‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 31 sur 90 · I. Lingard, Hist. del'Angl., t. XI, p · texte numérisé non relu

I. Lingard, Hist. del'Angl., t. XI, p

2. Hallam, t. v, 286. Lingard. t, xi 153-155. Beaumont, T, Partie hist., § iv.

3. Lingard, t. XI, 303. Beaumont, i. Partie hist., -jâ,. Plowden, 163.

pour « en finir avec les papistes» — c'est le mot qui revient toujours dans ses dépêches officielles — imagina d'appliquer à la fois à l'île entière, le système de plantation inauguré dans rUlster. Il choisit le Connaught, contrée montagneuse et pauvre, déjà dévastée; là seront parqués comme des convicts, des lépreux ou du bétail, tous les catholiques Irlandais. Cette monstrueuse expropriation se fit méthodiquement, à main armée, au signal du tambour. Peine de mort aux bannis s'ils franchissaient le Shannon, après le i mai 1667. Passé cette date, tout Irlandais trouvé sur la rive gauche pouvait être tué par qui que ce fut, sans qu'il y eut matière à procès (').

Et comme les villes du Connaught étaient catholiques, on résolut de les protestantiser afin d'opposer une barrière à l'exaspération de cette population d'exilés, agglomérée dans les campagnes.

Fussent-ils Anglais d'origine et magistrats, les bourgeois coupables de papisme se voient expulsés de leurs cités, et leurs maisons sont données aux protestants. Sir Coote, général républicain, balaya tous les habitants de Galway ; un colonel devint maire de la ville, un sergent, alderman. Quelques vieillards avaient reçu l'autorisation de rester ; le conseil d'Etat enjoignit à Coote de les chasser (-).

Quand vint l'heure de la proscription, on vit les chefs de race indigène et les descendants des fiers barons Normands, désormais réunis dans une même infortune, voués à la déchéance, s'acheminer vers l'exil dans leur propre patrie. De toutes parts, sous d'incessantes pluies, de lugubres convois s'allongeaient vers les bords du fleuve.

Aux familles en pleurs qui le venaient supplier, CromwelL impassible et sombre répondait : « En enfer ou au Connaught ! » Et les « saints», menaçant de leurs mousquets t^h^rgés ceux qui s'attardaient, répétaient : « En enfer ou au Côlnnaught ! »

Iren est qui ne purent s'arracher du sol natal ; ils errèrent en vagabonds sur leurs anciens domaines et obtinrent d'y rester à la condition de devenir tenanciers; d'autres, formés en

1. Civil Wars in Ireland, ■27$^ Clarendo7is Life,\. Il, 116 — Lingard, t. XI, 159 De Beaumont, t. i, 77.

2. Hardiman, Hist. of Galway. 157. Beaumont, l'Irl. , t. i, 78.

bandes, se jetèrent dans les bois et les tourbières; avec non moins de droit que Robin Hood et les chouans de France, ils exercèrent le rôle de brigands justiciers dans un pays où le brigandage était légalisé par un tyran. On les appela les torys.

Des hommes aussi refusèrent de quitter le pays, malgré les cours martiales et les viass-hunters (chasseurs de messe),

Le Shannon.

malgré la potence et les tortures, — ce furent les prêtres. Déguisés, ils parcouraient la contrée, s'exposant chaque jour à la mort pour faire participer leurs frères au sacrement de Vie. Voilà pourquoi fut démentie la parole de John Davies au roi Charles I^f : « A la génération suivante il n'y aura plus de catholiques en Irlande. »

Trois provinces une fois débarrassées de leurs légitimes propriétaires, \2i plantatioft, ou plutôt la curée, commença. L'Etat se fit adjuger toutes les villes, les dîmes, les terres de l'Eglise

et quatre comtés. Le reste, après un arpentage général, fut distribué aux spéculateurs appelés adventurers ^^owx lesquels le gouvernement avait hypothéqué les meilleures terres des catholiques, puis entre les officiers, les soldats, les commissaires et les magistrats de Cromvvell. Lui-même reçut en lot le comté de Tipperary ; sa lourde rapière tombant sur l'ancienne école des bardes,parut briser à jamais l'Irlande celtique, dont la harpe est le symbole. Nobles et roturiers prirent avec les terres, les titres qui s'y trouvaient attachés et même les blasons des vieilles familles irlandaises. Une des plus grandes iniquités de l'histoire était consommée.

Cromwell, rappelé soudainement en Angleterre, ne put exécuter jusqu'au bout ses plans de destruction, et en 1558, il mourait. De son protectorat date, il est vrai, la grandeur maritime de la puissance britannique, œuvre de génie qui ne suffit point à effacer ses crimes. Ceux-ci reçurent un châtiment tardif; le cadavre du tyran, arraché de la tombe, fut traîné au gibet et sa tête plantée sur un poteau. Le nom de cet homme sinistre a pris des proportions sataniques dans les légendes d'Erin, et l'histoire appelle son passage dans l'Irlande terrifiée : la malédiction de Crovnuell.

