CHAPITRE PREMIER
Le Nombre des Travailleurs à domicile
Il est absolument impossible de déterminer même approximativement le chiffre de la main d'œuvre employée au travail à domicile. M. Fontaine le reconnaissait nettement dans son rapport à M. Viviani sur l’industrie de la lingerie à Paris (1). Il en est de même pour tout travail effectué dans ces conditions.
La principale raison est, à notre avis, qu'il comporte presque une déchéance, une sorte de tache originelle, pour ceux et celles qui s’y livrent. Comme le disait fort bien, dès 1892, M. Schwiedland (2) il «se recrute dans les couches inférieures des artisans des villes
(1) Office du travail. Enquête sur le travail à domicile dans l’indus-
trie de la lingerie, T.I, p. XI.
(2) E. Schwiedland, Les formes d'industrie : Revue d’économie
politique, novembre 1892, p. 1226
Loc
et dans celles des journaliers des campagnes. » Il est loin, donc, de constituer une ascension sociale. On s’y adonne parce que, dans les neuf dizièmes des cas, on ne peut faire autre chose. Toujours — et à ce point de vue les déclarations des syndicats ouvriers sont concordantes —— Je travailleur à domicile s’attire une certaine pitié dédaigneuse de la part des professionnels vivant en usine ou atelier. On le considère comme un pauvre être malchanceux, sans doute, d'une espèce inférieure. On ne l'estime guère : parce qu'il gagne trop peu. Il est parfois haï, car il est une cause d’avilissement des salaires et pour un peu on l’accuserait de concurrence déloyale. Le mot cité ailleurs et entendu un soir au faubourg St. Antoine à propos d’un ébéniste, s’installant en chambre, résume assez bien la pensée générale du monde ouvrier sur les victimes du sweating-system : « Il est en train de mal tourner, il va aller à la trôle. » (1) Gagner peu, faire une tâche inférieure, telles sont les raisons de cette déchéance. « Si l’on considère la qualité et non pas seulement le prix des marchandises, écrivait dans son rapport au Congrès coopératif de Rochdæle, Miss Beatrice Potter (Mrs Sydney Webb), il n'y a qu’une voix pour attester que le travail à domicile produit des articles de rebut. » (2) «Et, on sait, ajoute M. Aftalion, que d’une manière générale, dans l’habillement, l’usine ne se hasarde
(x) Le travail à bon marché, p. 19.
(2) Cf. Revue d'économie politique, novembre 1893, p. 974
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guère à une compétition avec le travail à domicile pour les produits tout à fait communs. » (1)
Le professeur de la faculté lilloise de droit vise ici spécialement le linge de femmes. Son observation a une portée presqueuniverselle. Sauf, peut-être et en partie, pour la dentelle, l’article de hautluxeest systématiquement refusé au travail à domicile. L'objet de qualité moyenne, est surtout, dans le vêtement d'hommes plus souvent confié à des ouvrières dispensées. Nous avons trouvé chez elles, parfois, des redingotes provenant d’un établissement où l’on produit seulement surmesure. Mais c’est, croyons-nous, l’infime exception, il reste trop vrai que l’article inférieur, la pacotille, la camelotte pour le désigner par le nom que lui donnent les ouvriers eux-mêmes, reste à peu près exclusivement la part du sweating-system.
On ne se range pas volontiers dans cette catégorie. Personne n’aime avouer une infériorité sociale si nettement établie. On ne s’honore que d’une fonction lucrative et considérée. Comment de pauvres gens n’essayeront-ils pas de cacher à tous et par tous les moyens un métier devenu «souvent la dernière ressource de l’indigence » ? (2)
On l’admet si bien que l’on a créé un terme spécial sous lequel on range cette catégorie de personnes, réputées : « pauvres honteux ».
(x) Aftalion : Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Revue d'économie politique,
décembre 1905, p. 929.
(2) E. Allix. L'industrie à domicile salariée. Annales des sciences
politiques, 1904, p. 479.
