans des conditions normales, mais ils sont des médiocres, et n'ont point fait d'apprentissage, ils demeurent des ouvriers non qualifiés. »

Cela encore ne suffit point à éviter le sanglant reproche d’une conscience, qui ne se laisse pas endormir. Admettons pour un instant que ceux dont on s’occupe ici aient eu un apprentissage rudimentaire. Mais ils ne sont pas les seuls, une foule de gens leur ressemblent. Depuis des années les revues et journaux s'occupent de la crise de l’apprentissage. Pourquoi donc les travailleurs à domicile seraient-ils les seuls à souffrir d’une situation générale ?

Et comment se fait-il que le dernier des manœuvres parisiens reçoive quatre ou cinq francs par jour, tandis que son voisin, parce qu’il accomplit chez lui un labeur aussi pénible et certainement plus prolongé, ne touche jamais plus du tiers ou de la moitié de cette somme ?

Dans le monde du travail, comme dans le reste de l'humanité, la médiocrité est toujours la loi commune, elle constitue la base sur laquelle on doit tabler pour fixer les conditions moyennes, point de départ et d’appui de tout effort ou organisation sociale.

D'ailleurs, ici, l'ouvrage accompli, est, on l’a noté plus haut, de qualité inférieure. Il se borne souvent à une tâche de finissage, donc facile et simple, connue en quelques jours.

La question d'apprentissage ne doit pas être posée.

Avec ces « salaires lamentablement insuffisants, on se trouve en présence d’une situation, qui semble une sorte de scandale (1) ».

On comprend mieux M. Désers, quand il demande : « Pourquoi ces ouvrières au salaire insuffisant ne cherchent-elles pas à avoir mieux, en travaillant à autre chose ? (2) » C'est l’idée venant de suite à l'esprit, quand on n’est pas très au Courant du problème posé par le swealing-syslem. Il est très certain que les milliers d'individus qui en souffrent changeraient d'enthousiasme leur mauvaise ‘fortune contre une autre moins misérable. Mais, toujours, comme l'oiseau de la basse-cour du bon La Fontaine, ils ont seulement le choix de la «sauce », c’est-à-dire du genre de travail qui les fera mourir de faim.

M. Ernest Lefébure n'hésite pas à déclarer que le beau travail à effectuer chez soi est l'exception «lorsque la femme isolée, sans relations, d’une habileté moyenne, en quête d'ouvrage, se présente chez un fabricant, ou plus souvent chez une entrepreneuse de son quartier, elle y subit un marchandage sans témoins ni contrôle, qui la livre sans défense aux exigences des plus déprimantes (3) ».

Contre cette pression, la plus belle compétence ne sert de rien, il faut passer sous les fourches caudines

(x) B. Angot des Rotours : Le travail à domicile en Angleterre. Réforme sociale, 16 mars 1909, p. 406.

(2) Désers. Nos devoirs envers le prochain, p. 280.

(3) Ernest Lefébure . Le minimum dé salaire pour les femmes. Correspondant, 25 mars 1909, p. 1173-1174.

et «le mauvais travail trouve toujours des mains de bonne volonté, car si beaucoup se lassent, elles sont remplacées par de nouvelles venues aussi nombreuses (1)». Elles se disent que si elles refusent ce qu’on leur offre à cause de la faiblesse du salaire donné, leur « détresse humaine n’atra même plus cel os à ronger (2) ».

Enfin, il importe de faire obsérver que la même baisse des prix s’observe pour l’article de Tuxe confectionné à domicile, même s'il nécessite un ‘ong et pénible apprentissage. Alors la situation devient vraiment intolérable.

Sur la recommandation pressante d’une personne de haute situation et de la partie, nous avons adressé, un jour, en 1908, une ouvrière d'élite à une importante maison de lingerie fine du quartier de l'Etoile. L'objet qu'on lui mit en mains, par faveur, lui rapportait quinze centimes l'heure ! Ce cas n’est pas isolé. On en trouve d’analogues dans lenquête officielle sur la lingerie à domicile : « On marche, dans cette spécialité de luxe, dit une ouvrière en corsages de lingerie très fine, vers le même avilissement des salaires que dans la lingerie plate (3). »

Dans les notes qui nous ont été adressées, plusieurs

(1) Delpon de Vissee. De la distribution du travail à domicile dans l'industrie de la confection parisienne. Mémoire du Musée social, mars 1908 p. 90,

(2) Bourget. Outre mer p. 264.

