CHAPITRE II
Les Coopératives de production
Périodiquement, depuis un demi-siècle, on essaye du mouvement coopératif de production. Les uns veulent l’instaurer pour abolir le salariat, d’autres dans le but de former une élite ouvrière, ou encore pour développer un esprit de solidarité, parfois avec le secret désir d'alimenter la caisse d’un groupement politique.
L'idée coopérative se prête facilement, en théorie, à tous ces rêves et permet de caresser l’espoir d’adoucir les rapports économiques, en faisant entrer dans la pratique industrieHe et commerciale un esprit nouveau appelé solidarité ou charité, suivant la philosophie dont on se réclame.
Aussi est-il assez naturel de voir les débutants de l’action sociale s’enthousiasmer à la pensée des succès faciles de l’organisation coopérative; etcomme chacun est un débutant dans cette question du travail à domicile à peine posée; de tous côtés on a songé au remède coopératif. Il est vrai de dire qu'ici surtout, avec la conception fausse, si répandue, du rôle des entrepreneuses, on devait être très porté, vers une
organisation qui semblait devoir si peu, dans son fonctionnement, transformer l’état de choses existant. Il suffirait, en effet, de faire rentrer les entrepreneuses dans le rang, et d'associer pour les remplacer seulement les sept ou huit ouvrières occupées par la plupart d’entre elles. L’œuvre devenait ainsi facile, et il n’était point nécessaire de généraliser un mouvement d'éducation impossible, pour aboutir à des résultats positifs avantageux.
Cette manière de présenter les choses aurait déjà dû arrêter les initiatives, car on voit aussitôt le vice du système. On n’atteint pas directement le salaire ; on borne ses ambitions à multiplier indirectement l'importance de la rémunération par la production des objets dans des conditions moins onéreuses. C’est une réforme par en bas, sans action sur le distributeur d'ouvrage. Elle ne donne donc aucune garantie pour le maintien des taux des salaires actuels, et ne peut prétendre amener leur élévation. Qui saurait assurer même, qu’en cas de réussite généralisée, le coopératisme n'aurait pas activé la baisse du salaire et eût servi à autre chose qu'à bénéficier aux grands magasins ?
N'’eût-ce pas été sous une autre forme la réédition de l’histoire des couvents, des orphelinats et des prisons ? Dans ces établissements, la concurrence est déplacée, elle ne se fait plus entre individus mais entre institutions. En est-elle devenue moins âpre et ces multitudes de petites coopératives embryonnaires n’eussent-elles pas été amenées à se laisser aller à la
surenchère des rabais, comme ces deux orphelinats de bonnes sœurs qui se concurrençaient ainsi jadis, pour s’enlever des commandes ? C’eût été fort à craindre.
Heureusement ou malheureusement, M. Paul Bureau avait trop raison d'écrire : « La méthode d'observation... nous démontre encore que sous le régime de la concurrence et du grand atelier, l'institution du régime coopératif de production est impossible. Elle est à ce point impossible que de très nombreux et très artificiels efforts faits depuis soixante ans pour la réaliser ont jusqu'ici lamentablement échoué, et les coopératives de consommation elles-mêmes n’ont pu faire que de timides essais, en vue de se comporter, vis-à-vis des nombreux travailleurs manuels qu'elles emploient dans leurs ateliers de fabrication autrement que comme des employeurs ordinaires (1). »
Ces lignes découragées peuvent servir d’épitaphe à l'histoire que nous allons essayer, du mouvement coopératif dans le travail à domicile.
Les coopératives sur lesquelles nous avons pu avoir des renseignements sont: celle pour confection de sacs en papier, fondée en 1892, siège rue de Gergovie; l'Association générale du cartonnage (189:) 10, cité d'Angoulême; l’Electric, 69, rue de Vanves; la Fleur de Paris (1908), 33, rue des Petits-Champs; les associations socialisantes: la Sociale d'Amiens et la coo-
(1) Paul Bureau : Le salariat est-il éternel ? Eveil démocratique, 4 août 1907. -
pérative de Villedieu; les coopératives sillonnistes de Paris, Lieusaint, Nancy, Fougères, Roubaix; la très curieuse organisation des « Artisanes parisiennes », et enfin la société coopérative du travail féminin, encore en formation.
