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La loi, devant entrer en application le 7 juin 1910 (1) on ne tardera pas à en voir les effets, si l'application en est rigoureuse. Un motif pourtant nous rendrait hésitant, c’est la difficulté de contrôler, dans ben des cas, l'exécution des prescriptions légales ; surtout dans les campagnes où distribution et réception d'ouvrage ne se font ni à date ni à heure fixes, et alors que la nécessité de vivre oblige souvent au silence.
Quoiqu'il en soit, cette loi est heureuse, et si partiels qu'ils doivent demeurer, les effets en seront salutaires.
Quelques mots suffiront aussi pour indiquer le mode suivant lequel le travail à domicile dégénère en sweating-system. Aussi bien la démonstration en est devenue inutile : les faits et le langage ayant créé les deux termes synonymes. Toujours, le travail à domicile, qui comporte bien ses inconvénients, est choisi en raison du surcroît de bénéfices qu'il apporte. Le directeur d’une fabrique de chemises à Châteauroux l’avouait sans ambages : les profits du travail en atelier sur le travail à domicile ne couvrent pas «entiérement le surcroît de frais qui résultent : 1° du travail en atelier (chauffage, éclairage, surveillance, installation et entretien des locaux;) 2° de l’amortissement, de l’entretien et de la réparation des machines, ainsi que du coût de la force motrice; 39 de la limitation légale de la journée du travail, ainsi que de la limita- Lion de l’âge d'admission (2) ». Ce directeur aurait pu
(1) Art. 6.
(2) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie. T. IL., p., 372. j
ajouter aussi comme avantages cherchés dans le travail à domicile : le moyen d’éviter les salaires sans cesse plus élevés des ouvriers agglomérés, de se soustraire aux revendications du personnel et encore la possibilité de laisser supporter par les seuls travailleurs les pertes de la morte saison.
Si bien que M. Swiedland a pu, en toute rigueur de logique, soutenir cel aphorisme, un peu paradoxal au premier abord : « Ce qui entraine généralement la prospérité économique de ce dernier (l’entrepositaire) » est «la ruine des producteurs qu'il occupe (1}».
Donc, le désir de diminuer le prix de revient, par suite des nécessités de la concurrence est la raison d’être unique du choix de la production dispersée. Sur ce point, pas de contestation possible et «à bien des égards, la fabrique émancipe et c'est l’industrie à domicile qui fait peser sur l’ouvrier l’assujettissement le plus lourd, par l’épuisant labeur qu'elle impose en échange de misérables salaires (2) ».
Facilement, on perçoit les conséquences inéluctables de cet état d’esprit. Ce sera la chasse perpétuelle à la poursuite de la main d’œuvre la meilleur marché. Le récit suivant de l'enquête officielle est symptomatique à ce sujet : « Il y a quelque temps, cet industriel a voulu faire façonner en jupons du tissu qui lui restait. Les ouvrières ont refusé de le faire à moins de
(2) E. Schwiedland : Essai sur la fabrique collective. Revue d’Economie politique, novembre 1893, p. 905.
(1) Aftalion : Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement, p. 288.
3 fr. 60 la douzaine, ce qui était hors de proportion avec les prix que permettait la valeur du tissu. Une entrepreneuse de Châteauroux lui a demandé 2 fr. 75, ce qui était encore trop cher. Il y avait renoncé, quand un de ses amis lui à découvert une entrépreneuse de Paris qui lui prenait ? fr. 45. Il a fait faire les jupons: mais il se demande comment des ouvrières ont pu s'en tirer (1).»
Qu’on le veuille ou non, et, sans professer l’inconscience de cet homme, tous les chefs d’établissement donnant du travail au dehors, arrivent sous la pression de préoccupations identiques à des résultats analogues. Intervient alors le renouvellement perpétuel de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, avec cette différence, qu’instruit par l’expérience, et se souvenant des suites des chocs passés, la faiblesse accepte l’hégémonie de la force. Le travailleur à domicile, toujours plus nombreux, on l’a montré au premier chapitre, se fait toujours plus souple. Et comme parmi ses frères de misère existe perpétuellement une catégorie moins avidé de gains (les satisfaits des. salaires d’appoint); et uné autre forcée de travailler à m'importe quel prix (les immigrants): la pression du distributeur d'ouvrage devient de plus en plus intense,
D'une façon manifeste, les deux éléments indiqués se combinant avec la raison d’être du travail à domi-
(x) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l'industrie de la lingerie, T. II, p. 382. Voir aussi les appréciations inspirées par ce fait à M. Edonärd Payén. Economiste français, 8 mai 1000, p. 686, col. 1. L'industrie de là lingerie en province.
