‹ La lutte contre le sweating-systemChapitre 23 sur 74 · TOR · texte numérisé non relu

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l'énergie produite l’industrie à domicile se développéra vraisemblablement » (1).

Tandis que M. Béchaux assure que « la décentralisation de Ja force motrice est une des solutions les plus parfaites de la question ouvrière » (2), M. Payen, comme s’il souffrait de voir ses idées quelque peu abandonnées, précise et renouvelle, malgré tout, l’expression de sa foi confiante : « La possibilité d'avoir à domicile de petits moteurs aura peut-être plus d'action qu'on ne le croit généralement pour maintenir sinon pour développer certains travaux à domicile » (3),

De son côté, M. Cavaillé vante «surtout les moteurs électriques » pour mettre « au service du plus humble atelier les procédés mécaniques qui sont la principale cause de la supériorité de l'usine» (4), et M. Jean Veillon se décide pour la houille blanche. Il pense qu’à « un grand nombre, le transport de la force hydroélectrique semble devoir rendre un foyer » (5).

On sourit un-peu, aujourd’hui, de ces prédictions enthousiastes, et on ne se sent guère de vocation pour le métier de prophète.

Nous ne chercherons donc point, en imitant Cassan-

(x) Payen : Le travail en fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Economiste français, 9 juin 1908, p. 808, COR:

(2) Béchaux : La vie économique et le mouvement social: Correspondant, 10 janvier 1906, p. 180.

(3) Payen : Le travail à domicile : la lingerie à Bruxelles et à Paris. Economiste français, 9 janvier 1909, p. 44, col. 2.

(4) J. Cavaillé : Faut-il réglementer le travail des ateliers de famille ? Revue politique et parlementaire, 10 septembre 1905, p. 483.

(5) Jean Veillon : Le sweating-system et la houille blanche, p. 3.

dre, à rivaliser en sens contraire, avec les croyants du triomphe de la force motrice à domicile pour la suppression du sweating-system. Il nous suffira de voir, dans la question présente, le rôle du moteur, de relever les tendances manifestées au point de vue de son développement, et d'essayer de se rendre compte si dans la balance des effets produits par la force motrice là où elle est utilisée, les bons résultats l’emporportent sur les mauvais, ou réciproquement.

A l'heure actuelle, l'application du moteur au travail à domicile proprement dit, n’a guère été tentée que dans les régions parisienne, lyonnaise et stéphanoise. Nous réservons ces deux dernières pour l’étude, à la fin de ce chapitre, des effets du moteur sur le sort économique de l’ouvrier isolé.

A Paris, les forces motrices employées à domicile ont éLé: l'air raréfié, l'air comprimé, le gaz et l'électricité.

Voici, révélée par l'enquête, la situation des unes et des autres.

ÇUn traité passé le 10r février 1887, en vertu des délibérations du Conseil municipal des 30 juillet et 15 décembre 1886 entre la Ville de Paris et MM. Boudenoot et Pelit, administrateurs de la Société anonyme de distribution de la force motrice à domicile, autorisa cette société à poser dans les égouts et en tranchée, des canalisations en fonte pour la distribution de la force motrice aux producteurs et ouvriers de la petite industrie parisienne » (1).

(1) Félix Roussel : Rapport au Conseil municipal « relatif à la substitution de la compagnie de force motrice à M. Tschieret pour la dis-

— ASE —

C'était une œuvre philantropique qui obéissait aux théories rappelées plus haut. Son siège était 41 rue Baubourg, en pleim centre de ce quartier du Marais où chaque maison abrite plusieurs travailleurs isolés, et dans lequel s’est réunie Ia fabrication à domicile du jouel parisien.

En 1889 el 1890 la Société parul prospérer. € Trois machines centrales aspirantes distribuatent la force à cent cinquante petits moteurs répandus dans un rayon de huit cents mètres » (1).

Mais le succès fut de courte durée. La Société ne continua pas. En juillet 1894 elle cédait son matériel à un M. Tschieret, et celui-ci, en 1897, ayant constaté l’unpossibilité de réussir avec l'air raréfié leremplaca par lP’électricité.

On verra ultérieuremnt que la substitution réalisée fut loin d'améliorer la situation.

