V. — L'emploi des enfants mineurs
Depuis l’enquête fameuse de Villermé, il n’y a plus d'opposition à la protection de l'enfance. L'accord est unanime pour le maintien et le développement de toutes les mesures ayant pour effet de sauvegarder
(1) Eugène Fournière : La loi de Millerand-Colliard et le travail à domicile, Revue socialiste janvier 1905. p. 20,
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ces petits êtres. Elles n’ont point jusqu'ici franchi la porte du domicile car on disait «qu’il faut laisser aux parents Ja responsabilité de leurs enfants (1) ». Mais, comme lobserve M. Gide, «les parents, surtout s’ils sont pressés par le besoin, sacrifient trop souvent la santé, l'instruction et l'avenir de leurs enfants à un supplément de revenus (2) ».
Le travail à domicile en fournit des exemples lamentables. Sans être obligé de rappeler les faits coutumiers dans la forêt de Hartz, où l'enfance est particulièrement victime, il suffit de regarder le soir au travers des croisées mal éclairées par la lumière blafarde d’une mauvaise lampe. Dans les ombres projetées, qui se courbent sur la tâche, presque partout on reconnaît des silhouettes d'enfants. Aussi, sans surprise, on les retrouve en pénétrant sous les combles où le travail à domicile s’est acquis droit de cité, et le plus triste : c’est la rareté avec laquelle les parents le déplorent. Preuve nouvelle des épouvantables excès dont cette organisation du travail amène à considérer l’horreur comme naturelle.
Très facilement, on s’habitue à l’exploitation de l’enfance : «Sans doute, nous volons l’école, dit une mère; c’est dur pour les pauvrets, mais leurs petits doigts sont si vifs, Ceux qui ont le plus de famille sont les mieux partagés (3).
(1) Gide : Principes d'économie politique. Edition 1905 p. 482. (2) Ibid. p. 482.
(3) Marie Dronsart : Les trade-unions féminines en Angleterre Correspondant 25 février 1899. p. 7217,
M Méline affirmait à peu près dans les mêmes Lormes : « C’est là surtout qu’on y abuse de l’ouvrier et que quefois de l’enfant (1). » On peut donc soutenir que la crise de l'instruction, récemment constatée, doit, au moins en partie,son acuité au développement intensif du travail à domicile et surtout à la baisse de sa rétribution. Que veut-on, « l'estomac ne chôme Jamais; les quittances de loyer ne connaissent pas la morte; toutes les dépenses nécessaires arrivent inexorables, comment y subvenir ? (2) ».
Comme la femme est broyée par le travail à domicile, de même que l’homme en devient l’esclave, l'enfant à son tour est pris dans l’engrenage «de ce fait qu’en recourant à l’industrie à domicile, les enfants peuvent ordinairement prendre aussi part au travail, ce que ies restrictions législatives ne permettent pas dans la même mesure pour les usines (3) ».
Sans vouloir nous départir de l’impartialité de l’enquêteur, il est presque impossible de s’empêcher de noter au passage cette affirmation des conséquences funestes d’ «une lacune dans la réglementation (4) ». Il semble bien difficile de venir ensuite déclarer que la petite industrie « con-
(1) Sénat. Séance du 22 mars 1904. p. 351 col. 3.
(2) Pierre Froment : Les coulisses de la grande couture. Vie catholique 7 septembre 1901.
(3) Schwiedland : Essai sur la fabrique collective. Revue d’économie politique. novembre 1893 p. 915.
(4) Ed. Payen : L'industrie à domicile et la réglementation du trayail. Economiste français 30 juillet 1904. p. 162, col. 2.
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serve mieux les mœurs, la famille, la stabilité, la paix sociale (1) ».
La vérité, « c'est la fillette de dix ans empêchée d'aller à l’école et obligée de faire le ménage et de garder les petits enfants tandis, que la mère coud à la machine (2) ».
Parfois, c’est pis encore. Dans une brochure de propagande, consacrée à vulgariser les ligues sociales d'acheteurs, Madame Brunhes s’écriait : «Il faut avoir vu la figure chétive de ces petits enfants, condamnés à être ouvriers dès l’âge de sept ans, parce que les parents n'ont pas de quoi payer un ouvrier supplémentaire (3). » Et en note elle ajoutait cette histoire cruelle : « Une enquêteuse nous a cité ce fait navrant : un enfant de trois ans obligé de coudre des boutons sur des cartons et poussant l'aiguille avec la paume de sa main, ses petits doigts étant trop faibles. L’empreinte de l'aiguille était marquée par un durillon (4). »
Mais la règle générale : c’est l'exploitation inconsciente de l'enfance : qu’il s’agisse de ces petits vanniers de 9 à 11 ans, si universellement signalés par un ins-
pecteur du travail dans le département de la Manche (5)
(x) Cheysson : Du rôle et de l’avenir de la petite et de la grande industrie. Journal des économistes, novembre 1884 p. 314.
(2) Mme H. J. Brunhes: Les conditions du travail de la femme. Quinzaine, 16 mars 1904, D. 203.
(3) Mme H. J. Brunhes : Ligues sociales d'acheteurs. Collection de l'Action populaire, p. 28.
(4) Ibid. p. 28.