él'e, provoquent nécessairement le sweating-system dans sa complète horreur.
Cette évolution de la fabrique collective est vraie partout et pour tous. « Si, dans Paris, certaines professions féminines connaissent des salaires qui ne dépassent pas trente sous par jour, c’est parce que ces professions sont exercées par des ménagères qui font chez elles des tâches en sus des travaux du ménage. Celles-ci ajoutent ainsi quelques centimes aux gains du chef de famille. Mais du même coup elles fixent le tarif auquel devra travailler Jenny l'ouvrière, dans sa mansarde (1).»
De même l'immigration — plus encore que Couvents et prisons — sert au mieux la pression du sweatingsystem. Partout, on l’a constaté, les difficultés qu’ils rencontrent à trouver un gagne-pain, parce qu'ils sont étrangers, rejette infailliblement les immigrants vers la fabrique collective à laquelle ils sé cramponnent avec désespoir, craignant de sentir leur dernier appui leur faire défaut et prêts à consentir toutes les baisses de salaire exigées. Et ainsi, les revendications des syndicats ouvriers ne tardent pas sur ce point à se retourner contre les femmes ou les filles de ceux-là, qui ont imposé l'exclusion de la main-d'œuvre étrangère dans le travail aggloméré. À Londres (2), à New-
(1) Eugèné Fournière, La loi Millerand-Colliard et le travail à domis cile. Revüe socialiste; tanvièr 1905, p. 13.
(2) Cf. André Sayoüs : L'entr’exploitation des classes populaires à Whitechapel : Mémoire du Musée Social, avril 1902, p. 269 : « Les immigrants — plus de 100.000 juifs — ont déplacé lentement le chré-
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York (1), à Chicago (2), un peu partout aux Etats- Unis (3), à Melbourne (4), comme à Paris, nous l'avons constaté pour le meuble de camelote, partout l’immicré renforce l’écrasement produit par le travail à domi- Cle te
Et pour ce double motif, de l’extrême-droite à l'extrême-gauche des systèmes sociaux, on reconnait que les lois économiques auxquelles on croit cessent de fonctionner normalement.
Qu'on se réclame de la loi d’airain des salaires, pour affirmer avec Lassalle que la rétribution du travail doit obligatoirement se réduire au minimum strictement nécessaire pour permettre au travailleur de vivre, lui et sa famille, il faut s’avouer,“aussitôt, qu’en raison des circonstances particulières de la situation,
tien et représentent aujourd'hui la très grande majorité des habitants de Whitechapel » (quartier le plus populeux de Londres).
(1) Bourget : Outre-Mer, p. 257. Visitant un des centres du travail à domicile de New-York, il écrit « qu’il n’est peuplé que d’Italiens… toutes les enseignes et toutes les affiches sont en italien ».
(2) Constant Bresciani : L'industrie domestique en Allemagne et le Congrès du mois de mars 1904. Réforme sociale, 1 décembre 1904, p. 822 : « Ici l'industrie domestique s’est développée en même temps que l'immigration des juifs russes au temps de l'immigration. »
(3) Levasseur : Le sweating-system aux Etats-Unis. Revue d’Economie politique, n° de septembre-novembre 1896, DN742.0tN748 « C’est que l'immigration n’est pas lasse de fournir des recrues. Il y a quarante ans, des Allemands affluaient offrant, dans les ateliers de tailleurs, leurs services à meilleur marché que les Américains. Depuis 15 ans, les Juifs sont venus supplanter les Allemands en acceptant des salaires inférieurs et les Italiens s’accommodent de ces salaires.
(4) Albert Métin : Le socialisme sans doctrines : « Les Chinois s'offraient au rabais.et se ruinaient les uns les autres », P. 130.
le peu de garantie qu’on accorde encore au maintien des taux de salaires disparaissent; puisque près de la moitié des travailleurs à domicile ne cherchent pas dans cette seule occupation les ressources intégrales de leur existence. Le salaire, dans ces conditions ne sera même plus ce minimum de Lassalle, il tombera au-dessous du strict nécessaire, puisqu'il n’a plus pour fonction d’assurer entièrement la vie.