Nous ne pensons pas qu’il existe beaucoup d’autres créations de ce genre; en tout cas, l'étude de ces treize initiatives est suffisante pour apprécier la portée du mouvement coopératif dans la question présente.
A proprement parler, les quatre premières coopératives ne rentrent qu’à demi dans le cadre du travail à domicile. Elles ont bien été constituées parmi des ouvrières travaillant à des objets ordinairement confectionnés à domicile, mais qui, par la force des choses, les effectuent en petit atelier. Ces associations restent cependant très intéressantes au point de vue qui nous occupe. Ce sont les seules coopératives féminines d’ouvrières agglomérées, donc d’ouvrières d’élite. Il y à en tout 31 ouvrières en faisant partie.
En fournissant quelques indications sur chacune d'elles, d’après les études de Mme Compain (1), Mie Gérard(2),et nos propres impressions d'enquête, on verra les causes trop plausibles d’un insuccès général.
Douze femmes se sont associées pour la fabrication des sacs en papier. Elles ont choisi pour atelier un local assez vaste mais des plus rudimentaires. Après
(x) Mne L. M. Compain : Le Féminisme au XX° siècle. Idées modernes,1®* avril 1909.
(2) Claire Gérard : Condition de l’ouvrière parisienne dans l’industrie de la fleur artificielle. Mémoire du Musée Social, janvier 1900,
quelque temps de fonctionnement, des difficultés diverses, en partie suscitées par une certaine défiance réciproque, faillirent à plusieurs reprises faire tomber l’organisation. Pourtant, après bien des peines, on a fini par se ressaisir; et l’atelier fonctionne a peu près normalement. La journée de travail est de neuf heures.
Les sacs fabriqués ne sont pas ceux de dernière qualité et on parvient à des salaires de 1 fr: 05 à 1 fr. 15 le mille. Le gain journalier atteindrait donc environ deux francs cinquante à trois francs, avec une augmentation de 25 à 28 % sur les salaires parallèles des ouvrières confectionnant des articles identiques (1).
Indépendamment de toute autre considération, il est donc ici évident que le travail effectué par ces femmes n’est point cette tâche ordinaire sur laquelle sévit sutout le sweating-system. Elles laissent à d’autres ces articles de rebut, e& par là même, le fonctionnement de cette coopérative prouve combien elle est inopérante pour les plus malheureuses des ouvrières de la profession. C’est une aristocratie qui maintient sa situation, ce ne sont pas des.victimes qui réussissent à défendre leur droit à la vie. |
Un premier, sur cour, rue des Petits-Champs. A la porte, sur un marbre noir, on lit en lettres d’or : «La
(1) Cf. la brochure que nous avons publiée en collaboration avec Raoul Fouin : Un coin populeux de Paris, p. 35. Il s’agit de la maison Maunoury Wolf : «Le gain des femmes varie suivant l'ouvrage accompli : il est pour les ouvrières moyennes de 10 à 14 fr. par semaine. les sacs bon marché ne se font pas à la fabrique, c'estlatâche des orphelines de Thiais, »
Fleur de Paris ». Titre gracieux comme en sait seule trouver la femme doublée d’une artiste, Au moment de l'enquête, une ouvrière est présente, les autres sont sorties, soit pour des livraisons, soit pour chercher des commandes.
La coopérative a débuté le 15 janvier 1908, avec un capital de mille francs. Il y avait alors sept associées, le chiffre n’a pas varié après deux années.
Ici encore on se spécialise dans l’article de luxe, fabriqué pour les commissionnaires de la place. On ne manque jamais de travail, mais on laisse entendre que la faiblesse du capital a pesé d’un poids lourd sur le fonctionnement initial. [1 fallut alors se contenter d’une rétribution de 0 fr. 55 centimes l'heure, aujourd'hui on atteint soixante-dix. Donc l’exemple ne prouve rien encore, quant au sweating-system.
Les deux autres coopératives féminines de Paris sont « L'Electric » et «l’Association générale du cartonnage. » |
L’Electric est,en somme, la succursale de la coopérative masculine des ouvriers en instruments de précision dont, par un rapprochement bizarre, l'atelier est situé dans le XIIIe arrondissement, rue Charles- Fourrier. C’est cette association qui a obtenu l’adjudication de l'Etat pour la fourniture des appareils téléphoniques.
