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plétement disparue. Peut-être en trouverait-on, pourtant, quelques rares vestiges dans l’une ou l’autre ferme isolée ou l’on tisse encore la toile dans laquelle on taillera draps et linges nécessaires au ménage.
En tout cas, il n’y a pas lieu d’en tenir compte ici, pas plus d’ailleurs que de ce labeur, — chaque jour diminuant — de la mère de famille qui confectionne pour elle, son mari et ses enfants tous objets touchant à l'habillement.
Pas davantage on ne doit retenir , ces innombrables petits patrons, souvent sweated sans doute, mais parfois aussi sweater. Ce peut être le maréchal ferrant, le cordonnier qui chante dans son échoppe en ressemelant la chaussure de la concierge d'à côté, le repasseur de couteaux et de rasoirs, aussi bien que le pauvre «troleur » du faubourg Saint Antoine, ou le modeste fabricant de jouets pour le bazar de l’Hotel-de- Ville.
À vrai dire, et ce serait le point particulier sur lequel nous nous séparerions de M. Fagnot, celui-ci nous parait avoir — dans son départ des statistiques — trop retiré aux premiers pour accorder plus qu’il ne faut aux seconds. Autant qu’en cette matière si délicate les impressions personnelles ont de valeur, nous serions assez porté à croire que la plus grande majorité des chiffres fournis par les statistiques sous la rubrique : «petits patrons travaillant seuls, ouvriers à façon et sans place fixe et unique » doivent s'entendre de ces petits métiers indépendants où l’on travaille di-
rectement en vue de la vente au consommateur. M. Fagnot, lui, estime le contraire (1).
Quoiqu'il en soit, cette catégorie de travailleurs ne rentre pas encore dans les cadres de cette étude. Ils ne peuvent pas, au sens strict, être sweated puisqu'ils sont en rapports immédiats avec la clientèle,
Pour éviter toute équivoque, sont encore à exclure, les ouvriers dont il a été incidemment question plus haut — qui travaillent à domicile pour des établissements où l’on achète sur commande au lieu d'y trouver des articles tout confectionnés.
Le Sweating-System nous paraît caractérisé, en grande partie, par le phénomène inverse: la production antérieure à la commande. Ainsi s’expliquerait que les vêtements ecclésiastiques, toujours faits sur mesure, sont mieux rétribués proportionnellement que les autres (2). Et si nous attachons une certaine importance à cette observation c’est qu’elle explique l’obstination, pleine de bonne foi, de plusieurs personnes en contact avec des ouvrières à domicile travaillant sur commande, et qui ne veulent absolument pas reconnaître la généralisation des salaires infimes de la fabrique collective.
Effectivement, l’ouvrière dont il s’agit ici, gagne de belles journées. Elle atteint presque parfois, les salaires de sa compagne d’atelier. Mais son talent, sa spécialité, le fini nécessaire de sa tâche la placent dans
(1) Fagnot, loc, cit. p. 241.
(2) La petite industrie de vêtement à Paris, p. 381.
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une situation hors pair, suffisamment déterminée pour constituer une catégorie à part.
Aussi, maintenant, la définition fournie par Le Play, de la fabrique collective, nous paraît mcomplète. La voici pour mémoire : « L'une des deux organisations de la grande industrie manufacturière. Régime sous lequel le patron centralise le commerce de produits fabriqués pour son compte par une population ouvrière. La fabrication a lieu soit dans les ateliers spéciaux, soit dans les foyers domestiques » (1).
Plus exactement, précise M. Schwiedland, dont on connaît les multiples travaux sur la question : « On peut donc définir, écrit-il, la fabrique collective comme la production industrielle de petits patrons ou ouvriers à domicile pour un entrepositaire (fabricant, artisan, marchand ou agent), lesquels sans être renseignés sur l'écoulement final de leurs produits, les confectionnent avec les moyens techniques de la petite industrie dans leur propre atelier ou à domicile, et dont la situation sociale et économique est fort dépendante et incertaine » (2).
