I. Fournier, La question agraire en Irlande, p
L IRLANDE ENVAHIE
brutalement et tout d'une pièce, sans tenir compte des institutions nationales d'un race étrangère à la sienne.
Au demeurant, la conquête d'Irlande fut un colossal brigandage. C'est un peu l'histoire de toutes les conquêtes au moyen âge, et particulièrement de celle de Guillaume Plantagenet. Mais le vainqueur dûment pourvu, l'apaisement
Sceau de Henri II.
se fait, les deux peuples ennemis se mêlent, une nation ravivée par l'élément vainqueur sort du creuset de l'invasion. Entre Francs et Gaulois, Normands et Anglais, qui s'aperçoit aujourd'hui d'une différence ? Rien de pareil en Irlande. Le pillage a continué de siècle en siècle, érigé en système. Sous prétexte de réduire l'Irlandais, réfractaire aux mœurs anglaises, on prit occasion de le détruire afin de s'emparer de ses biens. Et devant sa résistance légitime qui retardait
l'œuvre de la conquête à chaque génération, l'anglo-saxon exaspéré retrouve sa violence implacable des temps barbares. Autrefois il tuait pour goûter l'ivresse du sang, aujourd'hui il extermine le Celte ainsi qu'il l'a fait du Peau Rouge, dans un but pratique. Quoique chrétien, il est resté pirate.
Au lieu de cette suite de rois néfastes ou incapables, donnez à rx'\ngleterre un Charlemagne, un saint Louis, un homme juste à vues larges, et l'Irlande eût pris sa place harmonique dans la réunion des trois royaumes. D'ennemie et d'esclave, elle fût devenue vraiment l'île-sœur, ajoutant aux qualités positives de l'Anglo-Saxon, son génie poétique, son ardeur expansive. Combiner ces forces et faire peser leur influence sur la chrétienté, telle devait être la mission des rois anglais; mais leur main de justice ne fut jamais pour l'Irlande qu'une griffe de léopard s'abattant sur une proie.
Gl)apitre quatrième.
La tyrannie anglo-saxonne.
Le pillage de l'Irlande. ■ — Résistance de Roderic O'Connor. — Issue romanesque de la guerre. — Familles anglo-irlandaises. — Ascendant du vaincu sur le vainqueur. — Le prince héritier en Irlande. — La guerre se rallume. — Représailles et anarchie. — Le p&rlement de Dublin. — Adoption de la politique de pillage. — Puissance et rivalité des familles anglo-irlandaises. ■ — Robert Bruce soulève l'Irlande. — Félim O'Connor. — Edouard Bruce, roi d'Irlande. — Intervention du Pape.
— Bataille de Faughard. — Défaite et mort d'Edouard Bruce. — Requête des Irlandais au Pape Jean XXII. — Crimes de l'Angleterre. — Tentatives d'apaisement. — Nouvelles mesures d'oppression. ■ — Le Statut de Kiikenny. — Résistance des Irlandais. — Richard II en Irlande. — Soum ission apparente. — Mac' Murrough. — Lois odieuses.
— Insurrection générale. — Défaite des Anglais. — Les tribus et l'idée de patrie. — Henri VI I, vainqueur des rebelles. — L'Acte de Poynings.
— Kildare. — La main de fer de Henri VIII. — Défaite des Clans. — Conquête de l'Irlande.
E traité conclu entre O'Connor et Henri II n'emé- pécha point les barons normands de faire de X continuelles incursions au dehors du Pa/e.
Les Irlandais usèrent de représailles; la guerre se ralluma.
A l'intérieur du Pa/e, des bandes recrutées chez toutes les nations du continent, aidaient les conquérants à maintenir les populations sous le joug, et peuplaient les villes abandonnées par les indigènes.
Quand les émigrés, pressés par le besoin, revinrent occuper leurs terres, « les vainqueurs les reçurent à titre de serfs sur la glèbe de leurs propres champs (') ».
