‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 18 sur 90 · Reynald. Baronius. n · texte numérisé non relu

Reynald. Baronius. n

2. Sir John Davies, Préambule du Statut de Kilkenny. Leland, t. 11, p. 119.

Ces mots en disent long sur le caractère sympathique et la vitalité de la race irlandaise. Pourquoi ne pas accepter ce fait naturel, analogue à celui qui créa la France ? N'eût-il pas amené l'union, la pacification et la prospérité de l'Ile-sœur? Mais c'était assurer la prépondérance du peuple vaincu, et la ténacité saxonne s'obstinait à vouloir une Irlande anglaise.

Le parlement de Kilkenny résolut donc de creuser un abîme entre les deux races et vota les lois draconiennes suivantes : « Sous peine de mort et de confiscation des biens, défense aux colons anglais d'épouser des Irlandaises et de confier à celles-ci l'éducation de leurs enfants,d'adopter les mœurs ou le costume des Irlandais, de parler leur langue, de se soumettre à la loi Bréhon, de monter à cheval à la manière des indigènes, d'entretenir des bardes que l'on considérait comme espions, ainsi que des mercenaires irlandais, d'admettre des indigènes dans les maisons religieuses et de les attaquer sans la permission du gouvernement ('). » Cette dernière clause est la seule juste, mais la suite démontre combien elle fut dérisoire.

De cette époque date la persécution acharnée du gouvernement contre la langue et le costume irlandais, ces expressions du caractère d'un peuple. Pour détruire une nationalité il n'est pas de moyen plus sûr. Tous les despotes s'en sont servis avec succès, et récemment encore en Pologne.

Le comte Desmond paya de sa tête le crime d'avoir épousé une femme irlandaise, mais le statut de Kilkenny eut pour effet certain d'empêcher la soumission des indigènes et de les transformer en ennemis irréconciliables. Il prêta une force nouvelle aux bardes ; par leur voix, l'Irlande flagella les timides qui demandaient la paix et célébra les brigandages de ceux qui combattaient le Sassenach maudit. Le Pale fut serré de si près que le gouvernement anglais se vit obligé de traiter avec les clans riverains.il leur offrit des présents et paya plus tard un tribut annuel aux principaux chefs, reconnaissant par cette concession humiliante leur antique souveraineté. Ce tribut fut appelé par les Anglais la « Rente Noire » Black Rent.

Alors pour la première fois, apparut un allié de l'Irlande, c'était la flotte espagnole; mais, dispersée à Kinsalc, elle

I. Leland, i, p. 320. Plowden, p. 40. Mac' Geoghan, t. 11, p. 192.

s'évanouit bientôt à l'horizon du midi. Il en sera de même

de toutes celles qui la suivront.

Richard II, oubliant commeses prédécesseurs, la bulle attribuée au pape Adrien IV, voulut d'un coup terrifier la rébellion.

Il débarqua en octobre 1394 avec trente-quatre mille hommes, formidable armée pour cestemps.

Les rois de l'Ulster, soixante-quinze chefs et les barons révoltés contre la couronne se soumirent aussitôt sans résistance.

Satisfait du prestige de ses armes, Richard se montra généreux ; il publia une amnistie générale, créa chevaliers ceux qui voulurent accepter ce titre, et après quelques mois de fêtes et de joutes, il se rembarqua avec ses troupes. Son expédition ne fut en réalité qu'une fastueuse parade militaire. Les chefs les plus comblés de faveurs allaient être les premiers à tirer l'épée contre lui.

Une fois débarrassés de la présence des troupes royales, les clans de l'Ulster reprennent l'offensive, massacrent une partie des

Pierre tombale du légat Jocelyn, à la cathédrale de Salisbury.

garnisons anglaises et tuent dans une embuscade Roger Mortimer, l'héritier présomptif de la couronne.