La coopérative des ouvriers en instruments de précision fournit le travail à l'association féminine. Celle-ci est donc une société tributaire de la première. Les six Jeunes femmes qui y sont occupées sont uni-
quement employées à enrouler sur des bobines, au moyen de rouets, les fils de cuivre destinés aux transmissions électriques.
L'organisation coopérative a réussi à faire passer les salaires féminins de trente à quarante centimes l'heure. On le voit aussitôt : dans cette expérience sociale se produisent les mêmes sujets de réclamations tant reprochés aux entreprises capitalistes employant à la fois des hommes et des femmes. Partout où elles se trouvent en concurrence avec le travail masculin, les femmes se voient reléguées au second plan, les tâches improductives leur sont départies, et, dans le cas présent, les salaires féminins atteignent à peine le tiers du salaire des hommes.
Sans doute, ces derniers ont subi les charges d’un long apprentissage; mais le fait est là, ils n’y ont point associé les femmes, ce qui eût peut-être été impossible. En tous cas, ils n’ont fait appel à leur concours que pour se décharger sur elles de la partie de la production, susceptible d'amener par répercussion la baisse de leurs salaires. |
Souvent cette histoire se renouvelle quand le salaire masculin et féminin entrent en collaboration. (est l'aventure de l'Association générale du cartonnage,
Cette coopérative est une fondation du syndicat du cartonnage dont vingt-deux membres des deux sexes se réunirent dans le but de constituer lassociation. Les discussions apparurent bientôt, À un moment donné les luttes furent homériques, les fondateurs se dispersèrent les uns après les autres, au vent des
épreuves financières, professionnelles et autres. À la fin un homme demeura seul avec sept ou huit ouvrières et, dans une scission suprême, on Consomma la rupture avec le syndicat du cartonnage. Il fallut reconstituer la société sur de nouvelles bases par actions de cent francs et, dans toutes ces réorganisations, le seul homme survivant disparut. Comment, nous ne savons, mais que diable.allait-1l faire dans cette galère ?
A l'heure actuelle, l'association se compose de six femmes. Celles-ci emploient dix ouvrières salariées qui ne sont pas membres du groupement, bien qu’on leur accorde un faible tant pour cent sur les bénéfices.
Le terme de l’évolution mouvementée de la coopérative du cartonnage devient donc une forte objection contre le système en lui-même. Le système se retourne contre la classe ouvrière, et les privilégiées barrent la route à leurs sœurs, quand elles ne les exploitent pas à leur profit.
Eternel revers de l'ascension sociale, si finement présenté par M. Adolphe Brisson, dans Florise Bonheur. Après avoir longtemps gémi sur son ma heur, chargé l’entrepreneuse voisine de toutes ses malédictions et sans cesse murmuré contre elle, Florise Bonheur rêve de l’imiter. Elle députe M. Brisson auprès de M. Jaluzot. Il faut lire toute cette scène, dont l’ancien directeur du Printemps souligne le piquant (1).
(1) A. Brisson : Florise Bonheur, p. 66-67 (Édition à 0,95).
» 9 Ra Oo
La vie est semblable au roman, parce que l’histoire était prise dans la réalité. On l’a constaté ailleurs, les coopératives de production ont souvent une tendance à se transformer en véritables entreprises à organisa- Uon capitaliste. Et les coopératives de consommation sont elles aussi, bien souvent sujettes à reproches pour leur action sur le développement du swealing-system.
Mme Compain s’est rendue aux deux grandes coopératives socialistes de consommation, la Bellevilloise et l'Egalitaire. Voici en quels termes Mme Compain avoue sa désillusion : «La Bellevilloise et l’Egalitaire ont chacune un rayon de lingerie et de rouennerie, embryon d’un magasin de nouveautés. La première question qui vient aux lèvres est celle-ci : Par qui ont été confectionnés ces vêtements, ces chemises, ces pantalons de velours et de toile ? La réponse ne laisse pas d’être décevante. — Par qui ? Nous l’ignorons le plus souvent. Nous nous approvisionnons pour la grande partie de ces objets, à des magasins de gros qui font fabfiquer et revendent aux autres. — Alors vous participez à l'exploitation de l’ouvrière par l’entrepreneuse et ces magasins renommés pour leurs salaires de famine ? Oui, et nous en sommes désolés (1). »
De ces quatre courtes monographies on est donc en droit de conclure qu'aucune de ces coopératives, sauf peut-être l’'Electric, ne produit de ces tâches infé-
(1) Mme Compain : Le féminisme au XX siècle. Idées modernes, Mai 1909, P. 331.
rieures, lot commun du travail à domicile. De plus, les principales difficultés rencontrées dans leur fonctionnement sont l’excessive susceptibilité et l’étonnante jalousie féminine. Enfin, il faut noter, dans deux cas au moins, l’absolue nécessité qui s’est fait sentir de l'intervention du travailleur homme pour la constitution du groupement.
