Kervyn de Lettenhove. Marie Stuart, t. I, p
La lutte de Tlrlande.
Le régime féodal introduit par Henri VIII continuait à se heurter de toutes pièces à l'organisation des clans. Dans le nouveau seigneur, vassal du roi, le peuple s'obstinait à retrouver l'ancien chef de tribu ; il lui payait les redevances d'autrefois, en nature, pourvoyait à l'entretien de ses gardes, et de son vivant même élisait son successeur, le tanist. Débordés par le courant national, les chefs ne purent tenir les engagements qu'ils avaient contractés vis-à-vis du roi ; ils retombèrent peu à peu sous l'empire des lois bréhonnes. D'autres, appelés à la cour pour s'initier aux usages anglais, une fois de retour chez eux, reprirent le costume et les mœurs du pays. Les révoltes de Shane et de Hugh O' Neill nous fourniront deux exemples remarquables de cette résistance du Celte à l'absorption étrangère. Sous les successeurs de Henri VIII, la conquête de l'Irlande est à recommencer.
En dehors de ce qu'on peut appeler la garnison anglaise du Pale, soixante grands chefs de sang milésien, renforcés par une trentaine de chefs, d'origine saxonne ou normande, mais n'ayant plus d'anglais que le nom, se partagent le commandement et le sol des tribus, avec une multitude de chefs de clan de rang inférieur sous leurs ordres ; telle est pour Elisabeth l'Irlande ennemie, l'Irlande sauvage, Wild Irish ('), qu'il faut évangéliser, civiliser ou détruire.
La lutte commença par l'Ulster. Nous avons vu qu'O Neill et O'Donnel, chefs de ce pays, avaient été créés parHenri VIII, le premier comte de Tyrone, le second comte de Tyrconnell. Du vivant d'O'Neill, son fils Shane fut élu tanist par ses sujets, malgré l'inféodation des biens de son père à la couronne. A la mort du vieux O' Neill, Shane ne tint aucun compte des lettres patentes du roi accordant la survivance du titre et des domaines de Tyrone à son frère aîné ; il se fit proclamer chef de tribu. Trois fois le gouverneur anglais, sur l'ordre de la reine, marcha contre lui, trois fois il fut battu, et Shane construisit sur sa frontière un château-fort qu'il appela : la Haine des Auglais.Cette provocation insolente est aussitôt relevée par Sussex, lieutenant d'Elisabeth; il envahit l'Ulster, mais Shane, toujours vainqueur, le repousse.Ne pouvant venir
I. Les Anglais se plaisaient à désigner sous ce nom la race indigène. L'Irlande sauvage, Wild Irish, c'était le territoire des clans, non encore confisqué.
LA LUTTE RELIGIEUSE
à bout de ce rebelle, la reine crut habile de le gagner, et lui proposa un traité ; elle l'invita même à sa cour.
O'Neill payant d'audace, ou simulant la confiance, vint à Londres accompagné de ses Galozvglasses (gardes du corps) tous hommes de haute taille, à chevelure flottante, marchant tête et jambes nues, vêtus de larges tuniques plissées, couleur safran, avec surtout à manches ouvertes très amples, et armés de grandes haches de guerre. Ce costume effrontément celtique était à lui seul un défi. Il eut un grand succès de curiosité. Shane rivalisa si bien de ruse avec la souveraine que celle-ci, croyant se l'avoir attaché en confirmant ses droits de chef, le laissa retourner en Ulster. Mais durant son séjour à Londres, il avait trouvé moyen de s'entendre secrètement avec l'ambassadeur d'Espagne pour obtenir des secours de Philippe H.
A peine chez lui, il reçut de Sussex un présent de vins rares. Ce vin contenait la vengeance d'Elisabeth ; il était empoisonné. Shane faillit en mourir. Force fut au gouverneur de lui laisser alors quelque répit. Il en profita pour soumettre tout l'Ulster à son gouvernement. Mais en véritable Celte, il perdit sa cause par défaut de
mesure. Les Écossais établis dans le comté d'Anthrim l'avaient appuyé de leurs armes ; une fois qu'il put se passer d'eux, il résolut de s'en débarrasser et trouva tout simple de leur faire une guerre d'extermination. Enfin, prétendant au titre de roi, il voulut imposer son autorité aux clans voisins. Les chefs, lésés dans leurs droits, invoquèrent le secours du gouverneur, et l'Angleterre seule profita de cette division. Shane obtint encore quelques avantages, mais au bout de deux ans d'héroïques efforts, vaincu à son tour et traqué dans les montagnes, il eut la généreuse témérité de demander asile aux colons Écossais qu'il avait tant maltraités. Sa
Château de Shane O'Neill.
présence réveilla leur colère et ils envoyèrent sa tête à Dublin. L'histoire d'Irlande nous offre souvent de ces héros aux qualités mal équilibrées.