Donc, le premier mode employé, aboutit à un rapide échec. Sans vouloir en Lirer des conclusions dispropor- Lionnées avec l’importance de l’affaire, on doit constater cependant que l'expérience est assez concluante. Il s'agissait en l'espèce d’une institution dont « le fonctionnement Lechnique fut toujours salisfaisant » (2), et qui avail pour bul nettement déterminé le transport de la force motrice dans des ateliers d’outribution de la force motrice à domicile. Année 1902, rapport n° 52 pD'arset2

(1) Henri de Boissieu : L'usine au logis à Paris. Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, décembre 1902,

{2) Ibid., p. 359.

vriers isolés. On était donc en pléin danis lé problème qui nous occupe.

Ya-til lieu d'espérer davantage du procédé opposé : Pair comprimé ? Pendant deux années nos avons vécu dans lé quartier où est construite Pusine Popp, aujourd’hui entre les mains de la Coipagnie parisienne de Fair comprimé: Nous n’avois rencontré nulle part l’ütilisation de la force pneumatique et pourtant nos fonctions nous ont amené à pénétrer à peu près dans toutes les inaisons. Sans doute l’expérience ne saurait être absolument démonstrative, car cette usine n’à pas, comme la précédente un raÿon d'action aussi étroitément délimité. M. de Boissieu s’est informé, et on lui a « déclaré au siège de laSociété : il n’y à pas parmi les clients de la Compagnie ün seul atelier farnilral, à peine quelques petits ateliers patronaux » (1).

La même réponse noùs fut faite au mois de novembre dernier par l’un des membres les plus qualifiés de la direction de la Compagnie parisiènne de Pair comprimé. Le nombre des petits ateliers patronaux utilisant l'air comprimé diminue à son tour. De ce côté aussi il n’y à donc rien à chercher.

Vers 1885, l'ingénieur en chef de la Compagnie du Gaz de Paris ff l'essai loyal d’ün tout petit moteur d'un quart de cheval. Comme beaucoup, it voulait par cé moÿen rénover l’industrie familiale.

Derrière la gare Montparnasse, chez un patron cou-

(1) Ibid., p. 357:

tellier du nom de Liévin, nous avons retrouvé unde ces petils moteurs. À en croire les renseignements qui nous furent donnés, il auraitunehistoireet eut servi, à l’origine, dans uneécole d'apprentissage du XV® arrondissement à laquelle se serait intéressé M. Chauvière.

Mais cet exemple isolé est à peu près sans force probante, car cet homme n’est pas un travailleur à domicile proprement dit. Il est un producteur autonome qui possède sa boutique de vente.

Lui-même paraît d’ailleurs assez peu se féliciter de son acquisition.

En fait l'initiative de l'ingénieur en chef de la Compagnie du Gaz obtint un insuccès absolu. La force des moteurs à gaz employés à Paris s’accroit très sensiblement. De 1895 à 1902 leur force moyenne «a augmenté de 50 % » (1), et nos renseignements personnels nous mettent en mesure d'affirmer que l’évolution continue depuis, dans un sens identique. « On

ne perçoit pas la plus faible indication, permettant d'annoncer une reprise du moteur à gaz par l’ouvrier isolé » nous déclarait-on, en toute franchise, fin 1909, à la Société du Gaz de Paris, Volontiers, comme on le disait à M. de Boissieu « on considère aujourd’hui comme une utopie l'emploi du moteur à gaz dans l'industrie familiale à Paris el ailleurs » (2).

Reste done l'électricité. L'échec des initiatives précédentes est assez généralement admis, mais il n’infirme en rien, dit-on, les théories. L'électrieité n’of-

(1) De Boissieu, loc: cit, p: 357: \ {2) Tbid., p. 357:

fre aucun des inconvénients des modes précités, et là, du moins, on peut parler de résultats acquis eb d'organisations entrées en fonctionnement. Il y a peu de mois on inaugurail une vaste maison, rue Volta. On voulait y faire revivre l’industrie à domicile eb plusieurs locaux étaient munis de moteurs électriques. L'exemple de la rue « des Immeubles Industriels » hantait visiblement les promoteurs de la création nouvelle.