Si l’on ajoute qu’en France ces entrepositaires dont parle l’auteur sont surtout concentrés à Paris, on aura une idée assez exacte du genre de travail à domicile étudié dans ces pages. Du même coup on devine l’importance des frais généraux par les seuls multiples
(1) Le Play : Les ouvriers européens. T. I. chapitre XIV : Vocabulaire sotial, p. 456.
(2) Schwiedland : La répression du travail en chambre. Revue d’économie politique, juin 1897, p. 571.
transports d’un de ces articles avant qu'il soit terminé. Pour le vêtement, par exemple : fabrication de l’étoffe dans un coin de province, des doublures ailleurs, envoi à Paris pour la taille, réexpédition dans les départements pour la confection, retour dans la capitale, et enfin bien souvent, par suite de l’attirance des grandes maisons ou des achats qu'y font les magasins de la France entière, retour dans un coin perdu du Jura ou des Basses-Pyrénées.
Il pourrait donc en toute rigueur advenir que Ia malheureuse vidant son vieux bas de laine pour acheter un complet bon marché à son « gâs », soit celle-là précisément, par qui il aétécousu pour amasser sou par sou les dix ou douze francs indispensables à son acquisition.
EL ceci est encore une des raisons pour lesquelles, comme en 1845, et avec plus de motifs, on chanterait comme Auguste Barthélemy :
De tout ce qu'une ville au fond de ces mansardes Cache de traits flétris, de figures hagardes On ne se doute pas dans un joyeux salon.
N'est-il pas téméraire, après l’énumération de toutes ces difficultés, d’instituer une sorte de recensement nouveau des victimes du sweating-system ?
La lingerie, le vêtement, en comptent des milliers. On a parlé de 80,000 (1) à 85,000 (2) à Paris seulement et de 650,000 dans la France entière (3).
(1) Flory : Le travail à domicile, p. 9. — Voir aussi G. Calen : L'ouvrière en chambre à Paris, Revue Bleue, 19 mai 1906, p. 636.
(2) Fagnot, loc. cit. P. 242.
(3) Ibid, p. 242:
Pour les causes indiquées plus haut nous estimons — pour Paris — ces chiffres inférieurs à la réalité. Dans son étude remontant à 1897 sur « l’industrie de la couture et de la confection à Paris » M. de Seilhac parle déjà pour les seules «maisons de gros » de la confection, de « 25,000 ouvrières à domicile »(1). Et il y a douze ans !
De plus ses chiffres doivent être basés sur des statistiques nécessairement incomplètes. Or, certainement la lingerie occupe à Paris, près du quadruple des ouvrières en confection. Aussi, évaluerait-on, sans exagération à plus de cent mille les seules lingères et confectionneuses de la capitale.
Il faudrait y joindre : les fleuristes en chambre au nombre de. « 15,000 » (2) d’après Mlle Claire Gérard; les modistes qu’on rencontre avec leurs volumineux paquets; les confectionneuses de sacs en papier et les cartonnières du genre de celles dont parlait un numéro du bulletin de «l'Union pour l’action morale »(3); les fabricants de jouets; les ouvriers du meuble de «camelotte » si nombreux aux environs du faubourg Saint-Antoine; les bijoutiers en brillants à deux sous; les pauvres femmes qui s’usent à faire des couronnes mortuaires ;surtout, peut-être, ces finisseuses de chaus-
() De Seilhac : L'industrie de la couture et laconfection à Paris, D:23;
(2) Mlle Claire Gérard : Condition de l'ouvrière parisienne dans l'industrie de la fleur artificielle. — Mémoire du Musée Social, janvier 1909 pP. 1.
(3) N° du 15 mars 1903, p. 408 et suivantes.
sures ou de fafiots, étudiées avec tant de pénétration pär M. le docteur Mangenot (1).
Mais, à Paris surtout, il existe encore une foule de spécialisations de travail à domicile presque impossibles à cataloguer. Elles varient depuis la monteuse de casquettes d’employé de chemin de fer jusqu'à la malheureuse, occupée tout le long du jour à réunir par des nœuds marins les deux extrémités de ficelles coupées à des dimensions déterminées. Ÿ rentrent lé tri des plumes d'oie destinées au boas bon marché, la fixation de la garde des épingles de nourrice, la confection des étiquettes pour expédition decolis, le montage des parapluies, et « ces mille petités fabrications qui, mêmeau vingtièmesiècle, restent le lot dela famille » (2).
Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir proposer pour le département de la Seine le chiffre de «250,000 » (3) personnes, soit «le quinzième des habitants » (4). Ces données n’ont pas paru exagérées à Me Leroy-Liberge dont on n’ignore pas la compétence toute particulière en ces questions et qui à repris notre total dans son étude «sur le travail féminin à domicile et son influence sur l’affaiblissement dela race »(5).
(1) Une enquête sur les logements, professions, salaires et budgets dans le quartier de la Pointe d’Ivry. — Réforme sociale, 16 mai 1899, p. 783 et suivantes.
(2) A Béchaux : La vie économique et le mouvement social. Correspondant, 10 janvier 1906, p. 178.
(3) Cf. Le travail à Bon Marché, p. 193.
(4) Cf, Rapport sur là situation de l’ouvrièré à domicile au point de vue salaire (Ve Congrès diocésain de Paris, p. 35.)
(5) Réforme Sociale, 1° novembre 1908, p. 546,
Si l’on passe à la province, les évaluations seronb nécessairement des plus fantaisistes. A elle surtout doit s'appliquer l'affirmation des recensements officiels : « Dans la catégorie des travailleurs isolés, on a compris tantôt de petits patrons travaillant seuls, tantôt des ouvriers à domicile, tantôt des ouvriers ou des employés occupés irrégulièrement dans des maisons différentes » (1).
D’après les observations présentées plus haut en cherchant une définition du genre de travail à domicile constituant le sweating-system, il est aisé de voir combien dans ces conditions, la déclaration qu’on vient de lire, enlève de valeur aux données statistiques.
On reste donc, plus qu’à Paris, dans l'arbitraire. En refaisant sur les recensements de 1901 des calculs identiques à ceux de M. Fagnot sur ceux de 1896, on arrive sensiblement aux mêmes chiffres et la légère «diminution provient en partie de ce que des ouvriers à domicile qui avaient été compris en 1896 dans le. personnel des établissements dont ils reçoivent l’ouvrage, ont été classés en 1901 comme travailleurs isolés » (2),
Mais si l’on étudie spécialement les industries de transformation, qui comprennent, après l’agriculture, le plus de travailleurs isolés, on en relève 1,586,080 contre 1, 505,853 en 1896, soit un excédent de 80,000 environ (3).
(1) Résultats statistiques 1901, T. IV, p. 230. (2) Ibid, p. 174.
(3) Ibid, T, IV, p- 500.
Les deux résultats opposés s'annihilent donc à peu près et ne fournissent rien de précis.
D’après les études de M. Fagnot (1), il y avait en 1896 environ 700,000 travailleurs à domicile en province, dont 569, 000 ouvriers et ouvrières de l’aiguille, chiffre beaucoup trop faible, à notre sens. Mais en l'admettant exact alors, le serait-il encore, quatorze ans après, au premier Janvier 1910 ? Cela revient à soulever sous une autre forme la question que posait M. Duthoit à son cours de la semaine sociale de Dijon : « Le travail féminin à domicile tend-il à se substituer au travail féminin à l’usine ou réciproquement ? » (2).
Gros problème, auquel on a donné des solutions contradictoires.
Les uns, et ils le regrettent, se montrent assez sceptiques sur le succès final des campagnes entreprises pour accroître le travail à domicile dans les villages, où il devient parfois bien difficile de vivre avec les seules ressources agricoles. « ln résumé disent-ils, avec M. Ardouin-Dumazet (3), il ne parait guère possible de développer beaucoup aucune des industries féminines actuelles, à plus forte raison de les faire essaimer; quelques-unes même donnentl’impressiond’unerégression. La constatation est navrante, mais, dans l’ordre destravaux que peut exécuter une femme hors de l’atelier, c’est-à-dire à son domicile, tout ce qui peut être
(x) Loc. cit. p. 242-243.
(2) Semaine Sociale de Dijon, 1906, compte rendu, p. 117.
