‹ La lutte contre le sweating-systemChapitre 20 sur 74 · IO8S · texte numérisé non relu

IO8S

Ces constatations visent surtout les aggloméra- Lions urbaines, les plus grands centres et en particulier Paris. Mais il serait inexact de penser que la question ne se pose pas dans les localités de moindre importance. Assez souvent, dans les deux volumes de l’enquête sur la lingerie à domicile parus pour la province, on retrouve ces cotes : très mauvaise, mauvaise, insuffisante, affectées soit à la maison soit à la manière dont l’appartement est tenu. Presque toujours ces notes sont attribuées quand le travail à domicile est l'unique ressource de l’habitant. On le comprend, du reste, et cela suffit à permettre d'affirmer combien la mauvaise hygiène du logement est une conséquence nécessaire du swealing-system, qui condamne ses victimes à la maladie.

Mais il y a plus, et les quartiers de misère se vengent.

«Des bouges infects, des mansardes glacées, des caves humides sort toute une armée vengeresse d’infiniment petits; germes de maladie et de mort qui ont prolifié, prospéré, sur les terrains déprimés etanémiés des salaires misérables; ils vont, avec les objets fabriqués, chez les acheteurs égoïstes. Ce sont : la rougeole, la scarlatine, la diphtérie, la coqueluche, l’influenza que l’élégante mondaine apporte dans la riante nursery avec les « occasions » de robes de bébé, de jupons et de pantalons, les « affaires exceptionnelles ».

Et, Mme Moll Weiss continue par cette saisissante apostrophe :

«Get admirable corsage de bal vert d’eau, que votre fille, brillante fleur de nos salons, mettra demain soir

au bal des B***, Madame, c’est une jeune fille comme elle, du même âge qu’elle — 22 ans — mais émaciée par lès privations, mais rongée par la phlisie, qui Pa terminé celte nuit sur une couche d’agonie. Dans quelques semaines la petite ouvrière se reposera définitivément de ses peines et de ses misères, dans quelques mois votre fille ne dansera plus et jamais plus vous ne la verrez, admirée et charmante, captiver tous les regards ; elle se reposera du bal comme la jeune couturière parisienne se repose du travail trop dur, ni l’une mi l’autre n'auront plus aucun besoin !» (1).

L’imagination a une certaine part dans ce lugubre tableau, mais Ia réalité, scientifiquement constatée, n’est guère moins noire.

La chambre syndicale des ouvriers Lailleurs de Paris, déclare en Juillet 1901 « que les logements où travaillent les ouvriers sont de véritablès foyers d’épidémie » (2) et M. J. Bergeron commençait son rapport au F1 Congrès de l'hygiène des travailleurs etdes ateliers (novembre 1905) en affirmant : « La question de l'hygiène dés travailleurs est intimement liée à la question de l'hygiène des consommateurs » (3).

CS

(1) Mme Moll Weiss : La Ligue des acheteurs. Revue 15 janvier 1907, P. 220-221.

(2) Mme H. J. Brunhes : Les Ligues dés Consommateurs : Association catholique .15 novembre 1901, p. 402 (en note).

(3) Bergeron : La lutte contre la mauvaise hygiène des travailleurs et le rôle des consommateurs : Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs 2° trimestre 1906, p, 504

Les DrS Fauquet (1) et Lucien Graux (2), ont cité de nombreux faits de contagion par letravail à domicile. Pour eux la question ne fait point de doute et le Dr Adler, résumant dans son livre sur l'hygiène dans l’industrie des tailleurs, l'opinion unanime du monde médical, écrivait : « La promiscuité qui existe entre les personnes saines et les malades, dans les ateliers à domicile, amènent le développement des grandes épidémies parmi le peuple.

«Avec le vêtement tout fait, les germes de maladie sont transportés de la chambre de travail où l’ouvrier et sa famille sont, peut-être, Lerrassés par le mal, et l’acheteur insouciant, en même Lemps qu'il achète la marchandise bon marché, achète lamaladie et la transporte à son foyer » (3).

Certains se contentent d’en être effrayés : « Une redingote confectionnée dans ce milieu peut apporter dans ses plis une maladie contagieuse. Le cas s’est présenté à Bruxelles ; il m'a été révélé par un médecin. C'est une chose terrible de penser qu’un vêtement, acheté chez un tailleur installé luxueusement, a pu être confectionné dans le voisinage d’un enfant atteint de la scarlatine ou de la rougeole et qu'il donnera peutêtre une maladie mortelle à votre petite fille » (4).

(1) Dr Fauquet : Essai sur le travail en chambre considéré au point de vue sanitaire, p. 21 à 27.

(2) Dr Lucien Graux : Le sweating-system et la loi sur la protection de «a santé publique, p. 9 à 18.

(3) Cité par le Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs : 22 trimestre © 1906, p. 54.

(4) Tardieu : L'industrie du vêtement pour homme à Bruxelles et dans l’agglomération bruxelloise (Office du travail belge) p. 265.

— ti —

D’autres s’élevant plus haut y voient, avec M. Max Turmann,(l) une sanction de la loi violée de la solidarité et de l’universelle fraternité des êtres humains. C’est,en tous cas,une application bien saisissante de la vieille histoire contée par le bon La Fontaine, des membres et de l’estomac; et une preuve, prise sur le vif de la réversibilité réciproque des diverses conditions d'existence. Une haute lecon morale s’en dégage qui peut avoir son application dans la vie de chacun. On envisage les problèmes économiques par les petits côtés, et souvent à un point de vue faux, si on les examine, d’une facon exclusive, en les jugeant d’après son seul profit immédiat qu'on escompte. Chercher à tout ramener à soi est parfois la plus folle des prodigalités, presque toujours on est la seconde victime des malheurs d'autrui. Au point de vue social général, la perpétuelle lutte de classes est donc un mal—souvent mal nécessaire et inévitable, — mais dont les funestes effets, seraient largement atténués, si, par delà son horizon étroit,on savait faire la part de la justice.

Nous avons cru devoir terminer par ces lignes ce long chapitre, dans lequel on s’est efforcé, comme en autant de tableaux écourtés mais fidèles, de laisser apparaître, l’un après l’autre, les abus du sweatingsystem. Cette conclusion aidera peut-être à consentir, au souvenir des scandales d’une organisation déplorable du travail, les sacrifices obligatoires nécessiLés par l’amélioration d’une situation qui ne peut plus durer sans grave péril pour la Société.

(1) Max Turmann : Activités sociales, p. 332 à 334.

ee

CE ns

Page 1