On cherche également les moteurs très faibles, et à la dernière exposition de l'habitation au grand palais, des moteurs électriques d’un quinzième de cheval pour machines à coudre, étaient, offerts à 140 francs, soit le prix d’une machine.

Ces Lentatives ne modifiant en rien l’absolue certi- Lude que nous avons de leur inutilité. Les unes parce qu’elles ne sont pas destinées aux victimes du sweatingsystem, les autres parce qu’elles dépassent leurs moyens.

La très grande majorité des travailleurs à domicile, ceux dont le nombre donne au mal toute son amplitude, sont des femmes et des ouvrières de l'aiguille.

Or Ia force électrique, tant aux «Immeubles Industriels » qu’à la rue Volta, sert aux ouvriers des professions les plus diverses, dont plusieurs ne sont certainement passwealed. Encore.v a-L-il toujours des ateliers vacants, ce qui semble déjà indiquer que toul n’est pas avantage dans une instilution dont M. de Boissieu disait cependant : « Ce n’est pas une affaire, c’est une œuvre, Or, si au point de vue humanitaire, une

me ci pe œuvre peut être chose admirable, au point de vue économique elle a toujours un tort assez grave : c’est qu'elle ne prouve presque rien » (1).

M. Georges Picot, en 1906, a donné dans le Bulletin de la Société française des habitations à bon marché des renseignements très suggestifs sur les professions des locataires des « Immeubles Industriels » : «sur quatre-vingt-quatorze ateliers un certain nombre étaient vacants, par suite de la crise industrielle : 39 étaient occupés par les ouvriers du fer (polisseurs de métaux, 9; décolteurs, 3; nickeleurs-polisseurs, 9; tourneurs sur cuivre, 2; tailleurs de pointes, 4; repousseurs-tourneurs, 7; tourneurs-mécaniciens, 2; émouleur de limes, 1; mécaniciens-outilleurs, 2); 13 par des ouvriers du bois : (découpeurs de bois, 7; tourneurs en bois, 6); 10 par des ouvriers en glace : (tailleurs de glace, 6; tailleur de verres pour optique,l; polisseurs de verres pour optique, 2; biseautage des glaces, 1); 4 par les ouvriers sur corne (polisseurs); 4 par les ouvriers en nacre (polisseurs de nacre et nacriers); un par un passementier » (2).

Cette énumération, sauf peut-être les ouvriers du bois, ne contient guère de nomenclature de gens habituellement désignés comme victimes ordinaires du sweating-system. Même certains de ces ateliers sont oués par de véritables ouvriers d'art.

(1) De Boissieu, loc. cit., p. 356:

(2) Georges Picot : Les ateliers de famille à Saint-Etienne, à Lyon et à Paris. Bulletin de la société française des habitations à bon marché, 1° fascicule, 1906, p. 123.

Les prix exigés l’expliquent d’ailleurs. En plus du loyer, la force motrice revient à près de « 600 francs par an et par cheval vapeur » (1). M. Georges Picot disait de son côté : « Le prix de la location comprenant la force motrice est très élevé. Pour les ateliers de cinq places, il s'élève à 2 fr.50 par jour; pour les ateliers de deux places il est de 1 fr. 25; ceux du rez-de-chaussée sont de 3 fr.; quelques-uns s'élèvent jusqu'à 10 et 15 francs; le plus grand atteint 25 francs » (2).

Il est donc bien évident que, dans cet ordre d'idées, il n’y a pas grand espoir à conserver pour le salut du travail à domicile, tel qu'il a été défini au début.

Quant à l'électricité mise à la disposition des ouvrières dans les mansardes, elle a contre elle une double expérience.

D'abord la distribution d'électricité tentée par M. Tschiéret, 41, rue Baubourg, après l’insuccès de l'air raréfié. La transmission électrique s’opérait par fils aériens. Successivement l'affaire fut reprise par la Compagnie générale d'électricité et de force, qui ne réussit point; par la Compagnie électrique O. Patin, qui liquide à son tour. En 1901, on repasse la main à la Compagnie parisienne de force motrice. M. Mildé, président de la Chambre syndicale des industries électriques est membre du bureau (3). L'entreprise

(x De Boissieu : L'usine au logis à Paris. Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, 1902, n° de novembre, P. 326.

