‹ La lutte contre le sweating-systemChapitre 35 sur 74 · REA · texte numérisé non relu

REA

internationale n’est pas non plus aussi sérieux qu'on le suppose.

M. Issaïev, se demandant quel pouvait être en Russie l'avenir des industries à domicile, n'hésite pas à écrire : «Il n’y à aucun motif de rêver la possibilité de s'ouvrir les immenses marchés de l'étranger, attendu que nos voisins occidentaux produisent à meilleur marché et en beaucoup meilleure qualité tout ce qu'ils nous livrent (1). »

Si maintenant nous relevons d’après les données des expositions du travail à domicile à Zurich, Berlin, et Amsterdam, les salaires de l’étranger, on verra, ou bien qu’ils sont légèrement supérieurs aux tarifs français, ou bien que ces pays se sont, en fait, monopolisé la production de certains articles, telle PAllemagne pour les Jouets. Dans les deux cas, l’argument des adversaires de la loi perd une grande partie de sa force.

Pour la Suisse, les renseignements proviennent d’une étude du Bulletin des Ligues sociales d’acheteurs (2), un article de M. Lepelletier dans la Réforme sociale (3), el une note parue dans la Démocratie du Sud-Est (4).

Leur examen amène aux données horairessuivantes, comme moyennes. Broderie : à la main: 14 centimes;

(x) Issaïev: Le travailen famille en Russie. Revue d’économic politique, mai 1893, p: 442.

(2) 4° trimestre 1909 (entièrement consacré a l'exposition de Zurich).

(3) Chronique du mouvement Social. Réforme sociale, 197 mars 1910.

(4) 8 août 1909.

œ— 2ÿI ,

à la machine: 10, 12 à 15 centimes. Tissage de soie : 8 centimes et demi. Tissage de soie pour tamis : 34 centimes et demi. Tissage de rubans de soie de Bâle : 23 centimes et demi. Tissage de coton broché : 12 à 90 centimes ; de toile ou de laine : 11 à 19 centimes. Lingerie et vêtement : 7 à 20 centimes. Industrie du cuir : 12 à 23 centimes.

Résumant ces mêmes chiffres, M. Lepelletier ajoute : « On y relève en effel que si dans l’horlogerie le salaire moyen est de 0 fr. 36 par heure pour les hommes et de 0 fr. 25 pour les femmes, il ne dépasse guère 0 fr. 11 pour toutes les catégories dans le tissage du lin, 0 fr. 10 dans la fabrication des toiles de coton, 0 fr. 23 dans celle des rubans de soie et 0 fr. 25 dans la broderie à la main. Quant au tressage de paille qui dans les mois d'hiver occupe plus de 6.000 personnes, c'est un travail très peu rémunérateur qui n’est pas payé plus de 0 fr. 18 l’heure au maximum.» CII y a là évidemment, conclut l’auteur, des constatations douloureuses qui atténuent, il faut bien le reconnaître, la portée sociale du maintien en activité de ces petites industries, trop souvent impuissantes à faire vivre dans l’aisance les populations qui s'y consacrent (1). »

Sans doute, la plainte de M. Lepelletier est légitimée par les faits, mais n'est-ce pas chez nous que M. Gemahling, dans sa thèse remarquable, a parlé «de ces salaires de famine et de prostitution, relevés par

(r) Lepelletier : Chronique du Mouvement social. Réforme sociale, 1 mars 1901, p. 335-339.

tant d'enquêtes officielles ou privées et qui gravitent pour d'innombrables métiers à domicile — lingerie, confection, fleurs, jouets, ete... — autour de dix centimes par heure (1) ?»

D'après les chiffres qu’on vient de lire, 1l résulte donc que bien des pauvres françaises, si elles les connaissaient, auraient lieu de jeter un regard d’envie sur leurs sœurs de Suisse, — privilégiées à leurs yeux, puisque dans certains cas elles gagnent des salaires sensiblement supérieurs aux leurs et que jamais, sauf peut-être pour les objets religieux d’Einsiedeln, elles n’en recoivent d’inférieurs.

Le 6 avril 1906 s’est constituée pour dix ans, à Amsterdam, une association ayant pour but de «faire connaître la situation de l’industrie à domicile dans le pays (2) »: Du 1er août au 31 septembre 1909, elle a ouvert une exposition.

