I. Gavan Duffv
bénissant le Seigneur, écrivit de sang-froid au président du parlement :
« Monsieur, il a plu à Dieu de bénir nos armes à Drogheda ; « je crois que nous avons passé au fil de l'épée tous seshabi- « tants. Je ne pense pas qu'il y en ait plus de trente qui vivent « encore, et ceux-là sont réservés pour être transportés aux
Olivier Croniwell, d'après son portrait par Robert Walker.
« Barbaries... C'a été un acte merveilleux de la miséricorde j « divine. Que toutes les âmes honnêtes en reportent la gloire à « Dieu seul, à qui elle revient en vérité. » Wexford, malgré la capitulation de sa forteresse, subit le même sort que Drogheda. L'épouvante, dès lors, fit ouvrir les portes des villes à cinquante milles à la ronde.Partout le terrible capitaine payait de
Il8 LA LUTTE DE l'iRLANDE.
sa personne; nulle part, il ne faisait quartier. Il cernait les villages, les bois et les cavernes, tous les lieux servant de retraite aux insurgés, les enfumait, y mettait le feu et les malheureux qui s'en échappaient étaient reçus à coups de pique ou de fusil. Et dans l'intervalle de ces boucheries, les soldats employaient les loisirs du camp à chanter les psaumes de David, et à écouter des conférences sur la Bible. Cromwell faisait marquer d'un fer rouge la langue des blasphémateurs, payait scrupuleusement les dépenses de son armée et ordonnait de pendre deux soldats qui avaient volé une poule dans la cabane d'un pauvre Irlandais.
A Clonmel pourtant, sa marche fut arrêtée par deux mille Irlandais. Durant soixante jours, ils repoussèrent sur une brèche praticable,les assauts furieux des « saints » à tète rasée, leur tuèrent 2000 hommes et, à bout de forces, s'échappèrent de la ville durant la nuit, pour se retrancher à Waterford. Le chef de ces braves possédait le nom et l'âme des héros chers à l'Irlande; c'était encore un O'Neill, cousin d'Owen. Pendant le siège, l'évêque de Ross, prisonnier des puritains, s'illustra par un acte de patriotisme sublime. Les Cromwelliens lui promirent la vie sauve à condition qu'il décidât la garnison à capituler. Il se laissa conduire devant les murs et, dans une exhortation calme et digne, engagea ses compatriotes à tenir ferme contre les ennemis de leur patrie et de leur religion, puis il se résigna à la mort.
Les confédérés, unis par l'intérêt du moment sans cesser de se détester, étaient mal commandés par Ormond. Ce pacificateur de l'Irlande nourrissait contre les catholiques des sentiments haineux qu'il ne parvenait point à dissimuler. Cromwell gagnait rapidement du terrain ; sa flotte, chassant devant elle les vaisseaux du prince Rupert, bloquait successivement tous les ports de l'Irlande ; et les Anglais des provinces envahies se prononçaient décidément pour la république. Néanmoins Ormond remporta une victoire sur le Protecteur. Il l'obligea à lever le siège de Waterford, mais les troupes royales, fortement éprouvées par l'humidité de l'hiver, ne purent continuer la campagne. Au printemps, Cromwell avait reçu des renforts considérables ; divisant son
armée en deux colonnes, l'une sous ses ordres, l'autre confiée à son gendre Ireton non moins rigide et sanguinaire que lui, ri prit Kilkenny, repoussa Ormond au delà du Shannon et parvint à couper sa dernière ligne de défense en s'emparant du château d'Althone défendu par l'évêque Mac' Mahon.
Le héros de Clonmel, Henri O'Neill, commandait la place importante de Limerick. Nullement abattu par la défaite des troupes confédérées envoyées à son secours, il releva le moral des assiégés, attendit bravement Ireton, repoussa l'ennemi dans plusieurs sorties et lui fit perdre beaucoup de monde. Cette vigoureuse résistance découragea les puritains, d'autant plus que l'hiver avec ses pluies froides et ses longues nuits approchait. Ireton craignant de voir ses troupes désarmées par la fièvre, songeait à prendre ses dispositions de retraite.