Ici se place un fait horrible, le massacre de Mullaghmast dont les historiens protestants ont voulu rejeter la responsabilité sur la mémoire de Marie Tudor. Or, les traditions irlandaises, si religieusement conservées, fixent sa date en 1573. Les territoires de Leix et de O'Fally furent confisqués, il est vrai, du temps de Marie, mais l'extermination de leurs habitants eut lieu la seizième année du règne d'Elisabeth. Voici dans quelles circonstances : plusieurs familles anglaises établies dans les « comtés du roi et de la reine » parmi lesquelles figurent les Rowens, les Kartpole, les Hovendens, les Dempsies, formèrent l'infernal complot de se débarrasser des clans dont ils occupaient les propriétés. Sous prétexte d'organiser une ligue contre le gouvernement d'Elisabeth, elles attirèrent leurs victimes, désignées d'avance, dans la forteresse de Mullaghmast et les massacrèrent. Vingt et une familles de chefs appartenant à sept clans du Leix s'éteignirent ce jourlà. Et le nombre des personnes tuées eût été plus considérable, si un nommé Harry Lawlos, arrivé à l'entrée du fort, n'eût aperçu tout à coup des cadavres couchés sur les dalles de la cour intérieure et des assassins postés. Le courage du désespoir lui sauva la vie ; il se fraya passage l'épée à la main et courut avertir ses compagnons qui arrivaient au fatal rendez-vous ('). — Plus tard, dans leurs luttes électorales du XIX*^ siècle, les Irlandais opposeront aux réclames orangistes, des placards avec ces mots d'une éloquence terrible : Souviens-toi du massacre de Mullaghmast !
Au vaillant rebelle de l'Ulster avaient succédé deux comtes de Desmond. Le premier soulève le Connaught et périt dans une escarmouche; le second, aidé de quelques officiers espagnols, enveloppe les Anglais dans les bois près de Limerick et remporte sur eux une complète victoire. A Glenda-
I. M. Capo de Feuillide cite le témoignage d'un vieux gentilhomme nommé Cullen qui vivait en 1705 et tenait ces détails de la bouche des gens qui étaient à Mullaghmast au moment du massacre. Chavannes et Huillard Brénolles. L' Irlande, p. iio.
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•lough, un corps de vétérans royaux attiré dans les rochers et les bogs est taillé en pièces après une lutte acharnée ; 800 soldats et plusieurs officiers anglais, parmi lesquels un bourreau
qui faisait pendre les enfants ('), restèrent sur le terrain. Il se forme une ligue de défense entre les Géraldins, les Mac' Carthy, les Thomond, les O'NeiU qui demandent au pape et à l'Espagne de les seconder. Grégoire XIII les appuie et appelle les Irlandais à une croisade pour défendre leurs autels et leurs foyers. Les prévisions de l'Angleterre se réalisaient. Déjà les nations catholiques commencent à porter leurs regards vers l'Irlande, qui sera leur point d'appui pour battre en brèche la citadelle de la Réforme ; et elles lui vouent dès lors cette sympathie que l'Irlande partagera plus tard avec la Pologne.
Un secours insuffisant de 700 Espagnols débarque à Smerwik, tandis que les barons du Pale, soulevés pour une question d'impôts, taillent en pièces les troupes du gouverneur, lord Gray, Cependant les Espagnols, au lieu de se joindre aux insurgés, perdirent du temps à construire un fort et furent cernés par les troupes que le gouverneur avait pu réunir à la hâte. Ils capitulèrent sous condition d'avoir la vie sauve, mais à peine eurent-ils mis bas les armes que lord Gray les fit passer au fil de l'épée.
Cette déloyauté sauvage indiquait ce qu'allait être la guerre. Une seconde armée anglaise venait de remplacer les débris de la première sous les ordres d'Ormond et de Ralcigh. Elle écrasa la révolte de Desmond en se servant de moyens tels que ceux-ci : cent cinquante femmes et enfants furent égorgés dans le château de Kildimo. Le comte d'Ormond, ennemi personnel des Uesmond, se faisait apporter à pleins sacs les têtes des insurgés. Un jour il reçut aussi la tête de Desmond surpris et massacré dans une cabane,et c'est ainsi que finit la rébellion du Munster.
Alors commença l'exécution du plan d'Elisabeth.
Et ce fut un poète,conseiller delà reine, le magique et sentimental Spenser, qui mit son imagination scélérate à la disposition de sa souveraine. Il proposa de créer la peste et la famine pour anéantir les Irlandais — en leur accordant toutefois vingt jours pour se soumettre.