(5) Cf. Bulletin de l'Office du Travail (septembre 1907). Rapport sur l'application des lois ouvrières en 1906, p, got.
ou «que des parents emploient leurs enfants chez eux d’une manière abusive, quand le travail est trop actif où parfois même des matières nuisibles sont employées (1) ».
L'exposé des motifs du projet gouvernemental, devenu la loi allemande du 30 mars 1903, expliquait que «83 % des enfants employés dans l’industrie sont occupés précisément dans les exploitations où l’industrie à domicile prédomine (2) ». La suite montre, d’après les rapports des inspecteurs de l'industrie, «que dans l’industrie à domicile, ce sont les exploitations familiales, où le pèré peut être considéré comme employeur de ses enfants, qui sont les plus fortement représentées (3) » et l’exposé des motifs conclut ainsi : «Il faut bien admettre qu'une règlementation qui laisserait de côté le travail des enfants dans les industries à domicile, et d’une facon générale, le travail des enfants dans les exploitations familiales, n’atteindrait, qu'une partie relativement minime des enfants employés à des travaux industriels, et que les dispositions nouvelles ne profiteraient pas à la grande majorité des enfants, qui, en outre, travaillent dans les plus mauvaises conditions (4). »
Nous devons donc ici constater un mal général et
(x) La situation des enfants en France, communication de Mile Blondelu à la section française de l'association pour la protection légale des travailleurs, p. 27.
(2) Moysset : La loi allemande : rapport à la section française pour la protection légale des travailleurs (1905-1906) p. 226, :
(3) Ibid. p. 226.
(4) Ibid. p. 226-227.
une conséquence à peu près obligatoire de l’organisation du travail à domicile. Il y a des milliers de mères «ainsi tenaillées dans leur amour maternel (1)» qui imposent, malgré elles, à leurs tout petits enfants un travail qui n’est point fait pour eux.
Plus grands, à l’heure où cesse l'obligation de fréquenter l’école primaire, l'enfant est, dans bien des cas, plus opprimé encore par le travail à domicile. A la campagne, les jeunes filles s’y livrent pendant l'hiver et couramment elles y restent occupées jusqu’à neuf et dix heures du soir, courbées sur une méchante broderie. EL celles-là sont les privilégiées.
Combien plus pénible est le sort des jeunes enfants dont la mère, elle-même, est déjà prise par le sweatingsystem et en tire tous ses moyens d'existence ! A treize et quatorze ans , ils sont associés à ces longues journées de travail dont nous parlions plus haut et qui, pour des organismes en plein développement, sont particulièrement fatales. « On peut affirmer sans crainte de se tromper, que le travail à domicile, où les toutes jeunes filles sont poussées par leurs parents à donner un travail au-dessus de leurs forces, dans de mauvais locaux, est la cause, en grande partie, de cette mortalité et de ces maladies précoces (2). »
Dans quelques pages nous reviendrons sur ce point spécial. IT suffit, pour le moment, d’avoir indiqué com-
(5) Max Turmann : La vie sociale et les femmes. La femme contemporaine. Juillet 1907, p. 44.
(2) M H.-J. Brunhes : Les conditions de travail dans l'industrie. Quinzaine, 16 mars 1904, p. 200,
bien ce danger était plus terrible quand il s’agit du travail à domicile de l’enfant.
Pourtant, une dernière observation s'impose. On mesure la gravité du mal à l'étendue et à la profondeur de ses ravages. Nulle part, ils ne sont mieux expérimentés que là où ils ont eu à vaincre le moins de résistances. Qu'on songe aux souvenirs laissés par les plus brèves enquêtes dans ces masures désolées où trône 'e sweating-system, la première image d’une mémoire trop fidèle est toujours celle d’un enfant. Il apparait aussitôt comme concrétisant le mieux l’ensemble des vices du système. «Les enfants sont victimes de ce surmenage. C’est toujours là un des aspects les plus horribles de nos misères sociales, elles atteignent la race au berceau; en attaquant la graine elle-même, elles compromettent le fruit, c’est-à-dire l'avenir », affirmait M. Cheysson (1). Loyalement, et avec une froideur voulue, nous les avons indiqués. Ne suffisentils pas à révéler aux plus optimistes l’emprise énorme du sweating-system, et l'état qu'il crée sil ne rencontre point de force susceptible d’en atténuer l’effet. L'enfant auquel «il réclame impérieusement son temps (2) » est plus misérable cent fois que tout autre, quel que soit le labeur auquel il est assujetti, et cela suffit pour permettre d'affirmer qu'il n’y
(1) Cheysson : Le sweating-system. Le conseiller de la famille et l'école des rnères, août 1908, p. 210.
(2) Caroline Milhaud . De la nécessité d’une enquête officielle sur ke travail à domicile des femmes. Revue politique et parlementaire, 10 décembre 1903, p. 580.
a pas, à l’heure actuelle, de mode de travail dont les abus puissent être comparés à ceux qui constituent trop souvent l’inséparable cortège du travail à domicile. Comme l'ont écrit MM. Pic et Amieux : « L’expérience permet de dire que ‘e régime est fâcheux : il permet l'exploitation de l'enfant et de l’ouvrier. Il est une cause de surmenage physique, d’étiolement de la race, et ses répercussions sont souvent des plus
fâcheuses sur l’état sanitaire général (1) ».