Malheureusement les assiégeants avaient des partisans dans la ville. Ils persuadèrent aux habitants de traiter avec le général cromwellien, s'ils voulaient obtenir des conditions favorables. Rejetant ses cruautés sur l'élément presbytérien de son armée, ils le montraient prêt à entrer en arrangement avec les papistes. L'évêque de Limerick menaça d'excommunier ceux qui parlaient de reddition, mais la terreur qu'inspiraient les représailles cromwelliennes l'emporta sur la soumission à l'autorité et le sentiment de l'honneur. Le peuple se révolta. Plusieurs officiers d'O'Neill entraînèrent leurs soldats à la défection, et soutenus par les magistrats, ils pointèrent leurs canons sur l'intérieur de la ville demandant à grands cris la capitulation. O'Neill refusait de se rendre à cette honteuse sommation ; il était trop tard ; les habitants ouvrirent les portes à Ireton qui voulut bien leur accorder la vie et la liberté, à l'exception de vingt personnes, parmi lesquelles O'Neill et l'évêque. Celui-ci parvint à s'échapper. O'Neill fut traduit devant un Conseil de guerre, et condamné à mort pour s'être conduit trop noblement. Ireton n'était qu'un sectaire dépourvu de qualités chevaleresques, mais ses officiers, à la vue du défenseur de Clonmel, se sentirent pris d'une généreuse admiration. Ils demandèrent sa grâce avec insistance et finirent par l'arracher à l'opiniâtreté farouche de leur chef.
Les dernières villes occupées par la confédération catholico-royaliste tombaient successivement au pouvoir des Anglais. Ormond, plus impopulaire que jamais, céda son commandement au comte de Clanricarde et s'embarqua pour la France. La lutte cessa par la reddition de Galvvay et les soldats irlandais se dispersèrent ou passèrent à l'étranger.
Ireton trouva son tombeau à Limerick. Fletvvood le remplaça et fut nommé gouverneur de l'Ile. Aidé de quatre commissaires, Ludlow, Corbet, Jones et Weaver, il installa trois cours martiales. Elles reçurent du peuple !e nom justifié « d'abattoirs de Cromwell. » ( Cromwells slaiighter-hoiise.)
Le promoteur de la grande insurrection de l'Ulster, le malheureux Phélim O'Neill fut amené devant un de ces tribunaux. Il n'avait point quitté l'Ulster qu'il parcourait en chef de bande isolé, exerçant des ravages et s'acharnant contre les spoliateurs des biens de sa famille. Clanricarde, aux abois, le tira de l'obscurité en invoquant son appui. Phélim, qui le premier avait pris les armes, resta le dernier à combattre. Longtemps insaisissable, il fut arrêté un jour par surprise dans un château, comparut la tète haute devant ses juges et mourut avec un grand courage, en fils de héros et en chrétien. Après l'avoir pendu, on l'écartela.
Les juges cromwelliens se promettaient une vaste hécatombe de ceux qui avaient pris part au « massacre papiste». Cependant, malgré leurs efforts pour trouver des coupables, ils ne purent pendre et fusiller que deux cents personnes. Déçus dans leur espoir, ils firent retomber la cause des troubles sur les prêtres catholiques, et par toute l'Irlande courut la proclamation suivante :
« La prime accordée pour une tête de loup — 5 livres ster- « ling — sera délivrée à celui qui apportera la tête d'un prêtre « catholique. Ceux qu'on amènera vivants seront pendus « jusqu'à ce qu'ils soient à moitié morts ; ensuite on les dé- « tachera et on leur tranchera la tête ; enfin, après les avoir « écartelés, on brûlera leurs entrailles » (').
Peine de mort fut portée contre tous les grands proprié-