(2) Georges Picot, loc. cit., p. 123.

(3) Cf. le rapport déjà cité de M. Félix Roussel, passim,

ne parvient pas à se relever, elle continue à vivoter, car elle n'arrive pas à fonctionner normalement, faute de clients suffisamment nombreux.

Comme le dit M. Aftalion : « La manufacture à domicile, jusqu'ici du moins ne se hâte guère d'introduire le petit moteur au logis de l’ouvrière, où, isolé, séparé des autres procédés del’usine, son usage neserait pas pour l'employeur d’un grand profit » (1).

Dans les secteurs parisiens nous avons appris que s'il y a progrès dans les moteurs électriques, cela tient, surtout à l’augmentation du nombre des maisons munies d’'ascenseurs et pas du tout à l’industrie à domicile.

La maison Brunswick et Cie, constructeur de machines à coudre, et qui vient de lancer ses « nouveaux moteurs électriques » pour les actionner,nous en fournissait une double raison. D'abord le prix trop élevé pour une pauvre petite ouvrière. Les moteurs Brunswick consomment environ cinquante centimes d’électricité pour dix heures de travail.

Ensuite, le plus souvent, et c’est là le point capital, la recherche des logis les moins chers oblige les ouvriers et ouvrières à choisir des maisons où l'électricité n’est pas installée. Donc plus de moteur possible ; le propriétaire ne s’imposera pas les frais coûteux d’une installation pour des locataires très instables.

D'autre part les vieilles masures, toujours pour le

(1) Aftalion : Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Revue d'économie politique, janvier 1906, p. 155.

même motif, héritent surtout des travailleurs à domicile. La maison n’est pas toujours assez solide pour l'installation d’un moteur et souvent locataires voisins et propriétaires s'unissent dans leur opposition.

Aussi les moteurs Brunswick sont-ils à peu près exclusivement employés dans les ateliers, ou utilisés par des femmes de chambre.

Deux documents existent dans les archives du Musée social, qui parlent dans le même sens. On lit dans unelettre du Conseil administratif dela Ville de Genève, en date du 14 juillet 1899 : «Le transport de la force motrice à domicile est appliqué à Genève depuis 1872. Quelques ouvriers — mais en très petit nombre — usent des facilités que leur offre ce mode d'emploi de la force. Mais ce sont surtout des petits patrons qui l'utilisent dans notre ville pour les industries installées modestement. »

L'autre document est une lettre, non datée, mais de la même époque : «Il n’y a rien de précis au sujet de la force motrice transportée à domicile à Mulhouse. Jusqu'ici, il n’est pas question de transporter la force électrique au domicile de l’ouvrier. La force motrice de l’ancien système a élé mise, il y a plus de trente ans au service des entrepreneurs, avec des résultats douteux pour les petits entrepreneurs. »

Il est donc permis de conclure — et pas seulement pour Paris — avec M. Aftalion : «L’enthousiasme que le petit moteur, le moteur électrique surtout avait suscité chez certains fervents de la petite industrie

indépendante, semble un peu tombé maintenant » (1).

Mais en admettant, par impossible, que dans l’avenir le petit moteur devienne une réalité pratique pour les ouvriers sweated, améliorerait-il leur sort ? Vaut-il la peine de se plaindre si «ce n’est pas dans cette direction que s’accomplit jusqu'ici la transformation industrielle (2) » et si l’on « doute que les ouvrières sachent apprécier la distribution de force motrice à domicile » (3).

L'’analogie qu’on tirerait de l'introduction de la machine à coudre dans le travail à domicile ne légitimerait pas ces regrets. Elle a eu une influence énorme sur le développement du sweating-system et son rôle paraît s’être borné à faire baisser, non seulement le salaire proportionnel des objets fabriqués, mais encore à réduire au niveau de l’article cousu à la machine les tâches accomplies à la main.

Au dire de Madame Paule Vigneron : «La machine à coudre, loin d'apporter une amélioration à la condition des couturières, semble avoir empiré leur sort en permettant d'organiser le système des confections à bon marché » (4).

(1) Aftalion : Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Revue d'économie politique, octobre-novembre 1905, p. 828-829.