On ne se contentait donc pas de soumettre l'Irlande, on la confisquait.
I. Aug. Thierry, Hisf. delà Conquête d'Anglet., t. m, 264. Spenser, S/aie of /re/and.
Roderik O'Connor reprit les armes, s'unit au roi de l'Ulster et tous deux marchèrent sur Dublin. Cependant ils avaient affaire à de hardis capitaines. Roderik apprit bientôt que son propre royaume,le Connaught,était envahi par les Normands sous les ordres de Hugues de Lacy. Il dut se hâter de rebrousser chemin, emmenant avec lui les chefs de clans et les évêques prisonniers dans le Pale.De. son côté, le chevalier de Courcy tentait une autre aventure ; il entrait dans l'Ulster. Cette province lui fut ouverte par la coupable inconséquence d'un légat timoré, qui se laissa influencer ou intimider tour à tour par les deux partis et leur donna successivement tort et raison. Il arrive aux Papes comme aux empereurs d'être mal servis par leurs envoyés.
Dès ce momentjl'incendie ravage les plaines ; toute l'Irlande reflue vers les bois et les montagnes, ces remparts de la défense aux abois. Les défilés du Connaught, semés d'embuscades, deviennent inabordables et les Anglais sont chassés de l'Ouest. Ils n'en confisquent pas moins la terre des absents et l'érigent en fiefs à prendre plus tard.
Mais cette guerre eut une issue romanesque. On déposa les armes de part et d'autre parce que Hugues de Lacy épousa la fille d'O'Connor. Aussitôt la conquête d'entrer dans une nouvelle phase. A l'exemple de leur chef, et aussi pour s'assurer les riches héritages qu'ils devaient à leur épée, les chevaliers épousèrent des filles d'Erin. Bientôt on les vit adopter les mœurs, la langue, le costume de leurs anciens ennemis, et traduire leurs noms en langue erse précédée de la particule Alac. Le caractère sociable de l'Irlandais exerçait sur eux son ascendant fascinateur ; mais ce fut un grand scandale parmi les barons du Pale, quand ils virent leurs compagnons délaisser joutes et tournois pour écouter des bardes et des harpistes. Ils leur reprochèrent de dégénérer.
Cette absorption du vainqueur par le vaincu ne traçait-elle pas la voie aux monarques d'Angleterre ? Loin d'en tirer parti pour l'œuvre difficile et longue de la fusion des races sans laquelle il n'est point de conquête assurée, ils opposèrent les colons normands aux indigènes afin de les affaiblir les uns
par les autres. Le peuple, demeuré en dehors de ces alliances, gardait une haine profonde à l'étranger.
Courcy, malgré d'heureux combats, n'avait pu se maintenir en Ulster, et le grand pionnier de la conquête, Strongboghe, succombait à la gangrène. Le roi d'Angleterre comprit que sa présence devenait indispensable, mais toujours retenu par ses guerres sûr le continent, il envoya pour le représenter, son fils Jean, âgé de quinze ans.
A la suite du prince, nouvelle poussée d'aventuriers et de jeunes gentilshommes, cherchant fortune sur les traces de Strongboghe. Là où le lion fraie la voie, accourent les chacals.
(1185). Un grand nombre de chefs irlandais avaient juré fidélité au roi ou à ses barons ; ils vinrent à Dublin saluer le fils de leur suzerain. Et pour lui témoigner leurs sentiments d'amitié, ils lui serrèrent la main ou l'embrassèrent selon l'usage fraternel de leur pays, toujours prodigue de marques d'affection. Cette familiarité rien moins que féodale, indigna les seigneurs de la cour et provoqua de la part du prince de hautaines plaisanteries. On jeta les Irlandais à la porte en les tirant par les tresses de leurs cheveux. Ces chefs outragés quittèrent la ville le jour même avec une partie de ses habitants, pour se joindre aux riaghs révoltés de l'Ulster et du Connaught. Un soulèvement général fut le don de joyeuse entrée du prince royal en Irlande. Mais le danger se rapprochant, les barons du Pale, peu soucieux de sacrifier leurs intérêts à la défense d'un prince qui les avait aussi mécontentés par sa légèreté d'enfant, coururent se renfermer dans leurs châteaux et laissèrent l'héritier présomptif de la couronne se sauver en Angleterre avec sa cour.