(3) Le travail des femmes à la campagne. Réforme sociale, 16 décembre 1909, p. 747.
demandé est offert. Certes on peut ouvrir de nouveaux centres pour la broderie, la dentelle, la passementerie, mais on arriverait à la surproduction, c’est-à-dire à une crise. »
Sans être aussi affirmatif et tout en avouant qu’ «une place très large est et restera réservée pendant longtemps encore au travail en chambre » (1), certains contestent l'importance donnée aux « faits de retour de la fabrique vers la production en chambre » (2). Sans doute, « en ces dernières années des causes nouvelles s’ajoutentaux armes redoutables dont la fabrique collective a toujours disposé dans sa lutte contre l’usine ou l'atelier »; qu’« elles aient amené une recrudescence du travail en chambre dans certaines directions, c’est ce qu’on ne saurait contester. Maistandis que de divers côtés on notait soigneusement tout ce qui paraissait prouver que l’évolution s’effectuait en ce sens dans l'habillement, on n’apercevait peut-être pas assez certaines transformations plus profondes qui s’acccomplissaient en même temps en sens contraire. Tandis que quelques ateliers souvent peu importants, se fermaient, que d’autres élargissaient un peu leur confection à domicile aux dépens de la confection dans l’établissement, ne se créait-il pas de grandes et de nombreuses usines dans d'importantes branches de l'habillement où naguère le
(1) Aftalion : Le développement de la fabrique et du travail à domicile dans les industries de l’habillement. Revue d'économie politique (octobre-novembre 1905) p. 834.
(2) Ibid, p. 837.
travail se faisait presque exclusivement en chambre? > (1).
À première vue les chiffres du recensement de 1901 semblent donner raison à M. Aftalion. La partie de la population active employée dans l’industrie était de 3,788,475 personnes en 1896; en 1901 elle monte à 4,308,400 (2). Pendant la même période le nombre des établissements industriels a passé de 603,255 à 620,816 (3). Aussi les rédacteurs des volumes du recensement statistique ajoutent-ils sous forme de conclusion à ces chiffres : «on voit que dans l’industrie, le commerce et Les professions libérales, le nombre moyen d'ouvriers par établissement a augmenté, ce qui est le premier indice d’un mouvement de concentration du personnel des établissements. » (4).
Pourtant nous ne croyons pas qu'on puisse à l'in: verse conclure à une diminution du travail à domicile. Pendant la même période, en effet, on a noté une augmentation du total de la population active qui est de 12.911.000 contre 12.559.000 pour les hommes, eb de 6.805.000 contre 6.411.000 pour les femmes. Proportionnellement au nombre total des habitants, on arrive donc à une moyenne de 50,6 % en 1901 au lieu de 49,3 % en 1896 (5).
Sans doute on peut prétendre que cet accroissement proportionnel est dû surtout au progrès des méthodes ” (x) Ibid. p. 831.
2) Recensements statistiques 1901, T- IV. p. 185.
Ibid p. 185.
3) 4) Ibid. p. 185.
5) Ibid. p. 122.
de recensement, comme le fait l'étude de la direction du travail (1), mais si on l’admet, le chiffre supérieur fourni pourla population industrielle perd singulièrement de son éloquence, puisque lui aussi «est imputable aux lacunes de l’opération de 1896 » (2).
En aucun cas, il ne saurait prouver quoi que ce soit contre l'importance du travail à domicile, car il y a un autre élément dont il importe de tenir compte : la diminution pendant la même période du nombre relatif et absolu de personnes occupées à l’agriculture. Les recensements de 1896 donnent pour les forêts et l’agriculture une population active de 8,430,059. Ce chiffre tombe en 1901, à 8,176,569 (3), soit en cinq ans un déchet de 253,490 unités, qui avec les erreurs imputées au recensement de 1896, suffisent largement à indiquer d’où peut provenir la concentration des établissements industriels ou commerciaux. Il reste malheureusement prouvé une fois de plus qu’elle s'opère au détriment des populations agricoles, suprême réserve de vitalité du pays qui à son tour semble devoir s’épuiser.
