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VI. — La nourrilure insuffisante et la misère des logemenis

Dans son argol singulièrement expressif, Jehan Rictus, chantant la « Complainte des Petits Termes », a fort bien résumé ce qu’évoque le titre qu'on vient de lire.

V'là la chose : on a essayé D’amasser l’argent du loyer

Pour çà, on à trimé, veillé

Jours et nuits, un trimestre entier Le moment venu. on n’a pas pu.

On à beau s’priver, s’rogner

Su ? l’quotidien, su l’nécessaire

Ça r’gard’pas c’pauvr’ popiétaire, Qui, lui, n'demande qu’à ét’ payé.

(x) Pic et Amieux : Le travail à domicile en France et spécialement dans larégion lyonnaise. Rapport présenté à l'Association internationale pour la protection légale des travailleurs. Genève 1906, p. 5.

Preusent! y faut décaniller

Avec c'qu’on à pu échapper

Au brocanteur, aux requins d’Lerre Gn’y a pas, y faut call’ter aut’part, Pour ben sûr, dans un aul’quartier, Et d’un aut’ gourbi délétère Redéplanquer trois mois plus {ard.

Le poète songe, ici, en particulier, aux travailleurs à domicile. On ne saurait mieux dire.

Au cours de sa si consciencieuse étude « sur les logements, professions, salaires et budgets dans le quartier de la Pointe-d’Ivry (1) », le docteur Mangenot, qui est toujours prêt à aider les enquêteurs débutants, a relaté la manière dont ces catégories de personnes règlent leur alimentation.

Celles qui disposent pour se nourrir de quatre-vingtquinze centimes ou un franc par jour et par individu, constituent l'aristocratie. D’autres n’ont pas plus de cinquante ou soixante-quinze centimes. On devine aisément de quelle façon on s’alimente, et combien mal s’entrelient une santé qui s’use chaque jour d’excès de travail et de misère. « Ah ! chez nous, ce. n’est point par suralimentation qu'on se rend malade, mais plutôt par le contraire », disait un jour, devant nous, avec une gaieté lugubre, une bien malheureuse femme.

D'ailleurs, après les récits et les notés si tristes dans leur laconisme, des enquêtes officielles, il est bien inu-

(x) Réforme sociale : 16 mai 1899, p. 768 à 786 et 1er juin 1899, pe 832 à 857:

Lile de revenir encore sur la nourriture des travailleuses à domicile. Celle-ci «ne mange pas le soir (1) », celle-là, pendant six mois, avoue «se nourrir exclusivement de lentilles à Peau (2) »; toutes vivotent.

€ La femme surmenée remplit mal sa tâche», a écrit M. Benzacar (3). On pourrait dire surtout qu’elle ne prend aucun soin de son alimentation. Plutôt que de perdre quelques centimes en préparant elle-même des mets simples, mais qui, du moins, n’achèveront pas de délabrer son estomac, elle prolonge le roulement de sa machine à coudre et comme sa compagne, souvent «elle achète son manger tout cuit et le fait ré réchauffer sur une lampe à esprit de vin : 0 fr. 15 de bouillon, 0 fr. 15 de légumes, 0 fr. 20 de bœuf, 0 fr. 15 de pain, 1 litre de vin à 0 fr. 40 tous les deux jours, thé et beurre (pour le matin) (4). »

Jamais on ne passe devant ces marchandes de mets cuits, souvent installés dans l’étroit couloir d’une maison plus ou moins avenante, sans ressentir un haut-le-cœur. C’est là que ces ouvrières vont chercher de quoi vivre à quatre-vingt-dix centimes par jour ! Le souvenir désagréable conservé des vendeurs de légumes cuits, l'aspect répugnant des monceaux de bœuf bouilli qui s’étalent aux devantures de certains

(1) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l'in dustrie de la lingerie. T. I. p. 649.

(2) Ibid. p. 187.

(3) J- Benzacar : L'ouvrière au XX® siècle. Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, juin 1902, P. 174.

(4) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l'in dustrie de la lingerie. T. I. p. 343.

pelits bouchers, suffisent à édifier sur la qualité et les conséquences d’une semblable alimentation.