Inversement, et de l’autre côté de la barricade, on ne saurait plus invoquer le rôle bienfaisant de la loi de l'offre et de la demande. Elle est, sans doute, dans l'industrie fonctionnant normalement un certain régulateur des salaires, par lappel de maind'œuvre, provoquée par une rémunération élevée, et la rareté de bras, suite fatale de la mauvaise paye. Mais ici, la loi cesse complètement de jouer. Les salaires du travail à domicile baissent de plus en plus, et les ouvriers et ouvrières ne le
fuient pas car la moitié d’entre eux — et c’est toujours pour un motif analogue — ne lui
demandent pas autre chose qu'un superflu, et qu'il existe énormément de gens qui ne peuvent être absorbés par les établissements industriels.
Cette situation qui identifie très exactement travail à donucile el swealing-system, est rendue plus cruelle par le mode de rétribution.
« L’ouvrière à domicile d'aujourd'hui n’a pas une tâche, elle a un ouvrage, un ouvrage précis à terminer pour une heure précise : elle a pris ceb
ouvrage à forfait: haletante elle doit arriver à l'heure, sinon c’est la suppression du travail et du gagne-pain (1).»
EC ce travail lui est payé aux pièces, sans contrôle. D'une facon générale, le travail aux pièces tend à diminuer pour être remplacé par le travail à l’heure. On reproche au premier d’être une cause de surmenage et en même temps de baisse de salaires. Plus qu’ailleurs ces reproches sont fondés quand il s’agit du travail à domicile. Sans doute, dans la fabrique collective, il est impossible d'essayer la rémunération à la Journée, puisque sa durée, variant à J'infini, n’est pas vérifiable. Mais l'absence de tout contrôle et de toute garantie dans les taux de salaires aux pièces est un élément épouvantable, qui empire le sort des travailleurs dans des conditions dont on ne se fait pas la moindre idée, Quiconque a essayé quelques enquêtes sur ce point,aurait à raconter, par centaines, des histoires lamentables. Nous connaissons une personne préposée au service de la réception dans uné importante maison de confection en gros de la place de Paris. Elle doit subir de véritables assauts des chefs de l’établissement, pour parvenir seulement à ralentir la baisse des salaires aux pièces.
Et quand, à chaque rentrée d'ouvrage, elle voit le long regard plaintif et résigné de ces femmes attendant que «les machines américaines qui coupent
(1) H.-J. Brunhes : Les conditions de travail de la femme dans l'industrie, Quinzaine, 16 mars 1904, p. 195.
d'un seul coup, quarante épaisseurs d’étoffe: (1) », aient fait leur œuvre, elle est prise d’une immense pitié.
Parmi celles qui sont là, il se trouve de vieilles ouvrières, Il y a de longues années qu’on les voit venir à la distribution, Eïle en connaît plusieurs par leur nom et l’une ou l’autre, lui a, un jour d'abandon, confié ses peines. Parfois, il lui semble au travers de tous ces fronts penchés et tristes, lire la pensée qui oppresse ces pauvresses, Craintives, comme si elles redoutaient un nouveau cataclysme,
Et leur crainte est souvent justifiée.
Dans son remarquable rapport au Congrès Jeanned'Arc, Mme Leroy-Liberge a cité le cas de «costumes d'enfants dont la façon avait été Jusqu'ici payée 20 francs à l’ouvrière, et sont tout d’un coup réduits à 13 francs, sans motif et sans que le prix de vente soit diminué. Le fait vient de se passer à Paris dans un magasin très connu {2) », |
Cet effondrement de 30 % du jour au lendemain est évidemment tout à fait exceptionnel et même inusité, mais ces réductions minimes, périodiques, dont chacun ge plaint, sont la règle commune. Les prix d'aujourd'hui, si bas, n’apportent point de sécurité. « Qui peut savoir quels ils seront demain (3)? »
(1) Circulaire du Musée Social, 31 décembre 1896, Une grève dans la confection à Berlin, p. 171.