(2) E. Levasseur : Comparaison du travail à la main et du travail à la machine. Etude extraite du Bulletin de la société d'encouragement pour l’industrie nationale, p. 98.

(3) Office du travail : Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, t. II, p. 382.

(4) Paule Vigneron : Les métiers de famille, Réforme sociale, er décembre 1901, p. 827.

Jehan Rictus s’est fait l’écho de cette conséquence funeste dela machineà coudre. La complainte des petits termes, en racontant le déménagement, salue ainsi :

La machine à coudre

Achetée à tempérament

Qui vous détruit l’tempérament (Car elle a cousu le suaire Invisible et brodé de pleurs Ousque l’on a enseveli

Jeuness’, vaillanc’, santé, couleurs À preuv’ qu'on en est tout pâli La poire en Miroir-à-Douleurs

Et qu’on s'défile en poitrinaire).

Comme lui M. Léon Duclos met à la charge de la «machine à coudre et de toutes les machines se subs- Lituant au travail manuel de la femme » (1) la misère des ouvrières.

Il est inutile de revenir ici, en particulier, sur les exploitations auxquelles a donné lieu, dans certains cas,la vente, la réparation, la location des machines à coudre. Le 8 décembre 1907, l’Eveil démocratique dénonçait «le truc de la machine » (2) et deux années auparavant M. Wilfred Monod publiait le contrat de location draconien adopté par la maison Singer, pour ses machines louées à la semaine.Il ajoutait un certain nombre de faits très évocateurs (3).

(1) Léon Duclos : Des transformations du commerce de détail en France au XIX£ siècle, p. 133-134.

(2) Article de M. Marcel Bergognon.

(3) Cf. W. Monod : La confection à domicile dans la ville de Rouen et ailleurs, p. 13.

Qui sait si le moteur ä domicile n’amènerait pas des abus comme «nous en avons dü reste déjà un exemple avec la machine à coudre, dont l'emploi généralisé a simplement privé de ressources lès ouvrières qui n'avaient que l'aiguille à leur disposition, et dont l’achat constitue le tribut nécessaire que paye la couturière en chambre, pour avoir la triste faculté de travailler des journées de quatorze heures moyennant un salaire dérisoire » (1)?

Qui oserait prétendre qu'au système du petit moteur, ne s'appliquent pas ces reproches de M. Alix, et dont il est aisé de saisir la portée ? « On fait faire aux artisans à domicile, aux ouvriers, des dépenses d'outillage que le grand industriel aurait certainement faites lui-même en élevant une fabrique, s’il ÿ avait trouvé avantage; on leur fait opérer des mises de fonds dont il n’a pas voulu lui-même assumer les périls. On aggrave le poids de tous les risques dont l’industrie à domicile leur laisse la charge; notamment du risque qui consiste à mal évaluer l'importance du matériel et dé Ja puissance mécanique qu'il Convient de mettre en œuvre, et du risque du chômage parti- Culièrement redoutable quand on à un capital fixe immobilisé,et que rend plus menaçant encore, la surproduction de la machine » (2).

Les lignes suivantes résument donc bien cette série d'observations : « Même si le petit moteur se répandait

(1) E. Allix : L'industrie à domicile salariée. Annales des sciences

politiques, juillet 1904, p. 481.

(2) E, Allix : loc. cit., p. 480.

à domicile, la hausse du salaire net de l’ouvrier ne serait pas assez forte, semble-t-il, pour que le petit moteur apportât une arme nouvelle à l’industrie en chambre, lui permit de réduire le prix de revient, d’abaisser encore des tarifs de facon qui sont déjà très bas » (1).

L'histoire des canuts lyonnais et des rubanniers stéphanois en fournira la dramatique confirmation. Sur ce point encore, des illusions sont très répandues.

René Bazin a fait naître «l’Isolée » dans une maison de la Croix-Rousse, habitée par un canut lyonnais. Le père Mouvand, au moment où Pascale lui avoue son désir d’entrer chez les sœurs de Sainte Hildegarde, veut « bien voir travailler l'électricité » chez lui: « nous prendrons Jonage... et nous serons riches » (2).

