‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 13 sur 90 · I. D'un mot saxon · texte numérisé non relu

I. D'un mot saxon

L IRLANDE ENVAHIE

destriers flamands. Les coups de lance et le tranchant des \ lourdes épées perforaient les poitrines et pourfendaient les têtes sans rencontrer d'autre défense que du cuir bouilli, de légers boucliers lamés d'argent et des nattes de cheveux.

Ce fut un carnage, et les gens de Dermod, coupant la retraite à leurs frères, décidèrent de la victoire. Après le combat, selon le vieil usage irlandais, on jeta deux cents têtes aux pieds de Mac Murrough qui entonna un chant de triomphe à

k vue de ce sauvage trophée. Il offrit ensuite aux chefs de l'expédition tout le revenu de Wexford et plus de terres qu'ils n'en avaient jamais possédé dans le pays de Galles, et il écrivit à Strongboghe : <i; Nous avons vu les cigognes et les « hirondelles. Les oiseaux du printemps nous ont fait leur « visite annuelle et à l'annonce du brouillard sont repartis « pour d'autres climats. Mais notre meilleur ami a jusqu'à « présent trompé nos espérances. Ni les brises de l'été, ni « les tempêtes de l'hiver ne l'ont conduit sur ces rivages. »

Cette largesse inconsidérée après une criminelle vengeance et cet appel de poète à d'astucieux Normands qui se moquaient bien des droits ou des torts du roi de Leinster, nous révèlent un côté du caractère irlandais. Strongboghe se rendit à l'appel de « son meilleur ami », autant pour mériter ses faveurs que pour échapper à une armée de créanciers. Escomptant le butin des victoires futures, il équipa des vaisseaux, recruta tout ce qu'il put de soudards désœuvrés et de vagabonds et mit à la voile maigre les ordres du roi d'Angleterre qui n'aimait pas à se voir devancé. Mais Strongboghe était pressé ; cette fois des nouvelles alarmantes arrivaient de Waterford.

L'Irlande se levait, et par la voix de ses chefs, elle mettait Dermod au ban du pays.

Quand Richard Pembroke se retrouva au milieu de ses compagnons, il éclipsa bien vite le roi du Leinster à qui les Normands reprochaient avec mépris d'ignorer les faits d'armes de la chevalerie, tout en le poussant à s'emparer des états de ses voisins. Les alliés prirent Waterford d'assaut et marchèrent sur Dublin. Cette ville, la plus riche de toute l'Irlande, ouvrit ses portes à Dermod qui s'en proclama le maître. Mais Dermod vit bien que le vrai maître était Strongboghe et pour ne point devenir quelque jour le vassal de son allié, il lui donna sa fille en mariage et l'institua son héritier. Le Normand n'avait pas besoin d'épouser Èva Mac Dermod pour disposer de l'héritage du Leinster ; il avait déjà pris sur lui de bâtir des châteauxforts le long de la côte et de mettre les villes en état de défense. Cette année même mourut Dermod, « abandonné de Dieu et des hommes », disent les chroniques du temps. Une

l'irlande envahie. 41

vengeance et une trahison tirent son nom de l'oubli et réveillent pour la première fois, dans le cœur des Irlandais, l'idée de patrie.

Le grand conseil des chefs et des évêques reconnut avec consternation que la justice du ciel frappait leurs divisions intestines ; croyant désarmer l'envahisseur par un acte de magnanimité, il prit la résolution d'affranchir tous les esclaves d'origine anglaise qui se trouvaient dans l'île. Car les Anglo- Saxons continuaient à vendre leurs enfants et les amenaient sur les côtes d'Irlande, quand ils ne pouvaient s'en défaire chez eux. De leur côté, les pirates d'Erin faisaient la traite de leurs prisonniers.

La générosité des chefs irlandais ne fléchit aucunement Strongboghe. Gendre du roi Dermod,il s'adjugea le Leinster, et se sentait en veine de conquêtes. Autour de sa lance vinrent se ranger de hardis aventuriers aussi besoigneux qu'un Raymond-le-Pauvre, devenu plus tard haut et puissant seigneur d'Irlande sans changer de sobriquet. Le chef Normand ne rêvait rien moins que la soumission de toute l'île.

Jusque-là, Henri II ne s'était pas opposé à l'établissement de ses vassaux en Irlande. Mais quand il les vit étendre leur domination, il prit alarme ; l'épée de Pembroke était de trempe à se tailler un royaume et à le défendre. Le roi enjoignit alors à tous ses hommes liges séjournant en Irlande de revenir dans leur pays sous peine de bannissement et il défendit aux navires anglais de faire voile pour l'Hibernie.