(2) Madame Leroy-Liberge : Pour la protection du travail féminin, Peuple français, 27 mai 1909, p, 2, col. 1.
(3) Paul Bourget : Outre-Mer, p. 264.
À la pauvresse, qui voyant venir à elle un enquêteur sympathique, lui demande si elle peut avoir des garanties pour le lendemain, celui-ci, la mort dans l'âme, doit, pour être sincère, se résigner à lui avouer «que les taux de salaire dans l’industrie à domicile ont baissé dans les derniers dix ans en Angleterre comme en France, même dans les périodes de demande croissante (1)». C’est «en ce moment un fait brutal (2)». Non seulement on paye moins, mais encore on exige sans cesse un supplément de travail pour l’objet moins rétribué. « De l’avis de toutes les personnes compétentes, patronnes ou ouvrières, le travail est devenu beaucoup plus difficile. Ainsi on paye dix francs, par exémple, telle chemise de femme, fanfreluchée et faconnée à l’excès,que l’on met une semaine à faire, alors qu’à ce prix on eût fait, il y à quinze ans, une chemise en quatre jours (3). »
ILest donc bien établi qu’ «à mesure que les manufactures se multiplient, le travail à domicile devient de plus en plus improductif (4) ».
Aussi, «quand une femme n’a ni père, ni frère, ni mari pour la soutenir, à moins d’un talent exceptionnel et de circonstances bien rares, il faut qu'elle se
(x) Bauer : Vers le minimum de salaire. Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, n° de juin-juillet 1909, p. 190
(2) Robert Guerlin : La baisse des salaires pour le travail à domicile. Bulletin de la Société industrielle d'Amiens, n° de novembre-décembre 1907, p. 244-
(3) Espinasse : Le Travail de l'aiguille à Toulouse. Recueil de législation de Toulouse, 1905, 2° série, tome I, p. 173.
(4) Jules Simon : L’Ouvrière, p. 192,
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résigne à entrer dans une manufacture. Si elle compte uniquement sur son aiguille, ou elle mourra de faim, ou elle descendra dans la rue,suivant une expression consacrée et qui fait frémir (1) ».
Et juste trente ans après la publication dulivre de Jules Simon, en 1906, M. Espmasse rappelait dans sa thèse sur « l’ouvrière de l'aiguille à Toulouse », cette conversation d’un de ses compatriotes-patron, qui était comme le lointain écho de la pensée du maître : « Vous n'êtes pas mariée ? Vous n'avez pas d'ami ? — Non. — Je ne puis donc vous prendre; votre salaire suffirait tout juste à vous habiller (2). »
Que de prodiges seront réalisés pour des gains aussi amoindris. L'ouvrage réclamé est sans doute un travai! de qualité moyenne. Il n’est pas exact de dire que ce soit du travail gâché. Karl Marx, M. Edouard Payen et M. Ed. Allix sont d’accord pour l’affirmer.
« La qualité du salaire est ici contrôlée par l’ouvrage lui-même, qui doit être d’une bonté moyenne pour que la pièce soit payée au prix convenu (3). »
« On ne reproche plus, comme autrefois, à l’industrie à domicile, d'exécuter le travail moins bien que l’usine, parce qu’elle manque de surveillance (4). »
« Le défaut de surveillance, pendant son exécution, est plus que compensé par la sévérité avec laquelle se
1) Hbid:, P2 193-
2) Espinasse : L'ouvrière de l'aiguille à Toulouse, thèse, p. 181. 3) Karl Marx : Le capital, traduction Roy, p. 240, col, 1.
4) Ed. Payen : L'industrie à domicile et la réglementation du trayait. Economiste français, 30 juillet 1904, p. 162, col. 7.
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fait d'ordinaire le contrôle, lors de la réception de l’ouvrage (1).»
Il est done prouvé que, dans le genre de travail qui nous occupe, on demande un effort considérable pour une rémunération qui tend toujours à faiblir, et que le truck-system, comme l’organisation du travail aux pièces, viennent encore, sans cesse réduire, Tel est le vice capital de la fabrique collective et qui l’a fait comparer « à un chancre rongeur (2) ».
III. — Le préjudice causé aux ouvriers de l’industrie à domicile par les « facteurs » ou inlermédiaires, et les relenues sur les salaires.