(3) Enquête sur le travail à domicile dans l’industire de la lingerie PAPA:

correspondants signalent des observations identiques. Dans l’une on cite, entre autres, «(une jeune fille très habile, allant très vite et travaillant toute la journée de 7 heures du matin à 8 heures du soir, Elle a exécuté un col en fine dentelle d'Irlande, très large, très artistique, tombant sur les épaules. Il était destiné à l'actrice Cora Laparcerie. La petite bretonne a reçu comme salaire de la maison de commerce la somme de 25 francs, soit une moyenne de six à sept francs par semaine, »

En songeant à toutes les semblables de cette « pauvre artiste ignorée et vivant de Ia vie des humbles, la vie de privations, de souffrance et de dur labeur (1) », M. Pierre Verhœægen ,dans sa minutieuse enquête sur la dentelle et la broderie sur Lulle en Belgique, n'a pu s'empêcher de constaler combien « on a peineàse figurer quelabelledentelle, bien faite, rapporte parfois moins aux ouvrières que la dentelle commune eb grossièrement travaillée; cependant cela est (2) ».

On vient de le remarquer, cette plainte d’un cœur dévoué est applicable à tout article de luxe produit à domicile. Il ne demeure donc plus rien dela fin de non-recevoir opposée à ces Laux de salaires insuffisants, « véritable cause des abus que l’on constate trop souvent dans le travail à domicile (3) » el il reste

(x) Pierre Verhægen : Office du travail belge. Ta dentelle et broderie sur tulle. p. 2.

(2) Ibid. p. 206

(3) Raoul Jay : A la section française pour la protection légale des travailleurs. Année 1904 p. 268,

établi que par suite de la concurrence inouïe suscitée par l’organisation même du travail à domicile, « on soumissionne un maximum de travail, pour un minimum de prix (1) ».

Le paragraphe suivant mettra en évidence les éléments qui amoindrissent encore ce minimum de prix, dont le seul souvenir suffit à rendre singulièrement évocateur, malgré une prosodie plutôt sommaire, le salut si triste mis par Camille Cé dans la bouche de l’ouvrier rentrant du travail, et qu’il adresse à sa compagne, courbée sur sa besogne :

Bonsoir, ma pauvre femme, Tu n'as pas allumé la lampe encor! tu couds Sans y voir goutte, et ca, pour gagner quatre sous! Tu te crèves les yeux, vois-tu, ma vieille femme, Ca t’use aussi tes pauvres doigts, ça t’use l'âme .

IT. — Le truck-syslem, le swealing-system, el le travail aux pièces sans contrôle.

Le truck-system qui consiste dans le paiement total ou partiel de la main d'œuvre en marchandise fut longtemps, sinon le lot exclusif du travail à domicile — puisque souvent les économats patronaux ne sont qu’une forme de celte exploitation, —— du moins la règle à peu près généralement suivie dans cette organisation de la production.

(1) Edouard Payen : Le travail à domicile. La lingerie à Bruxelles et à Paris. Economiste français, 9 janvier 1909, p. 44 co]. 2.

L'iso'ement des ouvriers, leur éloignement des centres, l'impossibilité où ils se trouvaient de se procurer certains objets nécessaires, la rareté de la monnaie dans les campagnes, sont autant de motifs qui donnaient des apparences de raison d’être à cette organisation, venant se greffer sur la fabrique collective.

La véritable explication n’est pourtant aucune de celles qui précèdent. Au moment où la production à l’entreprise s’est surtout développée, un peu avant la seconde moitié du XIXe siècle (1), les personnes capables de donner une garantie financière au marchand pour qui l’on confectionnait, possédant les qualités d'administration ou d'initiative nécessaires, et aussi ayant les connaissances techniques, se trouvaient naturellement être l’épicier ou d’une façon générale le petit commerçant du quartier, du canton ou du village. Savoir tourner une lettre de commande, libeller un accusé de réception était alors de leur compétence à peu près exclusive, comme encore aujourd’hui dans le Finistère et les départements voisins. « Les bretonnes sont incapables d'envoyer elles-mêmes le produit de leur travail; beaucoup ne connaissent pas le français ou pas suffisamment. Elles ne savent pas écrire des lettres, ignorent les moyens d’envoi, mandats, etc... » nous écrit M. René Largilhière.

Il suffit d’avoir passé quelques jours dans un de nos

(1) E. Schwiedland : Essai sur la fabrique collective. Revue d’économie politique, novembre 1893. p. 906 (en note) : « Le négoce des vêtements confectionnés et le sweating-system qui s’y rattache ont leur origine en Françe au second quart du siècle actuel. »

villages de France pour avoir vu que la situation, compliquée en Bretagne du fait de la langue, est bien semb able partout. Faire plusieurs kilomètres pour prendre un mandat, écrire, devient une affaire d'Etat et sans dire que nos paysans, comme les Normands, signent uniquement pour hériter, il est très exact qu'ils ne mettent guère, sauf exception, la main à la plume qu’à l’époque du nouvel-an, ou si un événement important survient chez eux.

