Spenser, État de l'Irlande, p
3. Hist. d'Irlande par Morrisson, folio 272, et Curry, Histor. Review.
LA LUTTE RELIGIEUSE
Mais lord Gray fut rappelé. Quelque large que fût la mesure de cruauté sous Elisabeth, il l'avait dépassée. Sa Majesté
se plaignait « de n'avoir plus à gouverner que des cendres et des cadavres ».
En 1 584, l'Irlande put respirer. Son gouvernement échut à
Sir John Perrot qui prit à cœur de rétablir la paix. Il accorda une amnistie générale, inspecta les provinces et rendit aux nobles, anciens propriétaires, la moitié de leurs biens confisqués, à condition qu'ils renonçassent à leurs coutumes nationales. Ses intentions équitables ne l'empêchaient pas de poursuivre les plans «colonisateurs» d'Elisabeth; les populations du Connaught furent chassées vers les montagnes, et des Écossais et des Anglais, laboureurs et artisans, prirent leur place. Obligés de vivre en sauvages, les Irlandais dépossédés se transformèrent en bandits. Sans trêve ni merci, ils harcelèrent les intrus.
La modération relative de John Perrot lui avait créé des ennemis parmi les fanatiques de la répression et du pillage. On voulut le perdre à la cour ; mais la reine eut la sagesse d'approuver sa conduite et de le maintenir à son poste. Un jour pourtant, elle apprit qu'un chef irlandais, Brien O'Ruark, s'était permis de traîner le portrait de Sa gracieuse Majesté à la queue de son cheval. Sir Perrot, ayant laissé ce crime impuni, fut aussitôt rappelé, pour finir ses jours à la Tour de Londres.
Quant à Brien O'Ruark, il attendait l'apparition de la flotte espagnole, pour prendre les aimes. Les vents du midi poussaient sur l'Angleterre l'invincible Armada. Mais la nation qui possède l'empire des mers semble disposer des flots, à certains moments de son histoire. La tempête dispersa la terrible Armada, et les côtes d'Irlande, au lieu de renforts espagnols, ne recueillirent que des naufragés. Brien se jeta dans les montagnes, essaya d'une guerre de partisans et parvint à gagner l'Ecosse. Elisabeth ne le perdait pas de vue. Elle se le fit livrer et l'envoya à l'échafaud. C'était sa vengeance de femme pour l'injure faite au portrait de la reine.
Le nouveau gouverneur d'Irlande, Fitz-William n'avait point les scrupules de Perrot. Il usa même d'un système d'administration naguère très en vogue sur les routes de Calabre et du Péloponèse ; il arrêtait les membres de certaines familles riches, sous prétexte que les officiers espagnols leur avaient laissé des trésors provenant de la
LA LUTTE RELIGIEUSE
flotte, et il les délivrait moyennant rançon. Une autre fois, sur un crime supposé, il fit exécuter l'héritier des Mac-Mahon, dans le but de s'emparer de ses domaines quoique ceux-ci fussent devenus fiefs de la couronne par cession volontaire. Ces terres, partagées en divers lots, échurent à des Anglais ; sept membres de la famille des Mac-Mahon en obtinrent une part, en échange d'un pot de vin considérable et d'une rente à payer. Ce gouverneur, trafiquant en malandrin de sa haute posftion, était fait pour régir un pachalik ou quelque province de la Chine; et l'Angleterre exigeait que, même en Irlande, le brigandage officiel conservât certaine pudeur. La reine dut le remplacer par Sir Russell.
Mais un venereur de l'Irlande allait enfin se lever.
Parmi les jeunes Irlandais élevés à la cour pour s'initier aux usages anglais, il y avait Hugh O'Neill, neveu de Shane. Elisabeth l'avait pris en affection. En 1587, elle lui rendit le comté de Tyrone avec tout l'héritage de sa famille. Nourri dans le culte protestant, initié aux sciences et à l'art militaire, marié en secondes noces à la sœur du maréchal d'Irlande, Bagnal, comblé des faveurs royales, Hugh paraissait bien anglicisé. Il avait même fait ses preuves dans l'armée, contre ses compatriotes du Munster. Elisabeth ne pensait pas que le renvoyer en Ulster, c'était lâcher le lion dans le désert. Il ne put voir de près les déprédations des gouverneurs sans prendre parti pour la nation vaincue.
Sur cette terre opprimée oîi ses aïeux régnaient, Hugh O'Neill redevint Irlandais, catholique et chef de tribu. O'Donnell, échappé de la prison de Birm.ingham où la défiance du gouvernement l'avait traîtreusement enfermé, vint se mettre aux ordres de Hugh et tous deux abandonnèrent leurs titres de Tyrone et de Tyrconnell. La reine en fut profondément blessée. Elle voulut faire arrêter O'Neill, mais le conseil privé de Dublin ne l'osa pas.