La question ici posée est celle des entrepreneurs. Nous n’hésitons pas à le dire : elle nous sembie moins grave aujourd'hui qu'autrefois. Il faut en rabattre des fantaisies du dessinateur célèbre représentant la grande entrepreneuse, qui achève de se ganter pour aller se promener, et se vante de gains fabuleux.
Volontiers, les ouvrières l’accusent de se « réserver la part du lion (3) » et ceux qui bornent leurs enquêtes à écouter quelques ouvrières vous donnent sérieusement des chiffres impossibles. Ils parlent de prélève-
(1) E. Allix: L'industrie à domicile salariée : Annales de sciences politiques, 1904, p. 474.
(2) Circulaire du Musée social, 31 décembre 1896. Une grève dans l'industrie de la confection à Berlin, p. 170,
(3) Georges Michel : De l’organisation du travail à l’entreprise et e son amélioration. Economiste français, 29 novembre 1800, p. 680, CO. T, É
ments par les entrepreneuses de 400 °/, de 180 %, 200 % (1).
La réalité est tout autre, et M. Espinasse note seulement un bénéfice net de « 1 fr. 50 par jour (2) ». La différence est grande et M. Delpon de Vissec reproduit cette histoire typique ! Une entrepreneuse lui « a raconté qu'elleavait souvent impressionné les ouvrrères qui l’accusaient de les exploiter, en leur montrant le bulletin du magasin (3) ».
La plupart d’entre elles occupent 7 ou 8 ouvrières, elles « sont de pauvres diables (4) » et souvent plus malheureuses que leurs ouvrières.
Il ne faut pas le perdre de vue : l’entrepreneuse a une charge et une responsabilité. Elle doit trouver l’ouvrage, l’aller chercher, le faire exécuter à $ses propres risques et le livrer. Sans doute, il peut y en avoir qui exploitent, et abusent de leur situation, mais le plus souvent ce sont de braves femmes, les premières à souffrir de la faible rétribution qu'elles accordent.
D'ailleurs, la démonstration mathématique vient d’en être fournie, Depuis un certain nombre d'années
(x) Proportions établies d'après les chiffres cités par M. Bergognon dans un article intitulé : Honteuse exploitation, et paru dans l'Eveil démocratique du 2 décembre 1907.
(2) Espinasse : Le Travail de l'aiguille à Toulouse. Recueil de législation de Toulouse, 1905, 2° série, tome I, p. 152.
(3) Delpon de Vissec : De la distribution du travail à domicile dans l’industrie de la confection parisienne, Mémoire du Musée Social, mars 1008, p. 87.
(4) Levasseur : L’ouvrier américain, t, I, p. 426,
plusieurs établissements ont, au moins pour la partie exécutée à Paris, supprimé l’entrepreneuse et organisé un service direct de distribution d'ouvrage. Or, partout on a constaté que les nouveaux salaires sont inférieurs aux anciens. Donc, comme l'écrit M. Georges Lévy, «iln’est cependant pasnécessaire qu’il ÿ aitintermédiaire pour que lesweating-system apparaisse (1) ».
Nous n'irons pas jusqu’à dire, cependant, que l'influence des entrepreneuses ait été nulle sur l’avilissement des salaires.
Pour se maintenir, elles se font entre elles une concurrence effrénée, Elles emploient tous les procédés dont elles sont capables, pour plaire et obtenir un peu plus de travail. La jeunesse, la beauté, l’immoralité souvent en sont la rancon; et, presque toujours, une diminution de prix, spontanément offerte, l’indispensable condition.
Elles repartent, joyeuses, pliant presque sous leur lourd paquet et se hâtent vers le plus prochain tramway. En route elles font leur calcul et la réduction consentie sera payée par l’ouvrière.
Cette situation est très grave et voici pourquoi. La réception et la distribution d'ouvrage sont faites souvent par des personnes qui ne soupçconnent pas les difficultés de la tâche. Souvent aussi, elles sont intéressées dans les bénéfices de la maison, et leur rêve consiste à les accroître le plus possible.