A l'époque où le truck-system florissait, l’instruction était, de plus, le privilège de quelques-uns et la difficulté signalée en était encore accrue.

Tous les reproches adressés aux économats patronaux se sont ici produits : excitation à la dépense inutile, double bénéfice prélevé sur le travail, main-mise sur l’ouvrier, obligation souvent d'acheter plus cher qu'ailleurs des produits inférieurs, menace perpétuelle de perdre son gagne-pain, ou en tous cas de recevoir, si les achats baissent, du mauvais travail.

Ils semblent même s'être produits dans la fabrique collective avec plus d’acuité que partout ailleurs. Il y a longtemps qu'on l’a constaté, plus l'établissement industriel est restreint, moins grande est la distance séparant l'employeur du salarié, plus mauvais est presque toujours le sort économique de ce dernier. Dans un vaste établissement, la discipline se trouve plus stricte, l’ouvrier est seulement un numéro, mais il bénéficie d’une sorte de statut légal. Au contraire, dans la petite maison, les défauts du salariat sont souvent poussés à l'extrême : durée du travail, faiblesse

du salaire, mauvaise hygiène, inobservation des lois de protection ouvrière,

Et plus l'exploitation industrielle ou commerciale diminue d'importance, plus ces vices s’accentuent. Etudiant, il y a quelques années, les conditions d’existence des jeunes employés alimentaires parisiens (1), nous avons été amené à constater l'universelle vérité de cette affirmation. Telle est la raison qui amène à considérer, comme places de rebut, les boucheries ou pâtisseries ayant un ou deux employés, et voilà pourquoi les jeunes commis épiciers rêvent tous d'entrer chez Potin, Damoy, Luce ou Couté. Comme rançon d’un règlement sévère, ils y trouvent des journées moins longues, mieux payées, une nourriture plus saine, préparée avec soin et plus abondante et, par dessus tout, un logement convenable.

On devine donc combien dans la fabrique collective, chez ces sweater négociants, les ravages du trucksystem se sont faits épouvantables, puisque chaque travailleur se trouve seul en tête-à-tête avec celui contre lequel il ne peut rien. Ge qu’il y a de plus certain, c’est le mauvais souvenir laissé partout, dans les pays où l’on travaillait à domicile de cette façon. Les familles ayant pratiqué autrefois le truck-system,

(x) Nos petits marmitons. Collection de l'Action populaire. - Le jeune boucher à Paris, ibid.

Communications à la section française pour la protection légale des travailleurs les 13 janvier et 10 mars 1906. La protection légale des enfants occupés hors de l'industrie, III. La situation en France p- 5 et 29.

portent aujourd’hui encore, malgré une ou deux générations, la malédiction populaire, et plus encore le poids d’une profonde déconsidération, et comme d’une seconde faute originelle. Plusieurs fois, nous avons vu, arrêtés brusquement, des mariages sur le point de se conclure, parce que la pression publique empêchait l’un des jeunes gens d’entrer dans une famille, qui avait jadis payé en nature des brodeuses ou des lingères.

Ce souvenir reste très vivant. On le comprend du reste, si l’on a pu assister au fonctionnement du trucksystem intégral.

En enquêtant, après M. du Maroussem (1) au faubourg Saint-Antoine, pour mieux connaître l’existence des «trôleurs », on nous a cité plus de dix marchands de vin qui sont en même temps patrons ébénistes. Dans une masure attenant à leur boutique, ou dans un atelier voisin, ils recueillent ces pauvres diables qui n’ont pu réussir, établis à leur compte. Ils les nourrissent, les logent d’une manière très sommaire, et s’adjugent en payement les meubles fabriqués. Ce sont les plus malheureux des ouvriers de la profession. On les considère comme des condamnés aux travaux forcés à perpétuité. N’osant même pas songer à faire des économies, puisqu'ils ne voient jamais d’argent, ils sont sans merci, voués aux insultes, au surmenage eb aux coups. Où iraient-ils ? S'ils quittaient, esclaves du XIXe siècle, leur maître tyrannique, ils n’auraient

(x) Du Maroussem : La question ouvrière. T. IL. Les ébénistes du faubourg St Antoine,

même pas de quoi manger le soir. Et ils restent, tout comme leurs frères de travail, qui, ne sachant où porter leurs meubles fabriqués, continuent pendant des années à sonner à la porte du même épicier du faubourg, pour être payés d’un prix dérisoire et en bons, valables seulement chez lui, pour un labeur opiniâtre. Ceux-ci, obligés de revendre à d’autres, à moitié prix, une partie de ces tickets pour acheter les objets nécessaires à la vieet qu'on ne trouve pas chez le commercant, sont aussi pressurés que les pensionnaires du marchand de vin.