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On s'illusionnerait donc beaucoup en refusant de tenir compte de ce fait psychologique et en pensant pouvoir accorder, en l’état actuel des lois, une confiance même relative, à ce point de vue, aux données statistiques des recensements officiels.
De la situation indiquée, il résulte une invincible pudeur empêchant d’avouer que l’on vit de ce labeur. La peine avec laquelle on a pu rassembler es é éments des expositions du travail à domicile en est la preuve la plus palpable, et à son défaut, les difficultés des enquêteurs officiels le confirmeraient pleinement.
On peut lire, en effet à la fin d’un tableau récapitutif au tôme IV des « Résultats statistiques du recensement général de la population effectué le 24 mars 1901 » (dernier paru) : « Ceux de ces nombres qui s'appliquent aux chefs d'établissement et aux travailleurs isolés comportent d’ailleurs relativement peu de certitude, parce que dans ces catégories, on ne dispose pas d’un criterum précis pour le classement des femmes, soit parmi les personnes actives, soit parmi les personnes sans profession, en sorte que ce classement est souvent un peu arbitraire » (1).
Etant donné la honte assez générale impliquée par le travail à domicile, et comme il est assez difficile d’en déterminer les caractères spécifiques, il devient absolument évident que les données statistiques sont en somme d'assez peu de valeur. Du moins peut-il ètre intéressant de les consulter rapidement, à cause
(1) page XVII.
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des constatations à en déduire, mais étant bien entendu que les chiffres fournis représentent des totaux très inférieurs à la réalité.
Le travail à domicile se cache et voilà pourquoi les bureaux de bienfaisance, les organisations patronales. les conseils de prud'hommes eux-mêmes n’ont rien fourni aux enquêteurs. (1)
Bien plus, et a valeur de cette constatation nous paraît des plus suggestives : « les personnes qui s’étaient faites fortes » de procurer des adresses ont, «sauf de rares exceptions, été contraintes d’avouer qu'elles avaient promis plus qu’elles ne pouvaient tenir » (2).
Il en fut de même encore « pour divers syndicats de femmes adhérents à la bourse du travail de Paris dont les enquêteurs avaient tout naturellement réclamé le concours. » (3).
En province, le second volume de l’enquête nous apprend des choses identiques pour les grandes villes et notamment à Lyon et à Marseille (4).
Sans doute, ailleurs, les recherches sont plus faciles, peut-on se flatter cependant d’y obtenir, pour les recensements quinqueninaux, des déclarations complètes. La sincérité des réponses bénéficiera qu’à la cam-
(x) Office du travail. Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie. T. I, p. 4.
(2) Office du travail. Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, T. I. p. 3.
(3) Ibid. p. 3.
(4) Office du travail. Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, T. II, p. VI.
pagne, proportiennellement au prix de la vie, la rémunération est moins faible. Mais un autre élément entre ici en ligne de compte. Par suite des habitudes et des mœurs, en raison, également, d’une certaine dignité mal comprise, il est admis, jusque dans le plus humble des villages, que la femme mariée ne doit point dépenser son activité pour un gain rémunéré. Lt cependant combien d’ouvrières sont recrutées parmi ces épouses de petits cultivateurs, el surtout, peutêtre, dans la catégorie si nombreuse de modestes rentières, ou deces femmes de fonctionnaires ou d’employés dont le décor obligatoire mange le plus clair des ressources. Il n’est pas jusqu’à ces ménages besogneux dont on souligne sans cesse la misère dorée, qui n’emploient dans les heures laissées libres par le travail domestique, leur unique bonne à tout faire, à broder ou à coudre pour le compte des maîtres. Et ainsi, onrattrappeune partiedesgages péniblement payés (1).
On pourrait à l’envi multiplier ces exemples touchant par quelques côtés déjà à la question du salaire d'appoint, qu’il nous faudra examiner plus tard. Il suffit pour le moment d’en déduire la constatation qu’une très notable partie du travail à domicile, échappe de ce fait encore nécessairement et presque inévitablement à toute investigation.