(1) Georges Lévy : Des moyens de conserver le travail à domicile, pare
En face, elles ne trouvent pas l’ouvrière qui accomplit le travail et, quelquefois même, l’entrepreneuse rivalise d’incompétence avec celui qui donne la tâche. Le danger de cette situation anormale est fort grand. Dans les prétentions qui s'opposent, il n'y a pas, à proprement parler, d'intérêts en conflit. Que l’on paye beaucoup ou peu, le bénéfice, minime, de celle qui vient offrir le travail d'autrui, ne diminuera guère. Ainsi elle contribue, et ne s’en rend pas compte, à créer un nouveau type de salaire, inférieur encore au tarif courant.
En ce sens, on peut dire que souvent l’intervention de l’entrepreneuse est néfaste. Mais, à peu près toujours, c’est, malgré elle qu'elle accomplit ce rôle pénible et même, ici, elle mérite au moins les circonstances atténuantes. Elle est si peu de chose, en face de la grande organisation. Autour d'elle, des centaines jalousent son sort et envient sa chance. Un mot, une plainte et on s’adressera à d’autres. Elle se souvient aussi des multiples démarches accomplies sans se lasser, pour être acceptée, et cette pensée l'amène à redouter par dessus tout une imprudence de langage ou une velléité d'indépendance.
Que l’ouvrière qui n’a jamais consenti un rabais lui jette la première pierre ! On cite comme des cas exceptionnels certains instants de désespoir ou de révolte : «Une mère m’a raconté comment sa fille fondit en larmes devant l'ouvrage et refusa de se soumettre à un lent martyre. Un mari exaspéré rendit l’ouvrage
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au patron en déclarant que sa femme ne s’épuiserail pas à un pareil labeur (1).»
La servitude est absolue, l’organisation du système des retenues sur le salaire et des laissés pour compte le montre amplement, |
L'amende pour malfaçon est à peu près complètement disparue des usages de la grande industrie, et souvent, là où elle est maintenue, à titre exceptionnel, le produit en est intégralement versé à une caisse d'assurance ouvrière, Au contraire, dans le travail à domicile, où l’on n’a pas à redouter la grève et l’exercice du droit de coalition, cette sanction demeure très répandue et il n’est presque personne qui n’en ait été victime. Éme
Voyez, à l'approche des maisons de gros ou des grands magasins, quand l'heure s’avance, comme aux dates fixées, ouvrières et entrepreneuses se pressent et se hâtent pour arriver à temps, car l'amende les guette sans tenir compte de la longueur de la course qu’elles ont eu à fournir, du retard d’une correspondance ou de la panne du métropolitain, toujours possible. Que de fois n’en voit-on pas, en tramway, achever avec rapidité un dernier point, ou enlever un restant de faux-fil ! Et quand, descendues, elles se précipitent au milieu de ces rues encombrées, jetant de temps à autre un coup d’æil furtif sur les horloges pneumatiques, on devine leur angoisse et leurs craintes.
(1) Wilfred Monod : La confection à domicile dans la ville de Rouen, nr OÙ ailleurs, p. II.
ar un prodige, elles parviennent à l’heure dite. Mais dix ou quinze autres les ont précédées et il leur faut, parfois pendant une heure, attendre leur tour, car la réception est toujours longue et minutieuse, « Telle ouvrière avait réussi à confectionner six draps, de six heures du matin à dix heures du soir; elle avait fourni le fil et les aiguilles; mais son travail fut jugé insuffisant, et tout l’ouvrage fut défait. Telle confectionneuse, qui s'était fait aider pour aller plus vite en besogne, éclata en pleurs quand on lui refusa le produit de ce grand effort (1) ».
Le plus souvent, le travail est cependant accepté, mais pour la moindre défaillance on impose une retenue, hors de proportion avec la rétribution totale accordée. M. Georges Alfassa en a fourni un exemple, exceptionnellement barbare, à une séance de la section française de l'association pour la protection légale des travailleurs. Tant avait été élevée l'amende imposée qu’elle dépassait de quinze centimes le prix de Ia facon. « La malheureuse redevait donc 0 fr. 15 pour avoir fait un pantalon (2). » Il y a longtemps que l’on a renoncé à compter les ouvrières auxquelles on a imposé des rabais plus où moins élevés et qui ont dû, comme celle dont parle M, Alfassa, avoir l'air de trouver cela très bien.
Il y aurait encore à mentionner la répercussion sur
(1) Wilfred Monod : La confection à domicile dans la ville de Rouen. et ailleurs, p. 12.