Prévoyant une révolte, Elisabeth envoya des troupes en Irlande et ordonna d'enfermer l'Ulster dans une ligne de forts, mais O'Neill, pour se donner le temps de préparer la
résistance, affecta la soumission. En même temps il distribuait des mousquets aux paysans et les engageait à beaucoup chasser afin d'apprendre à les manier. Sous prétexte aussi de couvrir son grand château de Dungannon, il fit venir d'Angleterre une cargaison de lames de plomb. Sitôt en Ulster, la toiture se fondait en balles. O'Neill possédait une étonnante souplesse d'esprit et un jugement sûr au service d'une volonté indomptable, qualités de race que nous retrouverons chez O'Connell. Très instruit, surtout dans les choses de la guerre, ce fut un capitaine et un organisateur. Pendant que, dévoué en apparence aux ordres de la Souveraine, il demandait des armes et des munitions pour mener ses troupes contre les chefs insoumis, il traitait avec l'Espagne et reliait secrètement les catholiques dans une vaste conspiration. Comme les soupçons ne tardèrent pas à se faire jour, Hugh alla trouver hardiment le gouverneur afin de s'entendre avec I lui sur les mesures à prendre contre les catholiques rebelles. I Quand tout fut prêt, il opéra sa jonction avec les clans d'O'- ! Donncll, Mac'Burgo et Mac'Guire. La prise de deux villes et 1 le massacre de leurs garnisons annoncèrent alors aux Anglais ' que le favori d'Elisabeth avait jeté le masque. Le gouverneur, \ lord Russell, prit les armes, mais le rebelle n'ayant pu réunir ' encore assez de forces pour s'exposer dans une bataille rangée, i brûla quelques villages et se retrancha dans les rochers. Lorsi que parut le gouverneur, il se prit à négocier avec lui, afin de I gagner du temps. Lord Russell négocia si bien que la reine \ indignée lui envoya un successeur. Celui-ci essuya coup sur 1 coup deux sanglantes défaites et mourut en reprenant Blakwater (Portmor) aux insurgés. Elisabeth pourtant, ne pouvait
* oublier l'ancien favori dans le rebelle. Elle promit à O'Neill I grâce pleine et entière, s'il se soumettait. Mais lui, crut prudent
d'exiger une promesse scellée de la main royale, et en attendant qu'elle arrivât, il essaya de surprendre Blakwater pen- , dant le mois d'août 1598. Une armée anglaise forte et disci-
• plinée, commandée par son beau-frère Bagnal, lui barra ino- \ pinément le passage, près de Bcal Anthabui.
l Dans ce moment décisif, ce chef de bandes se révéla géné-
ral. Resserré entre un bois et les marais, il accepte le combat
Ulster. — Pointe de Carrigan.
et remporte une éclatante victoire; les troupes royales dispersées laissent sur le terravn toute leur artillerie, leurs munitions,trente-quatre drapeaux, vingt-quatre officiers supérieurs, deux mille soldats et le cadavre de Bagnal lui-même. O'Neill
perdit huit cents hommes. Aussitôt Blakwater se rend, Armagh, l'antique capitale des O'Neill, est évacuée; sur toute la ligne, les Anglais se retirent vers Dublin.
L'effet de cette victoire fut immense. Un rayon de gloire illuminait tout à coup le sombre avenir d'Erin, et le chant du barde Angus O'Daly, comme l'appel du tocsin porté par le vent des orages, traversa toute l'Irlande.
« Dieu vous protège, défenseurs de Gaël », disait-il : « Réveillez-vous aux cris des alarmes et de la gloire : com- « battez pour vos vertes montagnes, et pour les fleuves aux « bords fleuris de votre île ! Aux armes, pour venger et « sauver l'Irlande ! Sortez de ce sommeil qui vous retient sur « vos cimes ardues, au milieu des neiges et des orages. Ar- « rachez aux mains spoliatrices de l'étranger la terre de vos « aïeux...
« Plut à Dieu que nous fussions tous déterminés à rester « debout ensemble ou à tomber ensemble, plutôt que de « servir l'étranger gorgé de nos dépouilles ! O amertume de « mon cœur ! proscrits et dispersés, nos rois et nos chefs sont « errants sur la terre natale, à travers les sombres vallées et « les forêts sauvages,traqués comme des loups, chassés comme « des bandits.
« Tandis qu'une horde féroce et sans remords règne sur «nos riantes plaines et que des armées ivres de vengeance « nous poursuivent jusques dans la nuit!... Leur haine sau- « vage ne sera assouvie que lorsqu'ils nous auront tous ex- « tirpés, branches et racines !
« Non, jusqu'à ce que vous les ayez écrasés dans le sang, « nul rayon de joie n'éclairera mon âme... Bataillons em- « pourprés, étincelants sous les armes. Dieu vous garde et « vous guide !... Et vous montagnards, en avant ! Le ciel est « avec vous. Pour la patrie versez votre sang et prenez pour « cri de veille : La liberté oji la mort ! (') »
C'était la première fois que l'Irlande était victorieuse de l'Angleterre en bataille rangée. Les tribus enchaînées par la crainte prirent les armes et, du nord au midi, l'Irlande se leva.