Ce dernier point suffirait pour démontrer la précarité, dans l'espèce, du remède coopératif; puisque, dans le travail à domicile, l'homme constitue l’infime exception et qu'il réalise dans l’immense majorité des cas une fabrication qui est son apanage exclusif.
« La cohésion a toujours été absente de toutes ces tentatives où il faudrait un mouvement d’une impor- : tance considérable pour tenir en échec la formidable concurrence, quisurgit, à chaque pas,avecles femmes de la campagne, les couvents, le travail des prisons (1). » Aïnsi parlait Mme Milhaud à propos des groupements syndicaux. Combien plus vraie encore, se constate l’absence de cohésion, dans le mouvement coopératif des ouvrières à domicile !
Une première observation s'impose. Telle que la montrent les initiatives restant à étudier, l’organisation coopérative ne se révèle jamais dans la fabrique collective comme une création autonome. Toujours elle se présente comme le succédané d’un groupement ou d’une organisation. À défaut de tout autre
(x) Mn: Caroline Milhaud : L'organisation syndicale des ouvrières en France. Bulletin du comité central du travail industriel, 15 octobre 1906, p. 791. ï
motif, son origine en prouve donc la faiblesse. Non pas que nous considérions comme inférieures les institutions suscitées par des groupements politiques ou sociaux, mais parce que ces groupements mêmes en limitent l’extension.
L’individu qui éprouve le besoin de s’associer, de se rattacher à un groupement général, religieux, social, moral, ou même —mais à un degré moindre, — politique, est nécessairement un individu d'élite. La plupart se contentent de laisser aller les événements. La majorité immense des travailleurs à domicile est donc incapable de l’effort nécessaire et du sens voulu de la responsabilité,
Le point de départ des sociétés coopératives du travail à domicile, montre par conséquent combien peu elles sont destinées à s'étendre, car bien rarement — et c’est la conclusion de toutes les enquêtes — les conditions réservées aux sweated leur laissent le loisir de prendre suffisamment conscience d'eux-mêmes pour éprouver le besoin de faire partie d’une élite quelle qu'elle soit.
Que produisent ces coopératives diverses ?
La Sociale réunit à Amiens une vingtaine d’ouvrières à domicile, la plupart adhérentes au syndicat des confectionneuses de la Bourse du Travail. Un coupeur et deux apprentis préparent dans un atelier peu avenant les pièces de vêtements, confiées aux ouvrières pour la couture. Les salaires payés sont les suivants :
Pantalons de velours : 0,45, 0,50, 0,80, 1 fr.
Vestons de velours : 1 fr. 80, 2 fr. 25.
Gilets de velours : 0,70, I fr.
Pantalons de toile bleue : 0, 35.
Vestes de toile bleue : 0,60, 0,75.
La coopérative s’est donc cantonnée exclusivement dans l’article pour ouvriers, qualité courante ordinaire. La simple énumération des prix payés prouve combien restreinte est l’action de la société.
« Ces chiffres représentent, faut-il le dire ? les prix courants de la confection. Une veste de travail ou un gilet demandent un jour de travail, ou peu s’en faut. Quant aux pantalons de toile bleue, une ouvrière doit être bien habile pour en confectionner plus de trois dans une Journée-de douze heures. La Sociale ne viendra donc pas se ranger, d'elle-même, dans la série des organisations ouvrières préoccupées d'améliorer le sort de la confectionneuse (1).
Dans un petit coin perdu de l'Indre, à Villedieu, est née, en 1906, à la suite d’une grève, une coopérative de confectionneuses, employées jusque-là dans une usine locale. Elles désiraient « travailler librement à leur métier ». Hélas ! elles ne tardèrent point à expérimenter combien était difficile à réaliser leur noble ambition. Vingt fois, la coopérative faillit sombrer et ses vingt membres ne purent continuer leur association, que grâce à l’appui du ministère du travail et de la chambre consultative des associations ouvrières de production. Les salaires varient entre deux et deux francs cinquante centimes par jour.