Les plaines désertes, les cités en flamme, Hugues de Lacy et les compagnons de Strongboghe tombant sous le poignard et la hache, des milliers de cadavres normands disparus dans les boghs ou couchés au fond des précipices, les seigneurs anglais devenus brigands faute de lois, et les Irlandais assassins par vengeance, les guerres de tribus à tribus entravant partout la guerre à l'étranger, les fils révoltés de Roderik O' Connor disputant à leur père et aux puissantes familles
anglo-irlandaises, un trône à jamais renversé, tel est le tableau de l'Irlande jusqu'au milieu du XIII^ siècle. Il y eut de terribles représailles ; un jour de Pâques, trois cents bourgeois réunis pour une fête aux environs de Dublin, sont massacrés par le clan de Wiklovv.Un autre clan, les Mac' Carthy, venge sa patrie d'une façon plus glorieuse ; il défait en bataille rangée, le parti anglo-irlandais des Fitz-Gérald et tue son chef avec trente-trois barons et chevaliers. Les gorges du Connaught devinrent le tombeau des envahisseurs ou le terme fatal de leurs expéditions. Un corps de Geraldins y fut cerné par les O' Brien et obligé de se rendre à merci.
En 1295, cet état déplorable suggéra à Edouard ler de convoquer un parlement à Dublin pour représenter les Anglais établis en Irlande et étendre aux indigènes le bénéfice des lois anglaises. Les chefs qui demeuraient à l'intérieur et sur les limites du Pale ne demandaient pas mieux; ils sollicitèrent comme faveur la protection de ces lois pour mettre fin aux continuelles agressions des seigneurs anglo-normands. Ici se révèle le caractère particulier de cette conquête de flibustiers; les barons firent comprendre à leur souverain « que les Irlandais ne pouvaient être naturalisés sujets anglais sans grand préjudice pour la couronne et pour eux-mêmes ». On n'eut pas de peine à faire accepter ce motif par les rois d'Angleterre depuis Edouard I^f jusqu'à Edouard III, et la requête des chefs fut repoussée. On les empêcha donc de se soumettre pour conserver le prétexte de les piller; ce n'est plus l'indépendance nationale, c'est la possession de leur sol qu'ils devront défendre. Et les aventuriers Saxons.la coup de main accompli, s'en viendront jouir en paix de leurs déprédations, dans leurs fiefs d'Angleterre. Voilà comment s'introduisit en Irlande l'usage de posséder des terres sans remplir les obligations qui incombent au seigneur.
Le gouvernement d'Edouard II essaya de rapprocher les races et de rétablir l'union entre les familles anglo-irlandaises, toujours en guerre les unes contre les autres. Deux des principaux chefs des Geraldins épousèrent deux filles du prince d'Ulster. De ce mariage allaient sortir d'illustres maisons, les
Desmond et les Kildare. On crut à une ère de paix ; mais la claymore de Robert Bruce, dégainée dans les montagnes de l'Ecosse, frappa d'un éclair menaçant la couronne d'Angleterre et mit l'Irlande debout.
Là-bas, le Celte des monts Crampians combattait l'ennemi commun, le Saxon ! Là-bas, les chants gaéliques rythmaient la marche des clans et célébraient la victoire de Bannockburn !
Les chefs de l'Ulster appelèrent le perturbateur de l'Ecosse au secours de leur patrie et le clergé d'Irlande prêcha une guerre d'indépendance. Robert leur envoya 6000 hommes commandés par son frère Edouard. Ils débarquèrent dans l'Antrim, le 25 mai 13 16, et parmi eux, le plaid en écharpe, la jupe bariolée et la plume au béret, apparurent les frères de la vieille Scotie jetant leur cri de guerre aux échos de la chaussée des Géants.