(x) Page 821, du T. IV, des Résultats statistiques de 1901. Sur les 2,454 femmes travaillant isolément au seul « travail des étoffes » 4 sont indiquées comme ayant pour autre profession la péche; 365, l'agriculture; 524, l’industrie; 916, le transport ou le commerce; 517, les professions libérales ou les services publics, et 594, les services domestiques, RE
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De plus, le caractère essentiellement intermittant de ce travail est un nouvel élément qui empêche d’arriver à une évaluation tant soit peu précise, Le long chômage est souvent la raison de l’adoption de ce mode de production, car, comme note M. Schwiedland : « l’entrepositaire ne court pas les risques des conjonctures défavorables. Son capital engagé étant insignifiant, il peut faire cesser la production sans encourir la perte d'intérêt que subit le fabricant ou même le petit patron dont la fabrique ou l'atelier restent vides pour la morte saison. L’entrepositaire en tissus cesse simplement de distribuer les fils aux ouvrières en chambre, le tailleur de remettre ses commandes aux sous-entrepreneurs et façonniers isolés, qui alors dans la morte saison s'adressent aux magasins d’habits pour obtenir de l'ouvrage » (1).
Du même coup, c’est un autre motif de considérer ce travail comme quelque chose d’accessoire, de peu important, ne constituant pas une profession et qu’à plus forte raison on ne songe pas à déclarer comme tel. C’est avant tout dans la pensée des gens un passe-temps lucratif.
D'autant plus que leur caprice où leur occupation essentielle, ajoute encore à l’instabilité du labeur de ces ouvricres. Elles le prendront par boutades où au gré de leurs loisirs, dans les journées pluvieuses et froides de l'hiver, quand chôment les travaux agri-
(1) Schwiedland. La répression du travail en chambre. Revue d'Economie politique, juin 1897, p. 577.
coles el contribuent ainsi pour leur part à l’accroissement de cette « main-d'œuvre flottante », dont parle quelque part M. Aftalion (1), et qui est absolument impondérable.
Les déclarations du monde patronal ne viendront pas davantage éclairer les statistiques. M. Doublot signalait déjà en 1899 d'après Werner Sombart « l'isolement des ouvrières » d’ou résulte « l’absence chez le patron du sentiment de la responsabilité vis à vis du public. Quoiqu'il arrive il ne se précocupe de rien, ce ne sont pas ses ouvrières » (2).
Ïl ne songe pas un instant à regarder comme siennes ces pleiades de femmes dont il ignore à la fois le nom, le domicile et les conditions d'existence. Il n’en connaît même pas le nombre. Il a devant lui, le plus souvent, une certaine quantité d’entrepreneuses qui sont à ses yeux de véritables industrielles occupant un personnel dont il méconnait totalement l’importance.
Avec la meilleure bonne foi du monde, l'employeur principal peut donc déclarer son impossibilité de donner uneïindication, même très vaguement approximative, sur cette main-d'œuvre, répartie un peu partout dans le pays, et seulement partiellement agglomérée dans quelques régions.
Pour ces motifs divers on avait raison de dire que
(1) Cf, Revue d'économie politique, décembre 1905, p. 934. (2) Doubot : La protection légale des travailleurs de l’industrie du vêtement, p. 89. |
les recensements périodiques ne sauraient donner aucune indication vraiment utile. Et pour notre part, après l’avoir consciencieusement étudiée, nous ne pensons pas, comme M. Fagnot, que cette « évaluation approximative peut servir de base » (1). Elle nous paraît, en effet, sortir d’un point de départ assez contestable, même pour « mesurer l’étendue du travail en chambre» comme le veut essayer M. Fagnot «d’une facon approximative » (2).