Il ne parait donc pas possible de parler de la diminution des travailleurs isolés. Nous pensons au contraire qu’on assiste à un développement parallèle de la grande industrie et de la fabrique collective. Et, M. Aftalion, lui-même, reconnait que l'usine, loin de toujours «se dresser en adversaire de la manufacture
(1) Cf. Ibid. p. 122.
(2) Ibid. p. 122.
(3) Ibid. p. 500,
en) 27 em
à domicile, peut parfois favoriser au contraire un développement de ce type d'exploitation comme mode de travail complémentaire » (1). L'exemple de l’industrie de la chaussure est, à ce point de vue, très typique dans le XIIIe arrondissement.
Cette situation avait déjà été constatée par M. Levasseur dès 1884, et il en exprimait ainsi la cause : « Pendant que la grande industrie gagnait du terrain, la petite industrie n’a pas été expulsée; elle s’est déplacée, mais la place qu'elle occupe n’est pas, à tout prendre, moins large qu’autrefois. L'augmentation de richesse qui a été la conséquence de l’extension de la grande industrie a augmenté le nombre des consommateurs et celui des besoins de chaque consommateur, et pour les satisfaire, la petite industrie a dû élargir ses cadres » (2).
A ce motif, il convient d’en ajouter un second ainsi
(1) Aftalion : Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Revue d'économie politique, décembre 1905, p. 935. — Voir dans le même ordre d'idées les faits cités par Mme H. J. Brunhes dans son enquête présentée,en 1908, à l'office international du travail,sur la durée du travail des femmes adultes dans l’industrie du vêtement en France. Elle en déduit cette observation : « Le système de l’entreprise se développe donc en annexe des plus grandes maisons et de plus en plus tend à se généraliser » P. 21.
(2) Discussion du rôle et de l'avenir de la petite et de la grande industrie. (Conférence à la Société d'économie politique, 5 novembre 1884). Dans le journal des Economistes, n° de novembre 1884, p. 317. Voir Ibid. p. 320, la déclaration de M. Lavollée : « Il n’y a point à regretter dans l'intérêt de la petite industrie que la grande industrie continue son mouvement d’accroissement. Chacune d'elles à son rôle et l'avenir de l’une ni de l’autre n’est menacé, »
indiqué par M. Ed. Payen : « Avec l'intuition qu'ils ont des nécessités de la concurrence, les commerçants français se tont tournés de nouveau vers le travail à domicile, qui pouvait, affranchi de la réglementation étroite dans laquelle l’usine s’étiole, leur permettre de lutter. Doit-on le regretter ? Il ne semble pas... Il leur faut pouvoir vendre leurs produits au dehors, et pour cela il faut qu’ils reviennent à bon marché. Le travail à domicile apporte cette condition. Elle est considérable, si on considère qu’il importe d’abord de vivre » (1).
Il y aurait bien des réserves à présenter surlesdires de M. Ed. Payen. Mais pourle moment ilnoussuffit de reconnaître quele fait enlui-même n’est pas contestable.
Depuis 1901 jusqu’à 1908, d’ailleurs, les rapports des inspecteurs du travail concluent très nettement à l'augmentation des fabriques collectives, en raison de l'entrée en vigueur de la loi Millerand-Colliard du 30 mars 1900 sur la durée du travail industriel.
M. P. Leroy-Baulieu avait déjà prévu cette « résurrection pour beaucoup de productions, de l’indus- trie de famille et du petit atelier », ét, contrairement aux économistes de son école, sa joie n'avait pas été sans mélange. « On ne doit pas se dissimuler, toutefois, dit-il, que tout ne serait pas gain pour l’ouvrier dans le nouvel arrangement » (2).
(x) Edouard Payen : Le travail en fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement. Economiste français, 9 juin 1906, p: 808, col. 1 et 2.
(2) P. Leroy Baulieu : Traité théorique et pratique d'économie politique. T. I. p. 476.
Il suffit de lire toute la collection des rapports de l'inspection du travail, notamment ceux de 1902, 1904, 1906 pour être fixé sur ce point. C’est toute une organisation qui se crée, dont ces lignes extraites du Bulletin de l'Office du Travail de septembre 1907, montrent parfois la rare ingéniosité.