Un jeune homme de vingt-deux ans, brave, doué de talents mais sans expérience, représentait en ce moment VArdriagh d'Hibernie. C'était Felim O' Connor, descendant de Roderic. Un traité le liait aux Anglais, mais Bruce n'eut pas dcpeine à l'entraînerdans son parti,et leConnaught se joignit à l'insurrection de l'Ulster. Un sanglant désastre fut le début de cette expédition, entreprise bien plus au profit d'un monarque ambitieux que pour la délivrance de l'Irlande. Felim ayant attaqué imprudemment les Anglais à Athenree, tomba sur le champ de bataille au milieu de onze mille Irlandais, parmi lesquels vingt-neuf O' Connor, tous chefs de clans.Ce combat est un des plus terribles qui se soient livrés en Irlande et il illumine de gloire le vieux nom des O' Connor. Felim ensevelissait héroïquement dans sa défaite, le titre à'Ard-nagh d'Erin.
Bruce, rejoint par les O' Brien, se dirigeait vers Dublin à la tête de 20,000 hommes, brûlant tout sur son passage, et balayant devant lui les familles anglo-normandes. A Dundalk, l'enthousiasme irlandais le fit proclamer roi d'Hibernie et le prétendant légitime O' Niall lui céda tous ses droits.
Aux premières nouvelles de l'insurrection irlandaise, le roi d'Angleterre s'était empressé de recourir au Pape Jean XXII.
Il se plaignait de ce que le clergé hibernien fomentait la rébellion contre son gouvernement. Le Saint-Siège était assez disposé à prendre parti pour Edouard III depuis que Robert Bruce envahissait injustement le territoire anglais, saccageait les églises et répondait par une lettre insolente aux justes remontrances du Souverain-Pontife. Il fut menacé des foudres romaines et les évêques de Dublin et le Cashel reçurent l'ordre d'excommunier ceux qui persistaient à exciter les clans irlandais en sa faveur.
Des renforts considérables, amenés cette fois par le roi d'Ecosse en personne, descendaient en Irlande. Edouard Bruce, jaloux de la gloire de son frère ne voulut pas les attendre; après avoir essayé vainement de s'emparer deDublin il marcha vers le sud et rencontra une armée anglaise commandée par lord Birmingham. En ce moment le prestige du roi éphémère d'Hibernie avait singulièrement baissé; venu en sauveur, il laissait ses soldats se conduire en brigands ; les O'Brien dont les Écossais avaient ravagé les terres, se détachèrent d'eux pour se joindre aux Anglais. Cette défection et le mauvais état de ses troupes harassées de fatigue, privées de vivres dans un pays qu'ils avaient ruiné, conseillaient à Edouard de retarder l'action jusqu'à l'arrivée de son frère ; mais désirant avoir seul les honneurs de la victoire, il engagea la bataille à Faughard.
Elle fut longue et acharnée. Au soir, l'Anglais demeuré vainqueur, trouva sur le champ de bataille le cadavre d'Edouard Bruce. D'autres disent que, fait prisonnier, on le mit à mort. Sa tête fut coupée, salée, envoyée au roi et placée sur sa table, tandis que les quartiers de son corps expédiés en diverses régions de l'île, témoignèrent du châtiment que l'Angleterre réservait aux usurpateurs.
Les débris de l'armée écossaise, dévastant dans leur fureur les contrées qu'elles traversaient, se retirèrent en emportant l'exécration des Irlandais. Pillée par ses amis comme par ses ennemis, la population d'Erin devint indifférente désormais aux luttes dynastiques, et elle sera prête à accepter le joug de tout maître qui lui garantira ce qu'elle attendait des Bruce, — l'indépendance et la libre possession de ses biens. A la bataille de Faughard, la royauté d'Irlande venait d'expirer.