(1) Mme Compain : Le féminisme au XX siècle. Idées modernes, Mai 1909, P. 333,
Il semble donc qu’il fasse meilleur travailler pour la clientèle bourgeoise que pour la clientèle socialiste. En effet, la Bellevilloise absorbe une grande partie de la production de la Sociale, au contraire, la société de Villedieu n'a aucun rapport commercial avec les coopéralives socialistes de consommation. EL cette dernière, dans un pays où la vie est moins chère et le prix de la main-d'œuvre meilleur marché, assure une rémunération un peu supérieure à la coopérative d'Amiens. Ceci est d’ailleurs secondaire.
Le mouvement coopératif du Sillon est de date plus récente, mais il lui est uni d’une facon plus intime.
La Sociale n’impose pas absolument à ses adhtrentes d’être afliliées au syndicat de la Bourse du Travail d'Amiens et à Villedieu on ne s’est même pas posé la question. Au contraire, le Sillon n’a entendu n'’admettre dans ses coopératives pour travailleuses à domicile que des sillonnistes et leur a toujours destiné, comme premier et presque exclusif débouché, sa propre clientèle.
Un numéro entier de la revue : Le Sillon (1), a été consacré à l'effort coopératif du mouvement. Nous y puisons les renseignements suivants, ainsi que dans les numéros de l'Eveil démocratique des 19 décembre 1907 et 21 novembre 1909. Ils sont complétés par les dounées recueillies, 7, rue de l'Epée-de-Bois, où se trouvait jusqu'à ces derniers temps, le siège de l «Union des coopératives sillonnistes d’habillement ».
(x) N°0 du 10 décembre 1909,
La première en date est de mai 1907. Fondée par Mlle Cathe Decroix, elle n’est plus mentionnée dans la revue, Le Sillon, en décembre 1909; elle est à upe près dissoute aujourd’hui.
Après huit mois de tâtonnements, on donnait des salaires de 0,35 par heure aux ouvrières les moins habiles et on montait à 0,60 pour les plus expertes. Une dizaine d’ouvrières étaient occupées d’une façon stable pendant l’année entière, quarante environ travaillaient d’une facon intermittente.
Au début, on se bornait à mettre les ouvrières en relation avec les clientes qu’on leur destinait. On a dû y renoncer et rétablir l’anonymat du travail pour un motif des plus suggestifs : afin d'empêcher la baisse des prix. Par crainte de manquer une affaire ou parce que l’acheteuse — par habitude ou besoin — le réclamait, les ouvrières avaient presque établi en règle, le travail au-dessous des tarifs arrêtés. C'était la concurrence dans la coopérative. Etat d'esprit assez bizarre, devant être noté, car il est très caractéristique.
Vient ensuite : L’Aube, organisée à Nancy en septembre 1908, au capital de 7.500 francs. La première année, le chiffre d’affaires s’est élevé à 12.000 francs, ce qui doit représenter 2.000 francs de salaires au maxunum. Le gain horaire des ouvrières est de 0,25 à 0,35. La première année, il a fallu contracter un emprunt de plusieurs milliers de francs à cause des frais de local. À Nancy, on fait la confection pour dames et pour enfants et la chemise pour hommes,
À Lieusaint, le Perce Neige s’est spécialisé dans les pèlerines lorraines, les chemises d'hommes et les vêtements ecclésiastiques. Cette coopérative semble très bien administrée. Son capital initial fut de 5.000 francs. Il a dû être élevé à 7.000. Les salaires atteignent 4 et 5 francs par jour. Le résultat a été une hausse parfois du simple au double, des prix offerts par le magasin de Paris pour lequel on travaillait autrefois. Cependant, si nos renseignements sont exacts, on souffrirait à Lieusaint du manque de débouchés.
La Semeuse de Croix-Roubaix, organisée en octobre 1909, se flatte d'avoir élevé les salaires horaires de huit à dix centimes. L'expérience est trop récente pour fournir la moindre indication.
Pour mémoire seulement, nous mentionnerons la coopérative de chaussures de Fougères. Le travail s’y effectue en atelier. C’est une usine véritable, fabrique du modèle patronal, avec ses rouages et ses services au capital de 20.000 francs.