«L'inspecteur de Poitiers signale que les fabricants de carbonate de soude pour lessive, au lieu de faire emballer cette lessivedansleurs ateliers, la transportent au domicile d’ouvrières pour la mettre en paquets. Dans la même région les soies de porc pour brosseries, autrefois triées et classées en atelier, sont travaillées chez l’ouvrière. À Moulins, trois maisons de fourrures occupent environ 40 femmes en atelier et plus de 900 au dehors. Une chainetière de Bourganeuf qui occupait une dizaine de jeunes fille de 13 à 18 ans, n’en occupe plus qu’une seule en atelier.
« Dans le Cher, les fabricants de chaînes des régions d'Argent et d'Aubigny font faire des chaînes dans la campagne environnante; il en est de même des fabricants de perles en verre de Jouet-sur-lAubois.
« L’inspecteur de Vierzon signale qu’un entrepreneur de lingerie de Valençay, dans l'Indre, circule constamment en voiture pour distribuer du linge à ourler, à plisser et à pourvoir de boutons: il va ainsi Jusque dans les campagnes les plus reculées pour découvrir la main d'œuvre nouvelle. La femme de cet imdustriel recoit l'ouvrage et le retouche avec l’aide de deux ou trois ouvrières qui constituent seules l’atelier..….,
« Depuis quelques années, la fabrication des fleurs
artificielles a fait prendre à Reims, un développement considérable aux ateliers de famille qui travaillent à facon pour une grande fabrique (1).
On pourrait multiplier les citations de ce genre. Elles sont inquiétantes, et chacun, comme Mme Caroline Milhaud, reprenant pour son compte le vœu émis en 1901 par la commission supérieure du travail, souhaite «un recensement du nombre et de l'importance de ces ateliers » (2) de famille.
Mais d’ores et déjà il est admis d’une manière à peu près universelle qu'au cours des années qui ont immédiatement suivi la loi de 1900, le nombre des travailleurs isolés, s’est singulièrement accru. Depuis 1908, on constate une partielle régression. C’est entendu. Il n’en reste pas moins vrai que cemode de production est « une plaie sociale qui, si on n’y prend garde, ira rapidement en s’élargissant et ajoutera un nouvel élément de décomposition sociale » (3).
On n’y a pas porté attention et M. Méline le déclarait au Sénat le 22 mars 1904 : « Les ateliers de famille prennent un développement extraordinaire parce que là on peut échapper à la loi de 10 heures » (4). Dans des Lermes à peu près identiques, MM. Pic et Amieux écrivaient dans leur rapport présenté à l'association
(x) Bulletin de l'Office du Travail, septembre 1907, p. 900-907.
(2) Caroline Milhaud : De la nécessité d’une enquête officielle sut le travail à domicile des femmes. — Revue politique et parlementaire, 18 décembre 1903, p. 582, 583.
(3) Georges Michel : De l'organisation du travail à l’entreprise et de son amélioration. Economiste francais, 29 novembre 1890, p. 681 col.2.
(4) Sénat, séance du 22 mars 1904, P. 351, col "2%et352; col Tr.
internationale pour la protection légale des travailleurs (Genève 1906). « Il n’est pas permis de dire que l'atelier de famille soit en décadence. Il est au contraire en plein développement, au moins quand au nombre. Ce sont surtout les industries du vêtement, de la lingerie, des travaux du bois qui motivent la création de ces organismes. » (1)
Sans vouloir donc nous appesantir sur ces cilations faciles à réunir; en égard aux explications antérieures il nous apparaît exact d’affirmer, très inférieur à la réalité, le chiffre de sept cent mille sweated proposé par M. Fagnot pour la province, car comme le dit M. Swiedland « l’évolution industrielle multiplie et répand de toute facon la fabrique collective ». (3)
En l’état actuel, nous avons expliqué pourquoi les données du recensement de 1901 ne devaient pas être prises en sérieuse considération. Nous avons préféré nous baser sur un ensemble d'enquêtes privées el locales. Sans doute elles sont, aussi, sujettes à caution, mais du moins ont-elles le mérite que personne ne saurait leur contester, d’avoir été entreprises par des personnes très au courant de la question du travail à domicile et qui, souvent, ont cherché à y porter remède par les plus dévouées ressources de leur propre initiative. C'est, on l’avouera, une certaine garantie. Elle compense largement linfériorilé provenant du
(2) Pic et Amieux : Le travail à domicile en France et spécialement dans la région lyonnaise, p. 5.