Cette défaite rendit aux barons anglais leur pouvoir et leurs domaines ; ils en profitèrent pour se venger sur les indigènes
des dommages que la guerre leur avait fait essuyer, et devinrent sans pitié quand déjà ils étaient sans scrupule.
La menace d'excommunication affectait péniblement les ' tribus d'Irlande. Entre elles et le père commun des fidèles se dressait maintenant l'ombre de leur implacable ennemie, dérobant aux regards de Rome les infortunes de leur patrie. Cette ombre, ce voile qui l'étouffait, l'Irlande résolut de les déchirer, dans une requête solennelle adressée au Vicaire du Christ. Alors tomba sur l'odieuse tyrannie de l'Angleterre un jour effroyable. La voix de l'Irlande, qui paraissait à Rome un lointain grondement de révolte, éclata vibrante comine un cri de détresse désespéré et une malédiction contre l'oppresseur. Nous donnons en entier ce document révélateur. Il caractérise une époque mieux que ne le ferait un récit.
« A Jean, Pape, Donald O' Neil, roi cV Ulster, ainsi que les rois inférieurs de ce territoire^ et tonte la population de race irlandaise.
Trës-Saint-Père,
« Nous vous transmettons quelques renseignements exacts et sincères sur l'état de notre nation et sur les injustices que nous subissons et qu'ont subies nos ancêtres de la part des rois d'Angleterre, de leurs agents et des barons anglais nés en Irlande. Après nous avoir chassés, par la violence, de nos habitations, de nos champs, de nos héritages paternels, après nous avoir contraints pour sauver notre vie, de gagner les montagnes, les marais, les bois et le creux des rochers, ils nous harcèlent incessamment dans ces misérables refuges, pour nous en expulser et s'approprier notre pays dans toute son étendue. De là résulte entre eux et nous une inimitié implacable, et c'est un ancien Pape qui nous a placés originairement dans ce déplorable état. Ils avaient promis à ce Pape de façonner le peuple d'Hibernie aux bonnes mœurs et de lui donner de bonnes lois. Bien loin de là, ils ont anéanti toutes les lois écrites qui nous régissaient anciennement. Ils nous ont laissés sans lois pour mieux accomplir notre ruine. Ils en ont établi de détestables, dont voici quelques exemples. Il est de règle dans les cours de
justice du roi d'Angleterre, en Irlande, que tout homme qui n'est pas Irlandais puisse intenter à un Irlandais toute espèce d'action judiciaire, et que cette faculté soit interdite aux Irlandais, soit clercs, soit laïques. Si, comme il arrive trop souvent, quelque Anglais as<=;assine un Irlandais, soit clerc, soit laïque, l'assassin n'est ni puni corporellement, ni même condamné à une amende ; au contraire, plus la personne assassinée est considérable parmi nous, plus son meurtrier est excusé, honoré, récompensé des siens, même des gens de religion et des évêques. Nul Irlandais ne peut disposer de ses biens au lit de la mort, et les Anglais se les approprient. Il est interdit à tous les ordres religieux établis en Irlande, sur le territoire anglais, de recevoir dans leurs maisons des hommes de nation irlandaise.
« Les Anglais qui habitent parmi nous depuis longtemps et qu'on appelle gens de race mêlée, ne sont pas pour cela moins cruels envers nous que les autres. Quelquefois ils invitent à leur table les premiers de notre nation, et les tuent par trahison au milieu du festin ou dans leur sommeil. C'est ainsi que Thomas de Clare, ayant attiré dans sa maison Brien le Roux de Thomond, son beau-frère, l'a mis à mort par surprise, après avoir communié avec lui de la même hostie consacrée et divisée en deux parties.