I. Extraits d'une ode recueillie par M. Capo de Feuillide dans son voyage en Irlailde.
LA LUTTE RELIGIEUSE. 95
Le Munster tant éprouvé eut son jour de vengeance : c'est en vain que les colons anglais offrirent leurs terres volées en échange de la vie; ils furent impitoyablement massacrés, au retour des légitimes possesseurs qui avaient échappé à l'extermination par la fuite. Spenser y perdit ses biens, sa maison et son enfant.
Effrayée de cette révolte que Philippe II s'ap[)rêtait de nouveau à seconder, Elisabeth envoya le comte d'Essex, autre favori, avec 20,000 hommes en Irlande (1599). Essex commit la faute de s'attarder dans le Munster pour y châtier les rebelles ; il n'y trouva que des paysans embusqués mais insaisissables, perdit du monde sans pouvoir livrer un seul combat et revint à Dublin, oia l'attendaient les réprimandes de la reine avec l'ordre d'agir plus vigoureusement. Essex, se croyant victime de ses rivaux de cour, et nourrissant sans doute quelque projet ambitieux, opéra mollement contre le grand chef irlandais ; sa troupe subit une défaite, mais la pénétration d'O'Neill avait deviné dans son ennemi un mécontent et peut-être un futur allié. Il alla au devant d'Essex, poussa son cheval au milieu d'une rivière qui séparait les deux camps et s'entretint secrètement avec le général anglais, debout sur le rivage. A la suite de cette conférence, la campagne qu'à Londres on croyait décisive, se termina par une trêve. E«;sex, rappelé en Angleterre, paya de sa tête des négociations restées mystérieuses avec celui qu'il croyait destiné à relever le trône d'Irlande.
A Rome, l'insurrection prenait les proportions d'une croisade. O'Neill implora la bénédiction du Pape,et Clément VIII accorda à tous ceux qui combattraient pour l'Irlande, les mêmes indulgences dont jouissaient les chrétiens guerroyant en terre sainte. Les craintes de l'Angleterre réformée, se vérifiaient, et sa résolution d'exterminer les papistes devint inébranlable.
Sous la conduite du nouveau Machabée de la verte Erin, les clans poursuivaient leurs succès du Nord à l'Ouest. Le jour de l'Assomption, dans les montagnes de Sligoe, Hugh O'Neill et O'Donnell livrent bataille aux Anglais après avoir jeûné la veille et s'être approchés des sacrements à la tête de leurs
tribus. La lutte resta longtemps indécise, mais l'arrivée du chef O'Rourke décida de la victoire des Irlandais. Durant trois milles ils poursuivirent l'ennemi, s'emparèrent de tous ses canons, et lui tuèrent 1400 hommes avec son général Clifford, gouverneur de Connaught.
L'heure de la délivrance allait sonner et déjà la reine croyait l'Irlande perdue pour elle, quand deux hommes d'une énergie féroce se présentèrent pour écraser la rébellion. C'étaient lord Blunt Montjoie et Georges Carew. Au nom de leur souveraine, ils commencèrent par offrir la paix à O'Neill, mais celui-ci connaissait trop l'Angleterre pour se fier à ses promesses. Il refusa. Les soldats de Carew reçurent alors pour mot d'ordre de créer le désert sur leurs pas. Montjoie essayait, mais en vain, delà corruption, de la trahison et de la flatterie pour s'emparer d'O'Neill. Celui-ci échappant aux traîtres, aux guet-apens, et déjouant toutes les ruses de ses ennemis, parcourait l'île en roi suprême,exigeant l'obéissance des chefs et appelant les Irlandais aux armes, pour la religion et la patrie.
La dévastation recommence. L'armée de Montjoie s'avance du nord au sud sans laisser aucune garnison derrière elle, occupée seulement à brûler, massacrer, détruire récoltes, semailles et tTestiaux, s'attaquant en un mot à tout ce qui a vie et à tout ce qui entretient la vie. Carew « faisait broyer la tête des prêtres irlandais sur la pierre », à d'autres on enfonçait des aiguilles sous les ongles... « d'autres furent éventrés et contraints de soutenir leurs entrailles avec leurs mains ('). »
Les bandits de Carew, s'acharnant cette fois encore sur la province du sud, se donnaient un nom sinistre, celui ^Entrepreneurs des pompes funèbres du Munster. Des régions jusque là fertiles et peuplées devinrent stériles et offrirent l'aspect de lugubres solitudes. « En les parcourant d'un bout à l'autre « sur un espace d'environ cent vingt milles, le voyageur « n'aurait rencontré ni homme, ni femme, ni enfant, excepté ^ dans les villes, ni vu d'autres animaux que des loups, des « renards et des bêtes voraces, dont plusieurs gisaient morts ; « le reste s'en était allé ailleurs (^). »