Dans son rapport en effet, il se laisse guider uniquement par ces données statistiques dont nous venons d’énumérer les causes multiples d’inexactitude, cet d'autre part il est obligé, par à peu près, de faire dans chaque groupe le départ probable des travailleurs en usine ou atelier et des ouvriers en chambre (3).
D'ailleurs, il était impossible de procéder autrement. «Comment découvrir les ateliers dont l'existence n’est révélée ni par l'obligation légale de la déciaration, ni par un indice extérieur quelconque ? » (4)
Et, comment pourrsit-on exiger de ces gens peu formés, qui dans nos plus humbles villages, sont les auteurs presque exclusifs des feuilles de recensement, la compétence nécessaire pour discerner l'atelier de famille ?
(1) Fagnot : La réglementation du travail en chambre (La protectection légale des travailleurs 1904) p. 243.
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(3) Ibid. Cf. p. 240 à 243.
(4) Ed. Payen. L'industrie à domicile et la réglementation du tra» vail. Economiste français, 40 juillet 1904, p. 162, col. 2.
On ne se douterait jamais des résultats invraisemblables auxquels on arrive, à ce point de vue, en dépouillant les recensements.
M. Levasseur expose dans son rapport au ministre du Commerce certaines graves erreurs qui se glissent dans les statistiques même les plus simples, en raison d’une opération « dont les détails sont livrés à la bonne volonté des administrations locales et des habitants » (1).
Il a fallu annuler purement et simplement 130.760 bulletins, soit un sur 300 environ, ce qui est énorme comme proportion (2). Mais le record est certainement obtenu par ces « 16,000 bulletins d’après lesquels on n’a pu déterminer le sexe des personnes » (3).
On constate aussi qu'au total, le nombre des personnes présentes dans les communes le jour du recensement est inférieur de 370,000 (4) à celui des habitants domiciliés dans les communes. Et cependant, manifestement, ces chiffres devraient s’équivaloir. Tout cela en dit long sur la science pratique des collecteurs.
Leur sera-t-il loisible de distinguer entre cette forme de travail appelée par Karl Marx « l’arrière-train de la grande industrie » (5), «le département externe
(1) Résultats statistiques du recensement général de la population effectué le 24 mars 1901, T. IV, p: V. -
(2) Ces calculs ont été faits sur les chiffres donnés dans l'ouvrage cité p. VI.
(3) Ibid p. VI.
(4) Ibid. p. VI.
(5) Karl Max. Le Capital, traduction Roy, p. 201, col. 2.
des manufactures, des magasins, el même des petits ateliers » (1) et ces petits ateliers eux-mêmes ?
Une foule de difficultés insurmontables viendront les assaillir à chaque instant : Cette femme qui brode pour la clientèle locale, et, quand, elle n’a plus de commandes directes, pour l’entrepreneuse voisine, dans quelle catégorie la rangera-t-on ? Et elles sont ainsi des centaines.
Et, ici, se pose tout naturellement la nécessité d’une définition de ce travail à domicile, dont on parle tant, et dont le diagnostic est si difficile que certains ont pu dire avec Joseph Lee «que la première découverte qu'on fait en étudiant le Sweating-System c’est qu'il n'existe pas (2) ».
Il y a parmi les gens travaillant à domicile plusieurs classes, dont les quatre premières nous semblent devoir être exclues du problème qui nous occupe.
D'abord cette industrie au foyer, lot de civilisations à leur début, «qui transforme pour l’usage de la maison les matières premières qu’elle a elle-même produites » (3) .C’était l’époque déjà oubliée du rouet des longues veillées d’hivér autour de la chandelle fumeuse ou du copion vosgien, dont nos grand’mères gardaient cependant encore le lointain souvenir. Aujourd’hui, cette forme de travail est à peu près com-
(1) Ibid. p. 203, col. 2.
(2) Cité par Brû : Essai sur la réglementation du travail à domicile, P: 59.
(3) Karl Bucher : Les formes d'industrie dans leur développement historique. Revue d'économie politique : juin 1692, p. 628.