Seule, cette dernière coopérative, dont le premier inventaire s’est, il est vrai, soldé par un léger déficit, a des débouchés suffisants, et paraît pouvoir réussir. Les autres végètent et, au fond, ne se soutiennent que par des subventions déguisées. Celles-ci font honneur au désintéressement des sillonnistes qui les consentent. Mais elles empêchent d'envisager comme un remède social, une institution économique ayant tant de peine à prendre, et à s'implanter dans un milieu d'élite, disposant d’une clientèle considérable, très discipli-
née, habituée à suivre tous les mots d’ordre, et assez sociale pour accepter d'importants délais de livraison.
De ce côté, l'expérience encore est concluante. Ces coopératives de production qui se présentent dans des conditions exceptionnelles et avec des chances uniques de succès, ont produit des résultats tout à fait restreints, et dans certains cas, en particulier à Paris, presque chimériques.
Le 9 mai 1909 a vu naître « les Arlisanes parisiennes », association du travail féminin à domicile, suscitée par Mie Blondelu, dont le dévouement et le désintéressement sont connus de tous. Secrétaire du syndicat des plumassières, à deux rereprises membre du Conseil supérieur du travail, elle s’est spécialement occupée du travail à domicile. Le but de son association est de grouper des ouvrières de divers métiers féminins, travaillant déjà ou désirant travailler chez elles, n'ayant pas de ressources pour s'établir et obligées souvent, ‘par raisons de famille, d’âge ou de santé, de préférer rester chez elles que d'aller en atelier.
Mtie Blondelu rêve de réunir ainsi des femmes appartenant aux professions les plus diverses, et de constituer un milieu où les consommatrices pourraient trouver des ouvrières pour chacune des tâches qu’elles auraient à leur confier.
Ce n’est plus seulement une coopérative, l’organisation devient, en outre, une sorte de phalanstère dispersé, si les mots ne juraient d’être accouplés. Sous cette forme, la création devient tout à fait nouvelle et il
est permis d’avoir des doutes sur la possibilité d'un fonctionnement normal.
On songe à susciter une clientèle par des ventes et expositions périodiques, dont la première eut lieu les 1er, 2 et 3 juillet 1909 dans les salons du journal La Française (1). Mais comment assurer la régularité des commandes et pouvoir se flatter d'éviter le chômage prolongé ? Pour les coopératives de production, dont l'objectif est de fournir directement la clientèle, c'est le gros problème qui se pose. Il y a dans l’année un certain nombre de périodes durant lesquelles chacun veut être servi et une coopérative, surtout aussi vaste, par l’infinie variété des spécialisations, que les « Artisanes parisiennes » a bien des difficultés à organiser la production à l'avance et en attendant les commandes.
En fait, l'association des « Artisanes parisiennes » a peu fonctionné. Seize ouvrières ont participé à la première vente et si quelques-unes y ont obtenu deux ou trois commandes, d’autres ont exposé en pure perte.
Mais en admettant même que, dans l’avenir, l’organisation fût assez prospère pour fournir un travail important à ses membres, la difficulté serait tout au plus reculée. Ici intervient encore une chance d’insuccès, en raison des habitudes des acheteuses qui onE établi, en droit, le règlement tardif des comptes. Une coopérative sera-t-elle assez forte pour exiger le paiement à livraison ?
(1) Cf. l’article intitulé : Chronique. Journal la Française, 11 juillet
On doit répondre, surtout dans le cas présent, par un point d'interrogation. Mile Blondelu borne, en effet, son rôle de fondatrice et directrice de l'association, à mettre en rapports directs la clientèle et l’ouvrière associée, dans la spécialisation de qui rentre l’objet demandé. On a vu plus haut les inconvénients ayant résulté du système pour une des fondations sillonnistes. Ils ont mis en évidence le peu de force de résistance des ouvrières à domicile. Celles qui ne songent même pas à se défendre contre les exigences nouvelles, oseront-elles jamais, essayer d’obtenir la modification d’habitudes invétérées ?
L'œuvre de Mlle Blondelu — et elle ne s’en cache pas — aboutira au maximum, à faciliter l’établissement de quelques petites patronnes, sorties du rang des ouvrières les plus humbles. Elle est incapable d’avoir une influencesur l'élévation des salaires. Il y a même lieu de se demander, si le sort des bénéficiaires du mouvement sera véritablement amélioré ?