M. Georges Picot, l'apôtre du foyer familial, qui, pour le rendre sacré, a Lant travaillé à le faire aimer, s’est épris de Fexemple des Lisseurs du Rhône.

«Grâce à la Compagnie lyonnaise des forces motrices du Rhône et à l'usine de Jonage, l’énergieélectrique est distribuée à domicile, Trois réseaux sont établis dans Lyon. Le Usseur paie 75 francs par an et par métier; de plus 11 a droit à la fourniture gratuite de la force nécessaire à actionner quatre broches de dévidage. Plus de sept cents métiers mécaniques sont ac-

(1) Aftalion : Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Revue d'économie politique, janvier 1906, p. 154.

(2) Bazin : L'isolée, p. 57.

tuellement en mouvement et la transformation se poursuit au grand profit des canuts et de la qualité du travail » (1).

Hélas, M. Georges Picot envisageait le problème avec son cœur, et le désir par lequel il était hanté sollicitait fortement l'indépendance de ses enquêtes. Le moteur n’a pas, chez les canuts, produit les résultats souhaités, et presque Jamais le fils ne reprend le métier laissé au repos par la mort du père. La profession ne fait plus vivre son ouvrier, el l’une après l’au-

tre disparaîtront à une échéance, plus ou moins éloignée, ces vieilles maisons branlantes, ateliers qui ont autrefois mis en pleine splendeur les soieries de Lyon. Dans un sens plus large que celui auquel il s’arrête, le vieux Mouvand a le droit de dire le jour de sa mort : «Tu es dans la maison d’un artiste. EL j'ai eu à peu près raison, va, quand j'ai dit : du dernier !» (2).

Au cours d’une séance de la section francaise pour la protection légale des travailleurs, M. Mirman, affirmait, avec trop de raison : « La situation économique des canuts est lamentable, elle est avouée par les patrons autant que par les ouvriers : les ouvriers les plus habiles, les plus qualifiés, en sont arrivés à des salaires de 1 fr. 50, ? fr. el rarement 2 fr. 50 pour 1? ou 13 heures de travail par jour, alors que le moindre manœuvre d'usine gagne 3 fr. et même 4 francs. Aussi

(1) Georges Picot : Les ateliers de famille à Saint-Eitenne, à Lyon et à Paris. Bulletin de la société française des habitations à bon marché, 1°r fascicule, 1906, p. 121.

(2) René Bazin : L'isolée, p. 120.

chez les canuts n’y a-t-il plus d'enfants; on ne trouve plus parmi eux un homme de moins de 40 ans; ceuxci ne peuvent se décider à quitter leur domicile, ce serait pour eux pire que l'exil; mais tous ceux qui, plus jeunes, n’ont pas connu l'existence de famille, sont allés à l’usine. Les canuts, ai-je dit, constituent une élite : c’est parce que, jusqu'aux dernières années, leur situation a été belle, maïs si elle doit continuer à être ce qu’elle est actuellement, nous verrons l’abatardissement de cette race » (1).

Telle est la situation actuelle: Elle coïncide avec le développement du moteur électrique. IT a donc été incapable d'empêcher cette décadence ; peut-être l’a-t-il accélérée.

L'exemple des rubanniers de Saint-Etienne semblerait le prouver. En 1909 on a,dans le titre d’une enquête, parlé de | « agonie du passementier stéphanois » (2) et M. Louis Rivière a osé intituler un récent article : « Une victime du progrès: le passementier de Saint-Etienne » (3). Il débute ainsi : « Le perfectionnement des moyens de production et l'emploi de l'électricité, comme force motrice à domicile, ont permis d’abaisser les prix de revient et de démocratiser par suite, certains articles de luxe, réservés jadis aux classes aisées. Mais cette transformation qui a fait

(x) Cf. La protection légale des travailleurs, 1904, p. 270-271.

(2) J- Fournier-Lefort : Monographie du passementier stéphanois, agonie, Causes, remèdes.

(3) Louis Rivière : Une victime du progrès : le passementier de Saint-Etienne, Réforme sociale, 1£r février 1910, p. 204.

le bonheur de la jeune ouvrière, n’a pas été sans entraîner de dures répercussions pour les travailleurs qui produisaient jadis ces articles de luxe, honneur de l’industrie française. Obligés de lutter contre la concurrence du bon marché, ils ont vu leurs salaires diminuer, leur production se restreindre; les chômages deviennent fréquents et prolongés, et les fils abandonnent une profession jadis considérée » (1).

