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I. — Les Œuvres d'assistance par le travail

« La charité croyait un peu trop, qu'il lui suffisait d'être grande aumonière, el encore ses aumônes, elle ne les distribuait pas toujours très bien » (1). C’est un fait trop souvent constaté, et, en lisant ces lignes sévères de M. d'Haussonville, on reconnaît aussitôt la supériorité, sur l’aumône, des œuvres d'assistance, quand elles sont possibles. Sans doute, elles restent des œuvres, c’est-à-dire des organisations où la part de dévouement et les sacrifices d'argent entrent encore en ligne de compte.

Comme l’a très exactement écrit M. Marcel Lecoq : « Toutes les œuvres d’assistance par le travail ont en principe, un lien de parenté étroit, manifeste, qui lesunit les unes aux autres. C’est sinon, comme on l’a dit, le remplacement de l’aumône par le salaire, du moins la coopération des deux agents, le bienfaiteur et le miséreux » (2).

(1) D'Haussonville : Salaires et misères de femme, p. 292. (2) Marcel Lecoq : L'assistance par le travail en France, p. 306-307.

Au point de vue moral et du relèvement du malheureux, cela-est énorme; tout le monde l’admet, et il est inutile de revenir ici sur l'importance de la collaboration du pauvre à son ascension économique, ou mieux, à son reclassement dans la société.

En fait, plusieurs œuvres d'assistance ont borné ainsi leurs ambitions. C'est le cas pour la très grande majorité des créations recensées par M. le Dr Bouloumié dans ses tableaux d’enquêtes sur l'assistance par le travail à Paris et en France (1). Souvent la durée pendant laquelle on accorde du travail est excessivement minime, huit (2), dix (3), douze (4) ou quinze (5) jours. Ces œuvres qui, pour un bon nombre, sont organisées en ateliers ne peuvent donc point prétendre à une action sur le relèvement des salaires. Elles ont une clientèle de passants, leur assurent un gagne-pain transitoire eb ont aussi le grand avantage de permettre de distinguer la véritable victime du chômage et le professionnel de Ia mendicité.

D'autres organisations, en général plus récentes et constituant, à notre point de vue, un progrès dans les œuvres d'assistance, ont été fondées avec le but pré-

(1) Trois tableaux communiqués par l'Office Central des œuvres de bienfaisance, boulevard Saint-Germain.

(2) Société d'assistance par le travail du II arrondissement ; Société centrale havraise de secours ; Œuvre d’hospitalité par le travail de Lyon.

(3) Assistance par le travail de Rouen.

(4) Asile de jour et de nuit pour les ouvriers sans asile et sans travail. Paris.

(5) Refuge du Château des Rentiers (Paris). Société d'assistance par le travail des VITIIS et XVII arrondissements, etc,

cis de relever les salaires féminins dans le travail à domicile. Le moyen employé est toujours la suppression de l’entrepreneuse. Elles sont suscitées par des religieuses, comme Mère Saint-Antoine (1), des philanthropes généreux, tel M. Mamoz, en 1870 (2) et un peu partout, par l'élite des femmes de cœur et de dévouement qui ont la «conscience soulevée par la question de l’avilissement des salaires des ouvrières à domicile, en particulier dans la confection et dans la lingerie » (3).

Certaines, par exemple l’œuvre de la rue de Berlin, ont des ambitions plus vastes encore, et veulent «oublier que les assistances par le travail sont sorties de charité » pour « en faire de grandes entreprises commerciales » (4).

Leur mode d'opérer est connu. Par des relations d'amitié ou d’affaires on sollicite des commandes auprès des personnes du monde, et on obtient la fourniture partielle d’un grand magasin. Le travail est réparti, par des dames non rémunérées,entreun certain nombre d’ouvrières, qui rapportent à date fixe leur tâche terminée. L'augmentation des salaires consentie provient, principalement de la suppression du salaire de l’entrepreneuse.

(1) Fospitalité du travail, 52, avenue de Versailles.

(2) Œuvre établie à la mairie du VIIIS pendant le siège de Paris.

(3) Mademoiselle Maréchal : Rapport sur l'Entr'aide, « société pour le relèvement des salaires des ouvrières travaillant à domicile ». Ligues sociales d'acheteurs. Conférence de Genève, 1908, p. 519.

(4) Mme Raoul Sautter : Rapport sur l'œuvre de la rue de Berlin. La femme, n° de juin-juillet, 1908 p. 88,

La justification de nos appréciations antérieures se trouve donc aussitôt justifiée et l’entrepreneuse tant honnie, apparaît bien « elle-même » comme «une victime » (1). I] faut accomplir sa tâche gratuitement, « par charité », pour remédier à une situation déplorable. Donc « l'intermédiaire là où il existe n’est pas l’oppresseur, mais simplement un des instruments de l’oppression » (2).