Tel est, dans touteson horreur, aboutissant logique de cette «concurrence imbécile (1) » dont M. d'Avenel explique ainsi le mécanisme : «Le Louvre offret-il pour 1 fr. 50, à la quatrième page des journaux, le mètre de tel tissu de coton, le Bon Marché, qui fait sa publicité le lendemain, portera le même madapolam à 1 fr. 40 et le Louvre ripostera le surlendemain en le cotant L fr. 35 (2). »

Sur les comptoirs des jours d'expositions, ou de ventes sensationnelles, derrière les étiquettes alléchantes par leur bon marché, il devrait y avoir aussi la liste des misères qui ont permis de les établir. Ainsi la clientèle finirait, peut-être, au lieu de la trouver merveilleuse, par s'associer au jugement de M. Fôldes pour dire que : « Dans beaucoup de cas, la concurrence est immorale et coûteuse (3). »

Quoiqu'il en soit, bon nombre de travailleurs ne peuvent se résigner à de semblables conditions d’existence. Alors vient l’immoralité avec sa triste suite de faiblesses, de souffrances et de déchéances. Au temps où nous exercions nos fonctions professionnelles dans le XIIIe arrondissement, nous avons relevé la plus forte proportion de faux ménages dans le monde des

(x) Dr B. Foldes : Examen théorique de la hbre concurrence. Revue d'économie politique, décembre 1905, p. 941.

(2) d’Avenel : Mécanisme de la Vie Moderne, 17e série, p. 41.

(3) Dr B. Fôldes : Examen théorique de la libre concurrence. Revue d'économie politique. décembre 1905, p. 941.

travail eurs à domicile. Ils viennent immédiatement après ces êtres à part, vivant de la société, sans en être, professionnels des assassinats, ou titulaires de la mendicité. |

M. Eugène Tardieu dit de même ; « Aujourd’hui notre enquête rencontre une foule de jeunes gens établis dans une mansarde avec une machine à coudre louée et souvent une femme peu louable (1). »« Le travail à domicile, ainsi, estl’antichambredela prostitution (2). »

Faut-il en conclure à une dépréciation absolue des travailleurs à domicile ? On l’a parfois tenté. Nous croyons que ce serait une injustice. On n’a pas le droit de considérer uniquement la faute en elle-même; il est nécessaire de tenir compte du degré de responsabilité personnelle de celui qui la commet. Le plus sévère des moralistes sera bien obligé d’avouer qu’une existence, dominée sans cesse par la cruelle âpreté de la plus angoissante lutte pour la vie, est bien un peu excusable de ne pas comprendre autre chose, et de ne guère se soucier des prescriptions légales ou religieuses, L’être humain, dans cette situation, est incapable de penser, de vivre même, c’est un forçat rivé à sa chaîne. Tout ce qui la dépasse, il l’ignore; et le monde se réduit pour lui au bois qu’il assemble, ou à la boutonnière qu’il termine.

(2) Office du travail belge : Eugène Tardieu : L'industrie du vêtement pour hommes à Bruxelles et dans l’agglomération bruxelloise, P. 202.

(3) Georges Paul : Le travail à bon marché. Les cahiers de l'Université populaire, septembre 1907, p. 976.

Ici, la responsabilité de la société nous paraît bien plus lourde que celle de l'individu. Aux deux extrémités des conceptions sociales et religieuses, MM. Honoré et Raoul Briquet laissent entendre que cet état déplorable est, en quelque facon, postulé par l’organisation même du travail à domicile. «Mes études sur le chômage, avoue l’ancien directeur du Louvre, m'ont fait dire avec ma modeste voix dans ce concert universel : la femme ne peut pas vivre seule. Le prix de la journée ne saurait être suffisant, ni bien réparti car il faut lui réserver quatre mois de chômage sur le travail à laiguille comme dans le travail des champs (1). »

Plus crûment s'exprime M. Briquet : « Le salaire de la femme n’est qu’un salaire d'appoint; il est fixé d’après un calcul qui pose en axiome que la femme «doit avoir recours à quelqu'un qui l’aide ». Normalement, ce quelqu'un, c’est le mari, ét de là découle la sujétion de la femme dans le mariage; mais ce n’est pas toujours le mari, et ici éclate la profonde immoralité du régime capitaliste qui non seulement pousse les femmes à la prostitution par les déplorables conditions dé travail qu'il leur impose, mais encore spécule sur la faculté qu'ont les ouvrières de trouver un supplément de salaire dans le trafic de l’amour, pour payer ieur travail à un taux dérisoire (2). »

(x) Honoré : Le travail au point de vue ouvrier et au point de vue patronal. Réforme sociale 16 avril 1909, p 525.

(2) Raoul Briquet : Le travail des femmes en France, Mouvement socialiste, 15 août 1902, p. 1520.

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