(3) Schwiedland : Essai sur la fabrique collective. Revue d’Econo-
mie politique, novembre 1893, p. 909, !
manque des concours administratifs qu'a toujours à sa disposition un recensement officiel. Et il faudrait qu'une enquête privée fut bien mauvaise pour être aussi sommaire que l’est, pour les Vosges, la partie de l'enquête officielle sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie (1).
En groupant les chiffres fournis par Mile Schirmacher (2), M. Cavaillé (3), M. Espinasse (4), M. Georges Picot, (5), M. Bernard (6), M. Brocard (7), M. Flan-
(1) Office du Travail. Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, T. III, p. 635 à 658.
(2) Mlle Schimarcher : Le travail des femmes en France. Mémoire du Musée social, mai 1902 : Elle indique (p. 345) le chiffre de 629,000 ouvrières isolées dans la seule confection.
(3) Cavaillé : Faut-il réglementer le travail des ateliors de famille ? Revue politique et parlementaire, 10 septembre 1905. L'auteur prétend que l'extension aux ateliers de famille, de l'inspection dutravail, exigerait la visite de un million et demi d'établissements, p. 495.
(4) Espinasse : L'ouvrière de l'aiguille à Toulouse. D’après lui le nombre des ouvroirs serait en France de 2,000et ilscompteraient 80,000 élèves. Il se réfère à une affirmation de M. Paul Leroy-Baulieu, p. 76.
(5) Georges Picot : Les ateliers de famille à Saint-Etienne, Lyon et Paris. Bulletin de la Société Française des habitations à Bon Marché, 1° fascicule 1906. Il s’agit ici des métiers des rubaniers de la Loire et de la Haute-Loire qui sont évalués à 20,000, p. 118. La publication de l'Office du Travail : statistiques des grèves et des recours à la conciliation et à l'arbitrage survenus pendant l’année 1899 parle pourla même région de 25,000 métiers et 44,000 ouvriers des deux sexes, p. 545.
(6) Bernard : Les passementiers de Saint-Etienne. Mouvement Social, septembre 1909 D'après les renseignements des syndicats ouvriers de la région il y aurait « 70 à 80,000 ouvriers vivant de l’industrie de la soierie ou de ses annexes », p. 997.
(7) Brocard : Le travail des femmes à domicile dans la région de Nancy. Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie s0ciale, décembre 1908. On y lit : « La seule industrie de la broderie occupe dans le département de Meurthe-et-Moselle au moins 20,000 ouvrières », P. 353.
din (1), M. Salvy (2), M. Julien Hayem (3), Mile Pon-
(1) La Revue Economique Internationale, septembre 1904, analyse un rapport présenté par lui au Conseil général du Calvados. I1 constate que si la dentelle à la main, à domicile, a baisséen Calvados, elle est restée prospère en Auvergne et dans les Vosges car on y fait « la dentelle à bon marché. » p. 187.
(2) Georges-Henri Salvy : L'industrie du couteau à Thiers, Le Musée Social, mats 1909 : « Dans un rayon de 30 kilomètres autour de Thiers (p. 89), travaillant pour 550 patrons couteliers (p. 86) est occupée au travail du couteau « la plus grande partie de la population, environ 18,000 habitants » p. 85.