« Dans la salle, au rez-de-chaussée, c’étaient des meubles en bois, en jonc, le travail de l’osier, les étoffes et couvertures de laine, puis, au stand d’à côté, les objets d’art, statuettes, bois incrustés, taille du diamant en rosettes, peintures en faïence ; enfin la section des écôteurs de tabac et des cigaretiers. Derrière des vitrines étincelaient broderies et ivoire. Rangées sur des banquettes, c’étaient ensuite des brosses, des pinceaux, des joujoux, des poupées, des boutons, de la cordonnerie, de la lingerie, des vêtements pour

(x) Paul Gemahling : Travailleurs au rabais, p. 346. (2) Article 2 des statuts.

ouvriers, des cartonnages, etc... Les galeries étaient réservées pour la confection. Toutes les industries à domicile, dont quelques-unes spéciales à la Hollande, se trouvaient ainsi représentées et matriculées (1). »

On y relève les salaires horaires suivants (2) : Travailleurs du bois, 10 à 38 centimes; du métal, 15 à 3o centimes; de la bijouterie, 50 à 65 centimes: confectionneuses, 9 à 24 centimes.

Des graphiques dressés pour Rotterdam, Gemert et Tilbourg portent qu'à Rotterdam 85 pour cent des tailleurs d’habits sur mesure gagnent de 10 à 40 centimes par heure, tandis que 60 pour cent des ouvriers en confection ne dépassent pas 20 centimes. À Gemert, 95 pour cent des tisserands sont payés entre 5 et 24 centimes, et à Tilbourg, 85 pour cent sont payés à raison de 9 à 24 centimes.

Ces proportions n'ont évidemment qu'une valeur indicative et sont intéressantes surtout parce qu’elles indiquent l’opinion réfléchie des personnes compétentes qui ont organisé l'exposition d'Amsterdam.

On arriverait à des résultats sensiblement identiques avec les révélations des expositions de Londres et de Stockolm. Mais outre que ce serait surcharger inutilement ces pages, les travaux élaborés à cette occasion sont déjà un peu anciens et la situation va être changée à Londres par la loi sur les sweaded industries.

(1) Bellut : Une visite à l’exposition de l'industrie à domicile d’'Amsterdam. Mouvement social, octobre 1909. p. 1135 (2) Ibid, p 1139 à 1142 passim.

Pour les mêmes raisons, nous négligerons les données de l'Office du Travail belge pour la couture (1), et la savante ébude du docteur Guglielmetti sur la situation en Italie (2).

Aussi bien nous avons hâte d’arriver à l'Allemagne. Comme le notait M. du Maroussem, c’est surtout elle qui est visée quand on parle de concurrence internationale dans le travail à domicile français. Et ce que disait cet enquêteur éminent, d’une spécialité de la production, est vrai du travail à domicile en général : « Deux pays seuls luttent pour la production du jouet, deux pays que les hasards de la politique ont condamnés à se trouver éternellement face à face : la France et l'Allemagne (3). »

Une exposition du travail à domicile fut ouverte à Berlin du‘17 janvier au 28 février 1906. Les taux de salaires qui vont suivre ont été établis au moyen des données contenues dans un numéro du Bulletin de la Ligue sociale d’acheteurs (4), une publication de M. Sagot (5), et des notes prises à un cours de M. Dufourmantelle. (6) Les prix sont convertis en francs.

Pour le Jouet, il n’y a, aujourd’hui déjà, pas de

(x) Cf. Bulletin de la Semaine, 17 mars 1909, p. :28.

(2) D' Guglielmetti : Les travailleurs en chambre à Rome. Compte rendu du Congrès des Ligues sociales d'acheteurs, Genève 1908, p. 462 à 485.

(3) Du Maroussem : La question ouvrière, T. IIT. Le jouet parisien. D'30

(4) Bulletin du 2° trimestre 1906, p. Go à 75.

(5) Sagot : L'industrie à domicile en Allemagne d'après deux enquêtes récentes.

(0) Cours au collège libre des sciences sociales, 23 novembre 1906.

lutte possible, le bon marché de l’article allemand l'emporte sans conteste.

Dans le Erzgebirge, la fabrication des petites voiturettes attelées d’un cheval rapporte trois francs par douzaine, soit 57 centimes par ouvrier el par jour. Les poupées de Nuremberg sont payées six centimes el demi, par heure, el les petits soldats à peine deux centimes el demi. Quant aux chevaux en bois, on les rétribue vingt-cinq centimes pièce.

« Nos fillettes qui jouent à la poupée, gémit M. I. Muller, ne savent pas combien de gouttes de sueur et de larmes sont tombées sur leurs Joujoux. Les trois menuisiers qui ont fait les meubles minuscules de Lily ont gagné par semaine l’un 5 m. (3 fr. 75), l’autre 5 m. (6 fr. 25), et le troisième 11 m. (13 fr. 50) (1).»

Mais le comble est constitué par les jouets en fer blanc, fabriqués par des ouvrières qui touchent 1 fr. 10 pour 144 pièces.

La différence des prix est loin d’être aussi sensible avec la production française pour les autres articles, spécialement dans le vêtement.

Qu'on en juge plutôt.