Mais alors une question très grave vient se poser. Au point de vue économique, est-il légitime de baser une amélioration sociale, sur la bonne volonté, le désintéressement magnanime d’un certain nombre de personnes ? Doit-on charger des particuliers d’un dévouement admirable, de réformer, à leur détriment, à leurs risques et périls, les abus d’une organisation économique, et peut-on compter sur leurs efforts pour arrêter une évolution dans sa route fatale, alors que «nous ne nous trouvons point en présence d’une crise accidentelle, mais bien d’une maladie chronique qui ronge notre organisme? » (3)

A cette question préliminaire ainsi soulevée, nous n’hésitons pas à répondre, comme déjà nous l’avons fait, au cours d’une conférence donnée à la Semaine

(1) George Cahen : L’ouvrière en chambre à Paris. Revue bleue, 19 mai 1906, p. 638, col. 1.

(2) Beatrice Potter (M'S Sydney Webb) : Comment en finir avec le sweating-system. Revue d'économie politique, novembre 1893, p. 966.

(3) George Cahen : L'ouvrière en chambre à Paris. Revue bleue, 19 mai 1906, p. 639, col, 2,

sociale de Bordeaux : « Nous sommes tous d'accord et unanimes pour penser, que la juste rémunération du salaire ne doit pas être le fait de l’aumône, mais que c’est un droit, et que l’ouvrier, pour avoir la possibilité de vivre ne doit de merci à personne, si tant est que son travail doit luisuffire pour l’atteindre. Par conséquent les œuvres d’assistance par le travail, pour excellentes, merveilleuses qu’elles soient, ne peuvent être élevées à la hauteur d’un remèdesocial. » (1)

Cette affirmation d’ailleurs, n’enlève rien de la considération due aux auteurs de ces initiatives. On ne saurait leur refuser de reconnaître qu’ils «préparent la besogne en mettant le problème en lumière et quelquefois en en résolvant quelque petite partie. » (2)

Il est donc intéressant de pousser plus avant l'étude de ces œuvres d’assistance par le travail, ayant pour but le relèvement des salaires du travail à domicile et d’en voir le fonctionnement. L'œuvre type à décrire eut été celle de l’Avenue de Versailles « inaugurée en 1893 dans le but d'assister les mères de famille retenues dans leur logement par les soins à donner à leurs enfants » et auxquelles on « confie des travaux de couture à exécuter pendant les heures qui leur restent libres. » (3)

(1) Semaine sociale de France. VI® session, Bordeaux 1909, compte rendu, p.268.

(2) Mme Raoul Sautter : Rapport sur l'œuvre de la rue de Berlin. La Femme, n° de juin-juillet 1908, p. 88.

(3) Louis Rivière : L'assistance par le travail (Collection de l'Action populaire), p. 8,

Malheureusement, cette œuvre minutieusement racontée par M. d'Haussonville (1), a dû cesser de fonctionner, car elle coûtait excessivement cher. Ce qui prouve que ce n’est pas de dévouements seulement qu'il faut être riche, pour créer des œuvres de-ce genre.

Cest le refrain traditionnel.

Quand, en 1895, la fondation de mère St Antoine commençait déjà à péricliter, M. d'Haussonville lui reprochait d’avoir « trop compté sur le travail » sans demander « assez d'argent à ses souscripteurs. » Et il continuait ainsi : « Sous une forme ou sous une autre, que ce soit en remboursant à l’œuvre le salaire des ouvriers, en prenant à sa charge les frais généraux annuels, ou en les réduisant à leur minimum par un capital une fois donné, il faut toujours que des souscriptions, des subventions ou des donations viennent assurer l'existence d’une œuvre d’assistance par le travail. En un mot, il faut toujours que la charité intervienne par des dons en argent, et ce mode de secours qui obtient aujourd’hui tant de faveur n’est, après tout, qu’un moven Judicieux et détourné de faire l’aumône. » (2)

Semblable plainte est recueillie dans toutes les œuvres d'assistance el presque toutes font appel régulièrement, comme l'Union d'assistance du XVIe, à des souscriptions plus ou moins déguisées, dans le

() D'Haussonville : Socialisme et charité, p. 479 à 490. (2) D'Haus-onville : Socialisme et charité, p. 496.

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« carnet mondain » des journaux, à l’article « charis (1)

EL cette expérience générale laisse déjà assez scep- Lique sur la portée de l’ensemble de ces organisations, et en même Lemps sur les périodiques déclamations contre les faconniers ou surtout les entrepreneuses.

Nous tenons à le signaler une fois encore, car nous ne saurions atlirer assez l'attention sur une orientation Lrop suivie et qui de, plus en plus, nous paraît fausse.

Comment, voilà des créations où « la notion du prolit que l’on espère retirer du travail accompli n'influe que d’une facon accessoire sur la quotité de salaire, alors qu'elle en est un des facteurs principaux dans les conditions normales » (2) : des œuvres où l’on comple pour rien l'intérêt du capital engagé, où souvent la gérance n’est pas rétribnée. Pourtant on considère comme un succès — exceptionnellement obtenu — d’être arrivé à faire en sorte que « le salaire payé immédiatement, atleint pour certains articles jusqu’au triple de celui des grands magasins. » (3) Et les dons seuls permettent ce résultat !