Cependant les ténèbres de l'erreur s'avancent sur l'île aux reflets d'émeraude, éteignant son auréole de sainte. Sera-t-elle à jamais perdue pour l'Église? N'y a-t-il plus d'Irlande catholique ? Ce peuple a-t-il mérité l'effi'oyable châtiment de l'extermination } Non, entre l'Océan et le large Shannon, je vois briller une flamme, précieusement abritée ; c'est la vieille foi allumée par saint Patrick, c'est l'âme de l'Irlande, c'est son avenir. De ce comté de Clare, terre de bannissement, ignorée au fond du sauvage Connaught, partira quelque jour un éclat de foudre qui brisera les portes du parlement d'Angleterre.

On se demande comment il pouvait exister encore des Irlandais dans les provinces confisquées, après les terribles édits de Cromwell ? Ses séïdes, ses généraux traquaient incessamment les malheureux indigènes, fouillant les bois et les maisons, tantôt envoyant des décharges d'artillerie au fond des cavernes, refuges habituels des catholiques, tantôt

en obstruant l'entrée au moyen de fagots de bois vert auxquels on mettait le feu. Couchés à plat-ventre sur le sol, les proscrits laissaient passer au-dessus d'eux la mitraille et la fumée asphyxiante ; quelques jours après on les revoyait dans leurs cabanes. Finalement les soldats, lassés de cruautés, laissèrent la vie et la liberté à ceux qu'ils croyaient avoir tués. La persécution se consuma par sa violence même. Et singulier retour, une réaction s'opéra sous l'administratitjn douce et intègre du nouveau gouverneur de l'île, le propre fils de Cromwell.

Des soldats possesseurs du sol vendirent ou jouèrent leurs domaines : d'autres, le calme rétabli, suivirent l'exemple des premiers conquérants ; ils contrevinrent aux lois pour épouser des irlandaises et apprendre d'elles à parler la langue proscrite. Au bout de quarante ans, leurs enfants ne savaient plus un mot d'anglais et se confondaient souvent avec les indigènes.

La ligne du Shannon n'étant plus gardée, les descendants des anciens possesseurs du sol confisqué remmenaient peu à peu. Les spoliateurs, heureux de trouver des bras, les laissèrent se construire des huttes dans les campagnes ravagées et désertes. Pour échapper à la faim, ils acceptèrent la dure condition de tenancier à volonté, sur les lieux mêmes où ils eussent dû être seigneurs ou copropriétaires de clan.

La Restauration amena Charles II, plus occupé de ses plaisirs et de ses bouffons que des besoins de son peuple. Afin de jouir en paix du trône, il revint sur ses premières dispositions dictées par la justice, et trompa l'espoir des Irlandais. Ceux-là seulement purent obtenir la restitution de leurs biens qui n'avaient point participé à l'insurrection de 1641. Encore devaient-ils prouver leur innocence^ devant un tribunal, et ne rentraient-ils en possession de leurs domaines qu'après que les protestants qui en étaient détenteurs avaient été pourvus d'autres propriétés équivalentes. En somme, le roi confirma les spoliations de Cromwell, et au lieu de restituer à leurs possesseurs légitimes, 170,000 acres dont la couronne pouvait disposer, il les donna à son frère le prince

Jacques, à d'Ormond son favori, et à la femme d'un de ses valets. Instrument docile du fanatisme parlementaire, il ordonna que nul ne pourrait occuper de fonction civile ni militaire, à moins qu'il ne consentît à prêter le serment sacrilège de suprématie ('). Pourtant Charles, porté à la tolérance, eût favorisé les catholiques s'il ne se fût laissé entraîner, par indolence et lâcheté, à sévir contre eux chaque fois que les protestants affolés criaient à la « réaction papiste ». Sa maxime était : « Faites beaucoup de bien à vos ennemis; pour vos amis, ils ne vous feront pas de mal » et il laissait mettre à mort l'archevêque d'Armagh, innocent, parce qu'il n'osait lui faire grâce (^).

Dynastie fatale qui ne restaure rien que la vanité et la corruption des cours, et donne à l'injustice, la consécration du droit divin !

Devant cette mer de sang dont les vapeurs montaient au Ciel, criant vengeance ; dans ce palais hanté par le souvenir sinistre de Cromwell et l'ombre de Charles I^r, s'élève le trône de celui que les Anglais appellent le « joyeux monarque », merry nionarch. Placé à cette page de l'histoire, ce nom est une flétrissure pour la mémoire d'un roi.

On attendit plus, on attendit beaucoup de Jacques II ; il était profondément catholique. S'il n'eût pas le temps de reprendre aux spoliateurs les biens confisqués, il rendit au moins la liberté à ses coreligionnaires et au clergé. Voilà pourquoi l'Irlande, qui ne marchande point son affection, devint spontanément royaliste. On reproche à Jacques Stuart ses mesures violentes contre les protestants. Comme elles étaient de bonne guerre, nous ne pouvons l'en blâmer; et puis n'usait-il pas d'un droit qu'on ne contesta jamais à ses prédécesseurs anglicans lorsqu'ils s'en servaient pour persécuter les papistes ? Mais Jacques II manquait de pouvoir et aussi de clairvoyance. Dès son avènement au trône, il prit les acclamations d'une « faction triomphante», comme disent les protestants, pour la voix universelle de son peuple. Or il était loin d'en être ainsi. Ses idées d'absolutisme lui

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