I. Le capitaine Cosby. Il s'amusait à faire pendre à un arbre devant sa porte, tous les Irlandais qu'il pouvait arrêter et jusqu'aux tout petits enfants. Mac Ghegoghan, Hist. d'Irlande, m, 442.
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<(,... En les empêchant d'engraisser et de cultiver les terres « et de nourrir le bétail,» écrivait le chantre de l'idéal, «grâce « à cette dure gêne, ils se consumeront tranquillement eux- « mêmes et se mangeront les uns les autres. »
La fumée des incendies et le vol des corbeaux signalent la marche des soldats de la reine. Ils ne laissent derrière eux ni une habitation debout, ni un grain de blé, ni une tête de bétail, ni un être humain vivant. Les moissons brûlent en grange, le blé vert est fauché à coups d'épée ou foulé par les chevaux.
Hollinshead, qui a décrit cette campagne de l'armée anglaise, dit que « tous, hommes et femmes furent passés au fil de l'épée ». On tue des aveugles et des infirmes, des enfants, des malades, des idiots et des vieillards.
Un jour le lord justicier, après avoir brûlé une ville et massacré quatrecents hommes, s'en revint mécontent de sa journée et recommença le lendemain jusqu'à la nuit au milieu d'un pays en feu (').
Sir Pelham.dans une lettre à Elisabeth, raconte froidement ces exploits de hordes Jutes et Scandinaves: «Je ne laisse « pas aux rebelles le temps de respirer... je les empêche de « faire leur moisson ; les pauvres gens, qui vivaient de leur « travail et se nourrissaient du lait de leurs vaches, sont si « désespérés qu'ils suivent leurs bêtes et viennent se rendre « avec femmes et enfants, aimant mieux être massacrés par « les soldats que d'être torturés par la famine (^). »
Ces atrocités dépassèrent celles des colonnes infernales de la Vendée. La Réforme s'est acharnée même sur les femmes et les enfants. Ces pauvres créatures, coupables d'être de sang irlandais, furent traînées en bandes nombreuses dans des châteaux et des maisons auxquels on mettait le feu. Gardés à vue par les soldats, ceux qui tentaient de fuir périssaient sous les balles.
Quelquefois les soudards, en manière de distraction, embrochaient les enfants sur la pointe de leurs lances et les faisaient tournoyer au milieu des convulsions de l'agonie. « Si
T. Hollinshead, vi, 427.
Z- Hollinshead, vi, 433 et Leland, iv, ch. 11.
on les laisse pousser, ils deviendront des reb2lles papistes», disaient ces monstres pour se justifier. On trouva des femmes pendues,et, à leurs cheveux tordus en corde, pendaient étranglés, leurs propres enfants (').
Le Munster, cette contrée « riche et abondante, couverte de blé et de bétail, fut réduit à une misère telle, qu'elle eut attendri un cœur de pierre », dit Spenser, témoin ooulaire, que son attendrissement n'empêcha point de bénéficier plus tard de la famine et du sang versé.
Une terre qu'aurait foulée les barbares de Gengis-Khan, telle était devenue la moitié de l'Irlande. Au sud, s'étendait un cimetière grand comme une province, une campagne maudite dont les oiseaux s'éloignaient faute de grains et de fruits ; seuls les corbeaux y restaient. Au sein de cette solitude de mort, le hurlement des loups et le fracas des torrents prenaient tout à coup une intensité lugubre. Car « la plus populeuse, la plus fertile des contrées se trouva vide d'hommes et d'animaux (-). »
La nuit, près des arbres oij le vent balançait lentement le corps des suppliciés, autour des fosses bondées de cadavres, le long de la côte au lendemain des bourrasques, on voyait errer des ombres, se traînant sur les mains et les genoux ; elles arrachaient au gibet, à la terre, aux épaves des navires, la chair humaine pour la manger. Ce n'étaient pas les vampires de la légende que ces hommes et ces femmes au visage d'outre-tombe, mais les Irlandais du Munster. D'autres périssaient de faim, et on en trouvait « des multitudes » (3) la bouche encore verte de s'être nourris de trèfle et d'orties.
Il fut aisé de confisquer les terres d'un pays dépeuplé. Aux Desmond et à cent quarante de leurs alliés, la couronne prit environ six cent mille acres de bonnes terres pour les partager en domaines de 12,000, 8,000, 6,000 et 4,000 acres à des concessionnaires anglais, Spenser reçut un de ces domaines ; et le salaire du bourreau Raleigh monta jusqu'à 42,000 acres.
1. Ces faits et d'autres non moins atroces, sont cités dans le mémoire d'O'Connell à la reine Victoria et tirés de Lombard. Comment, de Hibern., p. 335, apud Curry, Histor. Review, p. 27 (note).