Depuis deux siècles, l'exécration de l'Irlande pesait sur la race du traître Dermod Mac Murrbugh, quand un de ses descendants parut avoir à cœur de laver dans le sang de l'étranger la tache faite à son nom. C'est lui qui commandait l'insurrection du Leinster. A la tête de 3000 hommes d'élite, bien armés, infatigables, il attendit le retour du roi en ravageant le pays. Richard, cette fois altéré de vengeance, descendit à Waterford avec une partie seulement de ses forces. Mac Murrough le laissa s'approcher, déploya son armée en bataille mais, au moment ou le combat allait s'engager, les Irlandais disparaissaient dans les bois. Cette manœuvre, plusieurs fois répétée, attira le roi au milieu des forêts et des boghs. Quand les chemins devinrent impraticables, Mac Murrough le harcela jour et nuit, tuant les traînards et les partis isolés, semant les embuscades sur les pas des troupes anglaises, lançant des pluies de flèches du haut des rochers. Ce fut une guerre de guérillas où l'agilité et les hurlements féroces des indigènes tenaient le roi en incessante alerte. Quelques vaisseaux étant venus apporter des vivres sur la côte, les soldats royaux se les disputèrent les armes à la main. Les chevaliers, voyant leurs bêtes mourir de faim et de fatigue, se plaignaient d'être condamnés à périr sans gloire. Pressé par la famine, Richard dut battre en retraite, mais auparavant il offrit à Mac Murrough son pardon et consentit à traiter avec lui. On vit donc arriver l'insaisissable rebelle au rendez-vous fixé par le roi. Monté sur un cheval fougueux sans selle, le manteau rouge au vent, il descendit à toute bride la pente d'une montagne et s'arrêta court en jetant sa lance. C'était, disent les chroniques du temps, un homme de haute stature au visage rude et fier, portant d'un air imposant le costume national. Ces allures n'étaient point celles d'un vassal. Mac Murrough repoussa les propositions du roi et retourna dans ses forêts, tandis que Richard, outré de dépit, mettait à prix sa tête. Rentré à Dublin il apprit que son rival, le duc de Lancastre, s'emparait de la couronne. Le temps qu'il avait perdu à la poursuite d'un obscur chef de bande, lui faisait perdre un royaume, la liberté et la vie.

La lutte de l'Irlande. ' k

L'insurrection devenait redoutable. Thomas de Lancastre, fils de Henri IV, vit ses troupes mises en déroute et poursuivies jusque sous les murs de Dublin, par les clans du Leinster. Lui-même, blessé, ne s'échappa qu'à la faveur d'un déguisement. Dès ce moment la domination des Anglais est sérieusement menacée. Le parlement essaya d'écraser les indigènes en renforçant le statut de Kilkenny. Une série de lois odieuses jusqu'au ridicule frappèrent tout ce qui portait le caractère irlandais. On y désignait la race celtique sous ce nom : V Irrois notre ennemi. Durant quatre cents ans, dans tous les actes publics, ils n'eurent pas d'autre appellation légale.

Le Parlement défendit donc de trafiquer avec les Irlandais sous peine de confiscation des marchandises ; il était interdit aux ouvriers anglais de se servir du drap venant d'Irlande.Porter les cheveux longs et la moustache devint un crime de lèsemajesté. Pas de justice pour l'Irlandais : avait-il un procès, la loi anglaise ne lui reconnaissait aucun droit de poursuite ; s'en référait-il aux juges de sa nation, peine de mort.

Depuis Edouard IV, il était permis de tuer tout Irlandais non accompagnéd'une personne honorable portant le costume anglais (').

Celui qui lui aura coupé la tête et ceux qui l'y auront aidé pourront légalement lever un impôt « de deux pences sur « tout homme ayant une terre labourable dans le voisinage, « d'un penny sur tout homme ayant la moitié d'une terre « labourable, et d'un demi-penny sur tout homme ayant une « maison ou des biens de la valeur de 40 shellings (^). »

On fait de tels règlements contre les loups et autres bêtes malfaisantes. Les Bédouins ont au moins l'excuse du fanatisme religieux quand ils apportent des têtes au sérail, mais il est douteux que les Sioux, déposant le tomahawk pour légiférer, osassent coucher de telles choses sur parchemin.

L'Irlande y répondit comme le fauve acculé par les chasseurs. Soixante tribus en armes battent de tous côtés le Pale, brûlant les châteaux, bloquant les villes fortifiées, perdant ou gagnant tour à tour du terrain, mais se rapprochant toujours

1. Davies, Discovery of the causes why Ireland zvas never conquered, p. 641. Prendergast, The Cromwelliar settletnent, p. 21.

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