Au moment où nous écrivons ces lignes, achève de se constituer la «société coopérative de travail féminin ». Le comité d'initiative est composé de Mmes Bordèse, Corréard, Deguine, Maréchal, Paul Perdrieux, MM. C. Risch, l'abbé Viollet. La coopérative se rattache aux organisations si intéressantes du 88 de la rue du Moulin-Vert, d’où sont sorties, en particulier, ces si utiles unions d'œuvres.
On veut grouper les ouvrières travaillant à domicile afin de leur procurer le maximum de salaire compatible avec les conditions économiques. On ne cache
pas son ambition de faire de cette société le type d’autres organisations coopératives analogues. « Elle serait pour le travail féminin ce qu’ont été les pionniers de Rochdæle pour les ouvriers anglais (1). »
€ Quand il ÿ aura plusieurs associations de l’espèce groupant un certain nombre d’ouvrières, l’action collective, impossible jusqu'ici aux ouvrières à domicile, deviendra réalisable (2). » Ainsi on aboutirait indirectement à la coopérative de vente, projet suggéré par M. Martin Saint-Léon, dont il a exposé le mécanisme dans un article de l'Energie Française (3) et son rapport au congrès des ligues sociales d'acheteurs (4).
Voici comment les initiateurs comprennent leur essai.
La coopérative du travail féminin coûtera moins cher que l’entrepreneuse, comme la coopérative de consommation coûte moins cher que le commerçant.
Certaines entrepreneuses ne réussissent pas, parce que beaucoup d’entre elles font des affaires sur un trop petit pied pour n'avoir pas de frais généraux énormes : c’est toujours comme pour le commerce de détail.
Dans la coopérative ce sont les souscripteurs qui, pour accomplir une œuvre d'intérêt social, prennent
(1) Extrait d’une circulaire, Cf, Bulletin de la semaine, 19 janvier IOIO, P. 30.
(2) J. C. : Une forme d’association pour la protection du travail de la femme. Le travail de la femme et de la jeune fille, n° de novembre 1908, p. 1258.
(3) Energie Française, n° du 28 décembre 1907, p. 830-831.
(4) Cf. Compte rendu de l’Assemblée de Genève, p. 524.
les risques à leur charge : ces risques ne sont pas compensés par l'intérêt limité qu'ils peuvent toucher en cas de réussite. Ils prennent aussi à leur charge le supplément de frais généraux qui résultera au début de l’insuflisance forcée des salaires.
On le voit, la création projetée, a été sérieusement étudiée. Tout a été prévu, on a même eu l’amabilité de nous communiquer deux projets de budget : l’un pour le début, l’autre en fonctionnement normal. Nous les reproduisons ci-dessous, parce qu'ils achèvent de renseigner sur les idées directrices de l’organisation nouvelle.
Période de début :
Le capital-actions ne doit servir qu’accessoirement à des placements et à des dépenses permanentes. Son but essentiel est d’assurer le fonctionnement de la société à ses débuts jusqu’à ce qu’elle soit assez forte pour vivre.
Recetles Souscriptions aux act'ons................. 6 000 fr. Prikpayé.pariles magasins 297070 7 500 Retenues payées pour malfacons, etc. 200 Dons'et recettes diverses, 40e 300 TOTALE NE or 14 000 fr, Dépenses
Frais de constitution,de publicité et autres Fais. ne 2 000 fr,
Aux ouvrières (salaire intégral moins
AI ATEN RONA CERTES EE CU *Gérante ……
= | Femme pour aider et faire les ee] £ COUTSES ..…. RTRIQUE css mn res = | Loyer .….....…. SAN PE TR Le ec!
Eclairage, frais divers, dépenses ATDECN US a snsrru lee tte Malfacons (élevées au début)...
Reportdudisponible.;:.:.........:.4
À LL ÉTNLE MINE AREA ER
Fonctionnement normal Travail régulier assuré pendant 250 jours, rémunération à la tâche, donnant
en moyenne 3 fr. 20 net par jour, à chaque ouvrière.
Recelles
Prix du travail payé à la société...
Retenue aux ouvrières pour malfa- BU EN E EE NE RTE PARA Re, Intérêts des fonds placés, produits de DHL TON TL MM Prose nier