(2) La protection légale des travailleurs, 1904, p. 292,
les retenues de salaires de toute une série d’influences extra professionnelles qui se font jour parfois : pots de vin, compromissions plus graves encore, ou simplement jalousie, rancunes, sentiments de vengeance. Il est si facile, quand on le désire, de trouver un défaut à une tâche accomplie.
Dans certains établissements, on érige le fait en système, et c’est ainsi qu'on arrive sans doute à des combinaisons ingénieuses, du genre de celle proposée par un document venu en notre possession.
C'est «unique à Paris ». On offre « des avantages sans précédents ». En décembre 1907, une chemiserie du II arrondissement s’engageait, moyennant un abonnement d’une année pour le blanchissage, à fournir gratuitement en « propriété exclusive» un nombre proportionnel de faux-cols, manchettes et plastrons. Elle assurait également la livraison à domicile chaque quinzaine. Les prix de blanchissage n'étaient pas supérieurs au tarif courant des autres maisons. Donc, c’est par une pression sur la maind'œuvre confectionneuse que le résultat était atteint.
C’est évidemment le terme de l’évolution fatale qui risque d'achever la ruine du travail à domicile. Les pages qu'on vient de lire montrent, non seulement comment ce labeur est devenu «le plus improductif (1)», mais aussi à quels procédés on en est réduit pour obtenir, malgré tout, des prix de nature à satis-
(1) Claude Vineuil : Les cruautés de la vie moderne. Echo du Centre, 18 juin 1907.
faire une clientèle Loujours plus exigeante et de moins en moins attentive aux incidences de sa passion du «bon marché ».
IV. — La durée illimilée de la journée de travail, le travail de nuit et celui du dimanche.
Depuis le début de ce chapitre, nous avons étudié l’angoissant problème du salaire du travail à domicile. Nous avons vu, l’un après l’autre, les éléments divers qui viennent, semblables aux oiseaux de proie réunis les soirs de bataille autour des blessés abandonnés, rendre inextricable une situation déjà bien triste et apporter un surcroît de malheur à un pauvre être privé de défense et grièvement atteint.
Et pourtant, la question du salaire n’est que la première page d’un livre douloureux. Des gains si modiques ont des conséquences incalculables sur la vie du travailleur qui les reçoit et en font un « martyrologe, où sont, en quelque sorte, cataloguées toutes les variétés de la souffrance (1) ».
Il nous reste à les rappeler brièvement, une à une. Nous y aurions renoncé, sil’optimisme le p'us enraciné n'avait pas voulu nier l'évidence et si, en face de chacune des affirmations du docteur Beck que nous allons commenter, ne s’élevaient encore aujourd’hui les pius intransigeantes négations.
(1) D'Haussonville : Celles qui travaillent à domicile. Revue des Deux-Mondes, 127 février 1909, p. 574.
Il est facile de comprendre combien naturellement le travailleur à domicile s’efforcera de compenser un salaire dérisoire par une augmentation de la durée de son application à une tâche obscure, pénible et ignorée. EC pourtant M. Béchaux écrit : « Le travail domestique n’a pas l'intensité du travail en fabrique; il est coupé par de nombreux repos et il est à tout instant interrompu (1).»
Les enquêtes, tant officielles que privées, fournissent un singulier démenti à cet argument en faveur de la fabrique collective. Le plus grand nombre des ouvriers d’usine ou d’atelier travaillent dix heures et envisagent pour plus où moins prochains les trois huit. Certains, comme les imprimeurs, s'arrêtent déjà après la neuvième heure. Les employés de bureau ne dépassent guère huit heures de travail.
Or, la lecture des enquêtes démontre que la journée maxima des travailleurs d'usine devient pour les artisans à domicile la durée minima de la tâche quotidienne, Souvent elle est dépassée. M, de Mun, dans l'exposé des motifs de sa proposition de loi « relative à l'institution des comités professionnels chargés d'établir des salaires minima pour les travailleurs à domicile », écrit : « Nous avons parlé de celles qui travaillent dix heures. C’est bien loin d'être la règle générale. Mme F... travaille 17 heures par jour pour 1 fr. 75, ce qui fait ressortir l'heure À 10 centimes
(1) Béchaux : La vie économique et le mouvement social, Cofrespondant, 10 janvier 1906, p. 170. $