M. Ernest Dubois évalue entre 25 et 30 % l’augmentation de la production des métiers installés mécaniquement dans la région de Saint-Etienne (2), et certains ouvriers «travaillent actuellement en acceptant des rabais de 20 % sur le tarif de Saint-Etienne » (3). EL cela quelques mois à peine après la grande grève dont nous aurons à nous occuper plus loin.

On a cherché tous les moyens possibles pour «favoriser le maintien et le développement des ateliers de famille » dans cette région. M. Victor Gay a même déposé le 12 avril 1900, à la Chambre des Députés, une proposition de loi ouvrant un crédit de cinq cent mille francs « destiné à encourager et favoriser par des prêts, la transformation et l'amélioration des petits ateliers de tissage de la région de Saint-Etienne. »(4).

(1) Ibid, p. 204.

(2) E. Dubois : Les moteurs électriques dans les industries à domiciles, T901I, p. 25.

(3) Ibid., p. 26.

(4) Victor Gay : « Proposition de loi portant établissement d’une subvention destinée à favoriser le maintien et le développement des ateliers de famille dans la région de Saint-Etienne ». (Annexe au procès-verbal de la séance du 12 avril 1900), p, 3.

MM. Dubois et Julin ont publié, en 1902,une enquête très approfondie.pour le compte de POffice du travail belge, sur les moteurs électriques dans les industries à domicile. Ils ont interrogé plusieurs rubanniers de Saint-Etienne. L'un d’eux déclare : « C’est à peine si avec l’augmentation de production due aux moteurs mécaniques l’ouvrier peut encore gagner la même Journée qu’à l’époque récente où l’on barrait à bras. Notre chef d’atelier est convaincu que la baisse des facons est due à l’introduction des moteurs mécaniques » (1).

«Ce dernier point, ajoutent les auteurs, est repris et développé avec une insistance parliculière par un troisième chef d'atelier dont nous visitons les installations » (2). « Sur le sujet de la baisse des prix de facon, l’ouvrier est tout à fait catégorique, sa femme n’est pas moins explicite. Tous deux sont d’accord pour dire que l’introduction du moteur mécanique a eu pour résultat l’avilissement des prix de facon » (3).

Beaucoup avaient cru cependant au petit moteur. Son insuccès complet dans le travail à domicile est, pour eux, une cruelle désillusion. S'il à diminué la fatigue musculaire du travailleur, il n’a eu aucun résultat heureux pour l'amélioration du salaire; il est donc de nul effet, comme remède au sweating-system.

Il est nécessaire d’en prendre son parti. Mais, plus haute est l'indication générale, fruit d’une telle expé-

(1) Ernest Dubois et Armand Julin : Les moteurs électriques dans les industries à domicile. (Office du travail belge), p. 258.

(2) Ibid., p. 258.

(3). Ibid., p. 250.

rience. Quelque mortifiant qu'en soit l’aveu au génie humain : le progrès scientifique, laissé à lui-même, ne parvient pas à réaliser le mieux-être social. Les découvertes scientifiques se font souvent cruelles, et, semblables aux premiers « moulins à coton » d'Angleterre, écrasent des êtres humains.

Comme tout le reste, en ce monde, les forces que les savants appliquent à l’industrie, doivent être, dans leur usage, réglées par la conscience et le respect dela vie. Autrement, loin d'améliorer les conditions d’existence de la foule qui travaille, elles ne parviennent à répandre qu'un surcroit de douleur et de misère.

Le progrès social d’un peuple postule donc d’autres conceptions que des pensées purement utilitaires. EL c’est, peut-être, pour n'avoir pas assez attaché d’importance à la contrainte nécessaire et au côté idéaliste de toute réforme sociale, qu'une génération entière a cru devoir proclamer les résultats automatiques du moteur mécanique.

Les pages qu'on vient de lire démontrent qu'il ne présente pas même l'ombre d’une solution. Cruel démenti donné à la doctrine du laisser-faire !

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