‹ La lutte contre le sweating-systemChapitre 14 sur 74 · OI · texte numérisé non relu

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environ : elle se lève à 4 heures, elle se couche à 11, parce qu’il faut faire le ménage; elle travaille le dimanche (1). »

D’autres cas analogues sont relatés un peu partout, et si tous n’atteignent pas une aussi forte proportion, il est bon de se souvenir que l’enquête officielle sur l’industrie à domicile dans la lingerie révèle, pour Paris, que « 43 pour 100» des ouvrières interrogées travaillent « de dix à douze heures » et « 13 pour 100 plus de douze heures (2) ».

« Pour lutter contre la baisse progressive des salaires à la pièce, la classe ouvrière n’a rien trouvé de mieux que de prolonger sensiblement les heures de travail, Depuis longtemps déjà, un salaire excessif est devenu de règle ici, plus que dans toutes les autres industries (3). »

Encore importe-tl de se souvenir que l’immense majorité des ouvriers à domicile est constituée par l'élément féminin. La durée du labeur nominal n’est donc pas celle du travail réel. A la tâche commandée par le souci du pain quotidien, vient s’adjoindre, aussi pressante, celle qu’apporte chaque jour la tenue du ménage et la cuisson des aliments. Oh ! sans doute l'une et l’autre sont rapidement expédiées, mais, si sommaires soient-elles, elles s'imposent et viennent

(1) Neuvième législature : Proposition de loi n° 2453, p. 2 (annexe au procès-verbal de la séance du 2 avril 19009).

(2) D'Haussonville : Celles qui travaillent à domicile. Revue des Deux-Mondes, 1° février 1909, p. 570.

(3) André E. Sayous : L’entre-exploitation des classes populaires à Whitechapel. Mémoire du Musée social, avril 1902, p. 299.

allonger encore la durée d’un accablant travail. L'homme, l'adolescent ou la jeune fille rentré à la maïson, ses heures faites, n’a plus qu’à songer au délassement ou au repos; la femme, créée reine du foyer, doit alors se souvenir que son diadème ne l’empêche pas d’en être restée l’esclave et que les soins domestiques deviennent son lot.

En ce sens, M. Georges Michel a pu affirmer : «Les sweaters ne s'inquiètent nullement de la valeur de l’ouvrier, les intérêts de ceux qu'ils emploient leur sont absolument indifférents, et ils arrivent, pour des salaires dérisoires, à les faire travailler dix-huit ou vingt heures (1). »

Tel est donc le fait brutal; et c’est encoreune manière de le reconnaître que de soutenir avec M. Maran, alors président du syndicat des maîtres-tailleurs de Paris : «L’excès du travail est moins nuisible que la fréquentation du cabaret; on meurt assez rarement de l’un, toujours très rarement de l’autre (2). »

Il y à là un dilemme que l’on ne saurail accepler : pas de milieu entre la durée excessive du travail ou l'alcoolisme chez le marchand de vin. L’argument fut mis en avant contre toutes les lois tendant à la réduction de la journée de travail. On l’a même parfois soutenu contre le repos hebdomadaire.

(1) Georges Michel : De l’organisation du travail à l’entreprise et de son amélioration .Economiste français, 29 novembre 1800, p. 680, COlATrELIE

(2) Bulletin de la Chambre syndicale des maîtres tailleurs de Paris. 15 avril 1004, p. 15.

C'est un pur sophisme. D'ailleurs, en règle générale, un fait se constate presque universellement, L’ouvrier le moins sobre n’est pas celui dont les salaires sont les plus élevés. Inconsciemment, dans Pme populaire, surgit ce raisonnement: que des ressources modestes empêchant tout moyen d’ascension sociale, il n’est point nécessaire de se priver des quelques jouissances à sa portée.

À un autre point de vue, et la démonstration en a ébé trop souvent fournie pour qu'il soit nécessaire d'y revenir encore : un travail trop prolongé épuise, et c’est précisément le travail le plus dur et le plus long, souvent aussi le moins entrecoupé de repos qui se présente presque partout accompagné de l'abus des liqueurs fortes.

Pour nous en Lenir spécialement aux professions féminines, nos enquêtes nous ont mis en mesure de constater que la blanchisserie parisienne, presque toujours soumise à la veillée, souvent privée de repos hebdomadaire, parfois obligeant au séjour dans des ateliers dont l’atmosphère surchauffée est anémiante, constituant en tout cas un lravail très pénible, est peut-être l’industrie féminine où la consommation d'alcool est la plus répandue.

On y cherche un stimulant. Donc, le meilleur moyen, souvent, de lutler contre lPalcoolisme, est encore de faciliter les conditions d'existence. En toute hÿpothèse, d’ailleurs, la théorie de M. Maran ne saurait être défendue. Il est nécessaire d'envisager la quéstion de plus haut et de constater que le travail à domicile

tel qu'il est compris actuellement, désorganise trop souvent la famille. « Sachons voir avant qu’il ne soit trop tard, l'aboutissement nécessaire de cette organisation générale du travail, C’est là une affaire d’années ou même de jours, si l’on songe surtout que même en ces pays, par des lois et par des causes diverses, le bloc familial est attaqué et miné de toutes parts dans toutes les grandes agglomérations humaines, De telle sorte que là où sévit surtout le travail à domicile, la famille est moins forte. Si on le laisse faire, ce n’est pas la famille qui améliorera et régénèrera le travail à domicile, mais ceci tuera cela (1). »

L’angoissant souci de produire le maximum sacrilie à la tâche monotone les sentiments les plus nobles et les plus ancrés dans le cœur humain. Plus de joie de se retrouver ensemble, l'esprit de famille devient un mot vide de sens. Le foyer n’est plus qu’un assemblage factice d’êtres qui vivent côte à côte, sans avoir même le Lemps de s'aimer, el Ja moindre impression fâcheuse suffit à les désunir et à les séparer. Ils sont devenus des bêtes de somme dont, comme Sully Prud’homme, on devine, à les voir passer, l’éloquente douleur,

Vint à passer une pauvresse Son regard troubla mon ivresse, EL m'emplit l’âme de pitié

(1) Mme H. J. Brunhes : Les conditions de travail de la femme dans l’industrie, Quinzaine. 16 mars 1904. p. 196.

Den 6 Han

Ah! m'’écriai-je, qu’elle est pâle

Et triste, el que ses traits sont beaux !

Sa jupe étroite est en lambeaux ; Elle croise avec soin son châle

Des piqûres de son aiguille

Elle a le bout du doigt tout noir Et ses yeux au travail du soir

Se sont affaiblis. Pauvre fille !

Et pourtant, cette intensité dans le travail, que personne n’ose plus guère nier, est la première conséquence fatale du travail à domicile. « C’est dans la petite industrie que la lutte pour la vie sévit avec la plus grande rigueur (1).» Plus qu'ailleurs elle y produit donc l’oppressoin du faible par le fort et quand les besoins de l'existence, restreints pourtant au minimum, se font plus pressants, que les comptes s'élèvent chez le boulanger, on n'hésite pas, pour gagner quatre sous, à prolonger de deux heures une journée déjà bien épuisante. C'est toujours le système et l’organisation du travail à domicile qui le réclament.

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