« Ces crimes leur paraissent, à eux, honorables et dignes de louanges, et c'est la croyance de tous leurs laïques et de beaucoup de leurs hommes d'Église, qu'il n'y a pas plus de péché à tuer un Irlandais qu'un chien.... »
Cette assertion paraît incroyable, mais la requête signale à la charge du clergé anglo-saxon des faits particuliers vraiment inouis. Pour les expliquer, il faut tenir compte des abus qui régnaient à cette époque dans l'Église d'Angleterre. En consultant les historiens anglais, on trouve que les premiers rangs du clergé tant régulier que séculier étaient occupés trop souvent par les cadets des plus puissantes familles. Sans instruction et parfois sans mœurs, ces intrus s'inquiétaient fort peu des qualités sacerdotales que devaient avoir leurs inférieurs.
« .... Tous, en un mot, continue O'Xeill, soutiennent qu'il
6o LA LUTTE DE L IRLANDE.
leur est permis de nous enlever, s'ils le peuvent, nos terres et nos biens, et ne s'en font nul reproche dans leur conscience, même à l'article de la mort.
« Ces griefs, joints à la différence de langue et de mœurs qui existe entre eux et nous, font qu'il n'y a nul espoir que jamais nous ayons paix ou trêve en cette vie : tant est grande de leur part l'envie de dominer, tant est vif de la nôtre le désir légitime et naturel de sortir d'une servitude insupportable et de recouvrer l'héritage de nos ancêtres. Nous gardons au fond de nos cœurs une haine invétérée produite par de longs souvenirs d'injustice, par le meurtre de nos pères, de nos frères, de nos proches, et qui ne s'éteindra ici ni de notre temps, ni du temps de nos fils. Ainsi donc, sans regrets ni remords, tant que nous serons en vie, nous les combattrons pour la défense de nos droits, et ne cesserons de les combattre et de leur nuire que le jour où eux-mêmes, par défaut de puissance, auront cessé de nous faire du mal, et oîj le Juge suprême aura tiré vengeance de leurs crimes, ce qui arrivera tôt ou tard, nous en avons le ferme espoir. Jusque-là nous leur ferons guerre à mort pour recouvrer l'indépendance qui est notre droit naturel, contraints que nous y sommes par la nécessité même, et aimant mieux affronter le péril en hommes de cœur, que de languir au milieu des affronts. »
La voix de Donald O'Neill a traversé les âges et son serment reste gardé.
Et si le ton amer et passionné de cette requête nous met en défiance sur l'exactitude des faits allégués, voici pour nous éclairer deux textes :
Robert de Wayleys vient et reconnaît bien qu'il a tué le dit Jean ; cependant il a dit que, par ce meurtre, il n'a pu commettre de félonie parce qu'il a dit que ledit Jean était pur Irlandais et non de sang libre (')•
Sous Edouard l"", les nommés Robert de la Roche et Adam le Valeys furent accusés d'outrage envers Margery O'Rorke, mais comme il fut
I. « Venit et bene cognovit (Robertus de Wayleys) quod prœdictum Johannem interecit ; dicit tamen quod per ejus interfectionem feloniam committere non potuit, quia ■ dicit quod prcedictus Johannes fuit purus Hibernicus, et non de libero sanguine. » Texte du XII !« siècle. Cité par Davies. Discovery of the cajises why Ireland loas never conquered, p. 641.
LA TYRANNIE ANGLO-SAXONNE. 6l
reconnu que ladite Margery était femme irlandaise, les agresseurs furent acquittés (').
Dans le squatter chasseur d'hommes de l'Australie et du Nouveau-Monde, on retrouve cet Anglo-Saxon dominateur, pillard, et féroce par calcul.
Cette requête fut remise aux cardinaux Fieschi et Jocelyn, légats du Pape en Ecosse, et envoyée à Rome en 13 17. Elle produisit sur Jean XXII une impression profonde. « Si ces choses sont vraies, écrivait-il au roi d'Angleterre, elles me causent une grande affliction ». Il lui rappelait que Dieu est le Seigneur des vengeances, qui ne méprise pas les gémissements de ceux qui sont injustement affligés... et c'est à cause des injustices que Dieu a rejeté autrefois son peuple choisi et opéré la translation des royaumes » (^). Enfin c'est dans les termes suivants que le Pape fait allusion à la bulle d'Adrien IV: Quas (lit te ras) prœdictus Adrianiis prœdecessor nos ter eidem Henrico régi Angliœ de terra Hibernia CONCESSISSE DICITUR (^). Les historiens anglais substituèrent à cette dernière expression le verbe concessit, ne voulant pas que le Pape eût l'air de douter de l'existence d'un document aussi précieux pour la politique de leurs rois.