Nous ne croyons pas, — et la lecture de l'Enquête officielle sur la lingerie à domicile le confirme d’une façon indirecte en notant assez rarement, sauf dans le centre, où c’est souvent la règle, qu’une entrepreneuse exerce une autre profession ou par exemple qu’elle «est épicière (1) », —queletruck-system absolu existe encore sauf à l’état d’infime exception (2). Il ne paraît pourtant pas tout à fait disparu, et c’est peut-être le motif pour lequel, à Aubigny notamment, où se trouve cette entrepreneuse-épicière, la proportion des gains journaliers qui ne sont pas indiqués est plus élevée qu'ailleurs (3).

(1) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l'industrie de la lingerie. T. II. p. 8.

(2) Ed. Payen : L'industrie de la lingerie en province. Economiste français 8 mai 1909 « souvent l'entrepreneur tient un petit commerce, il est épicier, mercier, marchand de nouveautés... les entrepreneurs qui refusent de payer au moins une partie en espèces doivent être rares » p. 686 col. 2.

(3) Enquête de l'Office du travail. T. IT. loc. cit. p. 67. 71. 75. Sur 10 ouvrières enquêtées dans la localité 5 travaillant en moyenne de 7 à 12 heures toute l’année n’ont pas indiqué leur gain journalier.

Letruck-system est loin, en tout cas, d’avoir complètement disparu, et se manifeste sous deux formes particulières, l’une heureusement assez exceptionnelle, l’autre à peu près générale. La première est employée par un certain nombre de maisons des « environs de la place de la République (1) » et d’ailleurs. Elle consiste à donner aux ouvrières des machines à coudre qu’elles doivent payer par versements hebdomadaires, ou surtout mensuels, au moyen des bénéfices réalisés Sur le travail fourni par la même maison. Presque toujours les établissements de ce genre sont des entreprises d’escroquerie qui procurent de l’ouvrage pendant trois ou quatre mois, cessent subitement et placent ainsi la femme,qui a compté sur la parole donnée, dans la dure obligation de se voir retirer son instrument de travail qu'elle ne peut plus amortir, Ce n’est donc plus seulement le truck-system.

Mais il est maintenu, presque sans exception, par la nécessité à laquelle doivent se soumettre les ouvrières d'acheter les fournitures à l'établissement ou à l’entrepreneuse chez lesquels elles vont chercher leur tâche, On dira bien qu'avec de si pauvres salaires, c’est presque obligatoire, sous peine de laisser les ouvrières acquérir des objets absolument inférieurs pour économiser quelques sous. Mais il est facile de deviner les abus susceptibles de se produire et de soupçonner « la valeur des fournitures arbitraire-

(1) Marcel Bergognon : Honteuse exploitation. Eveil démocratique, 2 décembre 1907, |

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ment fixée par le fabricant (1) » et devenant excessivement chères.

En tous cas, ce système est une sorte de consommalion forcée. Tantôt on impose l'achat de tant de fournitures pour telle confection, tantôt louvrière est mal vue, où même renvoyée parce qu’elle use trop peu de fil ou simplement pour avoir été soupconnée de s’en être procuré autre part.

Jnutile de dire que Funanimité des travailleuses à domicile se plaint de cette organisation et leur réclama- Lion générale dispense d'y insister plus longuement.

Qu'on nous permette seulement, à ce point de vue, de signaler combien est heureuse, pour le travail à domicile, la loi du 7 décembre 1909 sur le payement des salaires des ouvriers et employés. Elle pourra contribuer à achever la disparition du truck-system dans le travail à domicile. Le texte s'applique aux ouvriers « du commerce et de Findustrie (2) », donc également au travail à domicile. (3)

Il est donc désormais interdit de payer les salaires dans les débits de boissons (4), et surtout chacun sera obligé de rétribuer les ouvriers « en monnare métallique ou fiduciaire ayant cours légal, nonobstant toute stipulation contraire à peine de nullité (5) ».

(1) Stephen : Le travail féminin à domicile dans l’industrie de la cravate : Démocratie du Sud-Est, 11 juillet 1900.

(2) Art. 2.

(3) Voir en ce sens le rapport Chambon à la Chambre ct l'étude parue dans les Lois Nouvelles, 15 mars 1910.

4) Art. 3.

(5) Art, t.

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