La vérité est manifestement dans ces lignes de Mne Leroy-Liberge : «On a souvent rejelé tout Pavi-

(1) Cf. L'Eclair, 26 novembre 1909, p. 3.

(2) Lecoq : L'assistance par le travail en France, p. 436.

(3) Comtesse de Bourqueney : De l'assistance des femmes par le travail. Rapport au VI congrès national du patronage des libérés et des enfants traduits en justice, 1905, p. 2.

lissement des salaires sur les entrepreneurs, mais comme le déclare un patron impartial, M. Lefébure, c'est déplacer les responsabilités : si ces intermédiaires sont utiles aux fabricants, il doit les payer et ne pas les laisser se rétribuer sur le salaire des ouvriers, des services qu'ils rendent aux patrons ; de plus, certains exemples ont prouvé qu’en l’absence d'entrepreneurs, l’ouvrière isolée était encore plus exploitée, » (1)

Si, de ces observations théoriques, on passe à l’expérience positive, le fonctionnement des œuvres d’assistance qui nous occupent, laisse la même impression. Elles améliorent, des cas de misère individuelle, elles sont impuissantes à transformer une situation d'ensemble, et, même, le résultat de leurs efforts, louable, et dans une certaine mesure, bienfaisant, est en fait des plus restreints.

L'étude de « l’œuvre du Travail à domicile »

fondée en 1905, par Mme Avril, femme de cœur et de dévouement, à la maison du peuple du VIE arrondissement en fournira la preuve palpable,

L'œuvre n'a point de frais généraux, sauf les dépenses de portage du travail au grand magasin ou à la clientèle. La Maison du Peuple l’abrite. La direction est constituée par des personnes de bien. On confectionne de la lingerie pour les établissements de la

(x) Me Leroy-Liberge : Le travail féminin à domicile et son influence sur l’affaiblissement de la race. Réforme sociale, 1°° novembre 1908, P: 549-550.

place, el aussi pour les membres de la Maison du Peuple. À lun d'eux on a « fourni en vingt-quatre . heures un service de table pour un diner de fiançailles (1) », ce qui est certainement un record de rapidité dans la livraison, et prouve l’organisation sérieuse de l’œuvre, sinon de sens social chez l'acheteur.

«En 1905, écrit Mme Avril, nous avons donné pour 2.600 francs de travail, en 1907, pour 2.800, en 1908, la crise commerciale qui a si cruellement éprouvé toutes les industries a fait descendre à 1.600 francs notre chiffre de salaires (2).

Il est important de noter que les vingt-cinq à trente ouvrières occupées ne sont pas de celles dont Mme Raoul Sautter se plaint à l’œuvre de la rue de Berlin, et trace ce portrait peu engageant : «La plupart sont de très mauvaises mains, quelques-unes presque incapables de tout travail. Les autres viennent en passant : à celles que nous ne connaissons pas, nous n'osons pas confier n'importe quel travail; combien de fois n’a-t-1l pas fallu défaire l'ouvrage, même de shnples ourlets de Lorchons que de soi-disant bonnes lingères avaient été absolument incapables de faire d’une manière convenable (3). »

Mme Avril prend soin de remarquer longueiuent dans le rapport cité plus haut, combien elle

(1) Mae Avril : Rapport sur le service de la lingerie. Bulletin de la Maison du Peuple du VIe arrondissement, mai 1909, p. 18.

(2) Ibid., p. 16.

(3) Mme Raoul Sautter : Rapport sur l'œuvre de la rue de Berlin. La femme, h° de juin-juillet, 1908 p. 87.

a tenu à écarter ces ouvrières fantaisistes, toujours en quête de moyens de mendicité, et premières inscrites à toutes les œuvres d'assistance qu'elles considèrent volontiers, comme des distributions de secours. « Nous avons aujourd'hui un noyau de bonnes ouvrières qui nous permetltentde livrer du travail irréprochable (1). » Les tâches effectuées ne sont pas non plus du travail ordinaire et particulièrement déprécié. Parmi ces femmes, «un certain nombre fait de la lingerie fine et particulièrement des jours à l'aiguille, si en faveur aujourd’hui (2).»

Grâce à des combinaisons particulières, on à eu à peine huit jours de chômage en 1909. L'œuvre se trouve donc, à tout point de vue, dans des conditions exceplionnelles de prospérité, dues en bonne partie à l'intelligence et au cœur de ses directrices.

Quels en sont les résultals cependant ?

Mme Avril nous disait elle-même, que le maximum du salaire gagné par les ouvrières était de deux francs et la moyenne de un franc cinquante centimes. En comparant ces renseignements aux chiffres des salaires relatés plus haut, on constate que l’œuvre a donné une moyenne de cent à cent-vingt francs par année à chacune de ses ouvrières.

La faiblesse de cette somme ne saurait surprendre, c'est la proportion courante fournie par les œuvres analogues. Le docteur Lausies procure des indications

(x) Mme Avril : loc. cit., p. 16.

(2) Ibid., p. 16.

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