(3) Julien Hayem : L'industrie de la lingerie dans le centre de la France. Revue Internationale du Commerce et de l'Industrie et de la Banque, n° du 30 juin 1909, et Réforme Sociale, 1*T novembre 1909. L'auteur déclare, que « depuis 40 années » ce sont ces départements, Loir-et-Cher, Cher, Indre, Allier, Vienne qui ont vu se développer le plus la lingerie. Une partie se fait en atelier, l’autre plus nombreuse, à domicile. Un établissement de Romorantin porte, au moyen d’automobiles, du travail dans un rayon de 30 à 40 kilomètres. Depuis 25 ans, cette maison aurait donnés six millions de salaires. Or comme 400 ouvrières travaillent à la manufacture depuis 1890, et 200 seulement de 1884 à 1890, on peut évaluer approximativement d’après les données de M. Hayem le nombre des ouvrières à domicile. De 1884 à 1908, à 300 jours ouvrables par an et parouvrière ; nous avons donc 2,520,000 journées de travail dans la manufacture. Mettons la moyenne des salaires à deux francs, cela donne cinq millions environ. Reste donc un million de salaires.
En feuilletant, dans le Tome II de l’enquête officielle sur le travail à domicile dans la lingerie, les pages consacrées à Romorantin (304- 327) on se rend compte que précisément le salaire des ouvrières auxquelles on apporte le travail à domicile est d'environ o fr. 10 par heure.
Etant donné encore, le développement progressif de cet établissement, on peut bien attribuer 800,000 francs de salaires aux 18 der» nières années. Ce qui donne huit millions d’heures de travail soit en moyenne 450,000 heures de travail par an. Mais, partout, ou à peu près, l'enquête officielle le déclare, les ouvrières «ne prennent la lingerie que comme un travail accessoire » p. 297. On peut donc compter en raison de cette situation et du chômage, une moyenne de 6 heures de travail par jour pendant 200 jours de travail par ouvrière. On arriverait ainsi, pour cette seule maison, à 400 ouvrières à domicile envi-
cet (1), M. Ardouin-Dumazet (2), on parvient à jeter certaines bases d’éva'uation.
A cette première série de renseignements on peut joindre des indications provenant des asssociations
ron. (Ce chiffre est également donné par l'enquête officielle, p. 293). Or d’après l'enquête officielle, p.297, il existe à Romorantin trois maisons de ce genre, plus des entrepreneurs pour Paris, qui ont beaucoup d'ouvrage; en outre, une maison de Graçay fait exécuter dans cette région pas mal de linge de femme.
Dans ce seul arrondissement on pourrait donc sans exagération compter de 3 à 4 mille ouvrières lingères à domicile.
D'après les indications fournies encore dans le même article par M. Hayem, on aurait des chiffres plus élevés, sans doute, à Châteauroux, Argenton-sur-Creuse «la Cité de la chemise » où existent «30 maisons faisant la lingerie pour hommes ou pour dames», Buzançais, Villedieu-sur-Indre, Montmorillon, Montluçon, Le Blanc, Aubigny, Chauvigny-sur-Vienne, etc... Ce qui permet de dire que dans ces localités et leurs environs, pour la seule lingerie, il y aurait au bas mot quarante mille ouvrières à domicile.
(x) Ligues Sociales d'acheteurs, conférence de Genève 1908. Déléguée du syndicat des ouvrières à domicile de Grenoble, Mlle Poncet réclame le maintien de ce genre de travail «au nom de 400 femmes » dauphinoises, p. 302.
(2) Dans une étude parue dans la Réforme Sociale du rer décembre 1909, l’auteur étudie spécialement les industries à domicile capables d'apporter un salaire d'appoint à la campagne. Il les classe ainsi par ordre d'importance : lingerie, dentelle, broderie, passementerie, bonneterie, brosserie. Il prétend que dans l'Indre «la plus grande partie des femmes se consacre à la lingerie » p. 659-660 et que dans ce seul département on compte « 12,000 machines à coudre réparties à domicile » p. 660. Un plus grand nombre d'ouvrières travaillerait «simplement à la main » (p. 0660). M. Ardouin-Dumazet parle de 120,000 dentellières, dont 700 se retrouveraient dans le seul village de Bailleul (Nord) et 93,000 dans le département de la Haute-Loire (p. 661). — Dans la Loire, le Forez et les Monts du Lyonnais, existent 25,000 femmes travaillant aux objets de tricots (p. 665). La bonneterie assure du travail à près de 10,000 femmes dans la région de Falaise
(p. 666), Dans l'Oise, plus de 15,000 femmes et enfants sont voués à la brosserie (p. 608).