Cet édit coïncida précisément avec la défaite des Normands attaqués sur tous les points par les indigènes et les Danois venus des Iles Hébrides. Strongboghe faillit périr dans une embuscade et sans les ouvrages fortifiés qu'on devait à sa prévoyance de capitaine, ses chevaliers eussent peut-être dû se rembarquer. Dublin, assiégée par le roi Roderik O'Connor, résista deux mois. Strongboghe était bloqué dans Waterford et les bandes ennemies,qu'animaient cette fois la haine de l'étranger et l'amour du sol natal,croissaientde jour en jour.Dans cette extrémité, et pour éviter la confiscation de ses biens, le chef Normand se hâta de regagner la faveur de Henri II ;il quitta l'Irlande et vint lui faire hommage de vassalité. Satisfait de

cette soumission, le prince le nomma connétable et sénéchal d'Hibernie et lui rendit en fiefs toutes ses terres conquises. Lui-même, peu après, descendit dans l'île, à la tête de quatre cents chevaliers accompagnés de leurs hommes d'armes et compagnies d'archers.

Au bruit de l'approche du roi d'Angleterre, O' Connor se replia derrière le Shannon, entraînant à sa suite la population du rivage.

Cependant, la grande préoccupation de Henri II n'était pas de subjuguer l'Irlande mais de se mettre à l'abri d'une sentence d'excommunication qui pesait sur lui. Deux légats du Pape munis de pleins pouvoirs venaient d'arriver en Normandie. Afin d'entraver le cours de leurs procédures, le roi fit appel au Souverain-Pontife, et intercepta toute communication entre l'Irlande et ses états d'Angleterre ou du continent. Si l'interdit était jeté sur son royaume, au moins y aurait-il impossibilité matérielle de le lui signifier.

L'appareil guerrier dont il s'entoura, insuffisant pour conquérir l'Irlande, assurait largement sa sécurité personnelle.Le roi ne pouvait s'exposer à tomber aux mains d'un parti ennemi. Durant son séjour de cinq mois dans l'île, il ne livra aucun combat, n'ajouta pas un pouce de terrain au territoire Normand, et laissa Roderik et les princes de l'Ulster régner à côté de lui.

A Dublin, on construisit pour le recevoir un palais de charpente. — Henri y passa les fêtes de Noël. Les chefs irlandais furent invités à venir admirer la cour fastueuse du roi d'Angleterre. Il en vint un certain nombre attirés par la curiosité ou la crainte. Henri les reçut à sa table, les traita magnifiquement et avec bonté, usant de toutes ses ressources pour s'attacher un peuple impressionnable. Les princes de l'Ulster refusèrent ses avances et ne voulurent pas même le visiter, tandis que du haut de ses sauvages montagnes du Connaught V Ard-riagJi lui faisait répondre qu'il ne reconnaissait qu'un roi d'Irlande : O' Connor.

Les chroniqueurs anglais — se contredisant tous — placent ici une réunion plénière de l'épiscopat irlandais, qui se serait tenue on ne sait trop en quelle ville. Ces évêques auraient

L IRLANDE ENVAHIE

choisi le moment où l'assassin de saint Thomas Becket inspirait une horreur universelle et se trouvait sous le coup d'une excommunication, pour mettre à ses pieds leur patrie envahie et pillée par ses soldats.Cet acte de lâche soumission, que l'attitude menaçante des clans rendait insensé, ils l'auraient confirmé par une charte, où Henri II et ses héritiers étaient reconnus comme rois et seigneurs d'Irlande, à perpétuité !

Au dire de Giraldus, Henri II transmit la copie de ce document au Pape Alexandre III, et en obtint la confirmation de la royauté de l'île, « selon la forme des chartes de l'épiscopat d'Irlande ».

« Mais si en 1172, objectent les Analecta, Henri II n'eut pas d'autre titre à transmettre au pape Alexandre que la soumission des évêques, c'est preuve que la bulle apocryphe d'Adrien IV était inconnue, et qu'on n'avait pas eu encore l'idée de l'inventer. »

Heureusement, ces chartes n'existent pas. Personne n'en connaît le contenu, parce que nul ne les a jamais vues. Elles seraient en contradiction avec la conduite ultérieure du clergé d'Irlande.Du reste, l'autorité du roi, purement nominale dans quelques provinces et réelle seulement à proximité des garnisons ('), n'eut pu forcer vingt-huit évêques et quatre archevêques (^), à venir de tous les points d'un pays soulevé lui rendre hommage.

Henri ne quittait pas les villes de la côte ; anxieux, il attendait des nouvelles de Rome. Enfin ayant reçu à Wexford un message favorable, il quitta précipitamment l'Irlande, traversa l'Angleterre et se rendit en Normandie, pour s'expliquer devant les légats du Saint-Siège, sur le meurtre de S. Thomas Becket.

Avant son départ de Dublin, il avait établi le régime féodal dans les possessions anglo-normandes, sans porter atteinte aux lois bréhonnes. Bientôt, connétables, maréchaux, lordsjustice, shériffs, bancs du roi, des plaids et de l'échiquier

Page 1