Dans le duché de Bade, ? fr. 50 estun maximum pour les femmes, mais seules certaines tâches tout à fait inférieures, comme la couture de boutons, donnent des gains de 90 centimes ou 1 franc. D'une facon générale, et M. Dufourmantelle le constatait, l’industrie du

(1) H. Muller : L'exposition de l'industrie à domicile à Berlin Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs, 2° trimestre 1906, p. 74.

vêtement est tout à fait secondaire en Allemagne. Ainsi explique-t-on que les tâches, même les moins rétribuées chez nous, par exemple la confection de corsets bon marché, rapportent encore là-bas de quinze à vingt centimes par heure. Les cravatières gagneront quarante centimes par heure, el les confectionneuses de complets pour enfants atteindront encore vingt centimes par heure au minimum.

Dans la lingerie, on relèvera des gains tout à fait infimes. Mais l'enquête de notre Office du Travail sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie a montré des salaires horaires inférieurs à dix centimes. On n’en trouve pas en Allemagne, et bien rares sont les ouvrières françaises en tabliers, chemises d’'hommes ou de femmes, qui atteignent les 28, 372 et 40 centimes par heure dont se vantent parfois les travailleuses allemandes.

On le voit donc, la comparaison avec l'étranger semble laisser une certaine marge pour l'élévation des salaires français. Toutefois, nous le reconnaissons volontiers, la comparaison n’est pas très concluante, car, dans bien des cas, l’écart est vraiment si faible qu’il est à peine appréciable.

Ce qui nous permel pourtant, après mûre réflexion, de n’être pas trop impressionné par le danger de cette concurrence internationale, c’est l'observation très Jjudicieuse de M. le comte de Mun dans un article où il répondait à M, Gustave Lebon l’accusant : d’illusions législatives.

Le député du Finistère rappelle les attaques de

l’économie libérale contre la loi de 1900. Alors, on défendait les mêmes objections qu'aujourd'hui, ce qui n'a pas empêché l’exportation française de se développer précisément dans les produits manufacturés au cours des années qui ont suivi (1). Voilà au moins un exemple qui bat fort en brèche toute une thèse.

Peut-on espérer qu’il en sera de même pour la législation sur le sweating-system ? L'exemple de la Nouvelle-Zélande paraîtrait devoir le laisser espérer. Là-bas, « les jugements pessimistes sont facilement réfutés par le fait, que depuis douze ans la population s’est accrue d’un tiers et que l'exportation et la population ouvrière ont doublé (2) ».

Mme C, Milhaud apportes’ilse peut une garantie plus importante des heureux effets de la réglementation australienne, en rappelant qu’en 1902, ouvrières eb ouvriers envoyèrent des délégués au gouvernement de Victoria pour obtenir le renouvellement, périodiquement exigé, dela loi, Donc ils en tirent avantage malgré le jeu de la concurrence internationale, surtout représentée à Victoria par l’élément chinois (3).

De plus, un dernier motif vient, à notre sens, enlever toute force probante à l’objection tirée de cette

(x) Cf. de Mun. Nos illusions législatives : Le mouvement social, janvier-février 1909, p. 13.

(2) Bauer : Vers le minimum de salaire : Revue d'économie politique, mai 1909, p. 140.

(3) Cf. Caroline Milhaud : L'application du minimum de salaire dans les industries féminines en Victoria: Revue Politique et parlementaire, 10 janvier 1905, p. 139, passim.

concurrence internationale, La question de la réglementation du travail à domicile est aujourd’hui posée dans tous les pays. On va le voir dans le chapitre suivant. Déjà l'Angleterre a voté une loi; des propositions sont pendantes devant tous les parlements; preuve manifeste que l'attention de tous les sociologues est tournée vers le problème du Heimabeit, et peut-être plus encore, que celui-ci se trouve partout dans des conditions telles, que son avenir est bien compromis, si une promptle réforme n'intervient pas.

Jl y a aujourd’hui unanimité dans les nations ecivilisées pour déplorer les maux du travail à domicile. Lentement, l'opinion s’habilue à l’idée d'intervention légale, et il a suffi du vote d'Angleterre, pour faire avancer d’un grand pas la solution en France et en Allemagne. Si elle était réalisée dans ces trois pays, principaux intéressés, le danger de la concurrence internationale ne se poserait même plus.

Il n’est pas Léméraire d'espérer une réussite assez prochaine. Déjà, les nouveaux tarifs douaniers protègeront mieux le travail à domicile français et permettront une certaine réglementalion même isolée.

Rien ne nous paraît donc s'opposer à ce que la France s’essaie à son Lour à réglementer le travail à domicile. C'est aussi l’avis du ministère du Travail, puisque M. Arthur Fontaine vient d'élaborer un avant-projet, devant être, croyons-nous, soumis à la prochaine session du Conseil supérieur du travail.

Il nous reste, avant d’en étudier le détail, à recueilhr à grands"traits les lecons de l'étranger,

Page 1