Edouard III, mis en demeure de s'expliquer, promit de prendre les Irlandais sous sa protection et de donner tous ses soins à ce qu'ils fussent traités avec douceur et justice. Il protesta de ses bonnes intentions méconnues, et en effet, son caractère magnanime et clément était en contradiction formelle avec les atrocités commises en son nom. Mais absorbé tout entier par ses guerres avec laFrance,il négligeait l'Irlande, s'en rapportant à de mauvais conseillers pour la gouverner et n'employant que des demi-mesures pour la pacifier. Son intervention eut peu d'effet, les barons du Pale étant assez puissants pour balancer l'autorité royale. En 1331,1e Souverain Pontife lui écrivit de nouveau sur les affaires d'Irlande.
1. « R. de la Roche et Adam le Valeys were indicted for an offence of this description against Margery O'Rorke ; but, it being found that the aforesaid Margery was an Irish woman, the aggressors were acquitted ». (Th. Moore, ii, 177).
2. Lettre du Pape Jean XXII. Reynaldus, continuateur de Baronius. 1317. n°* 43,44-
3. Ces ettres par lesquelles notre prédécesseur Adrien a, UIT-ON, accordé l'Irlande au roi Henri d'Angleterre.
Il admettait que le roi, retenu par les circonstances, ne pouvait se rendre en Irlande, mais il insistait pour qu'il s'y fît représenter par des hommes sages et conciliants propres à ne favoriser aucun parti au préjudice de l'autre (').
On verra comment la politique anglaise tiendra compte des avis du Pape. Edouard fut malheureux, sinon maladroit dans ses essais de réforme en Irlande. Un de ses édits excluait des emplois tous autres que les Anglais de race, possédant des domaines en Angleterre. Il n'en fallut pas plus pour rallumer la guerre civile ; les familles anglo-irlandaises sous les ordres de Desmond et de Kildare prirent aussitôt les armes contre les privilégiés du roi, soutenus à leur tour par les troupes du gouverneur. A la faveur de ces discordes, les clans du Meath et de l'Ulster, encouragés secrètement par les Fitz- Gerald, reprennent leurs terres. L'héritière de ces domaines confisqués, Elisabeth du Burgh, venait d'épouser le prince royal Lionel, envoyé par son père en Irlande pour apaiser les difficultés qui venaient de surgir. Lionel ne fut ni plus heureux ni plus habile que le fils de Henri II ; il ne put même rentrer en possession de ses biens et fut battu par les rebelles.
Mais ce que les rois d'Angleterre, fatalement inspirés, avaient plus à cœur que la justice en Irlande, c'était la division des races ; l'alliance toujours croissante des conquérants avec les indigènes, ils voulurent l'empêcher à tout prix, dût la postérité flétrir leur mémoire et le Pape les menacer de la malédiction divine. Dans ce but, Edouard III, s'appuyant sur une ordonnance de son prédécesseur Edouard I'^^, convoqua en 1367, à Kilkenny, un parlement présidé par le prince Lionel et composé de ses créatures. On y reconnut « que les Anglais « d'Irlande étaient à cette époque devenus tout à fait Irlan- « dais dans leur langage, dans leurs noms, dans leurs costu- « mes, dans toutes leurs mœurs ; qu'ils avaient abandonné « leurs propres lois pour se soumettre à celles des Irlandais « avec lesquels ils avaient formé par mariage ou autrement « plusieurs alliances tendant à la ruine et à la destruction « de la colonie » (-).