‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 33 sur 90 · I. Bandits politiques · texte numérisé non relu

I. Bandits politiques

Effrayés de ce soulèvement, les protestants fortifient leurs villes, barricadent leurs maisons ou passent le détroit, d'autres offrent un tiers de leurs biens pour conserver le reste. La revanche montait comme un orage prêt à balayer les iniquités de Crqmwell, et une flotte française envoyée par Louis XIV entrait, le 17 mars 1689, dans le port de Dublin. Elle portait le roi Jacques, les réfugiés irlandais, des fusils, des munitions et cent officiers français. Mais il est dans la destinée des Stuarts de porter malheur à l'Irlande.

Jacques II n'avait pas l'intelligence de sa situation. Au lieu d'entrer franchement dans les vues nationales de Talbot, il prétendit se servir des Irlandais pour reconquérir sa couronne d'Angleterre. Dès lors, reconnaître l'indépendance de l'île sœur eût été s'aliéner pour toujours le parti protestant. En cela, il subissait aussi l'influence de son hôte royal de Versailles. Louis XIV ne pouvait voir dans l'insurrection du peuple irlandais autre chose qu'une prise d'armes en faveur de la légitimité. Or, au fond, les fils d'Erin devaient fort peu se soucier du droit de leurs séculaires tyrans. C'est pour reconquérir leurs propres droits qu'ils offraient leur sang à Stuart. Et pour s'être refusé à proclamer l'indépendance de l'Irlande, Jacques II éteignit autour de lui l'enthousiasme. Il sentit sa faute et offrit en vain de la réparer par des promesses, qu'une fois sur le trône, il n'eût pu maintenir.

Cependant un parlement irlandais composé presqu'entièrement de catholiques et où sonnaient nombreux les vieux noms d'O' Neill, O' Donnavan, Mac'Mahon, Mac'Namara se réunit à Dublin. Son premier soin fut de séparer la cause irlandaise de celle du roi, en assurant l'indépendance nationale dans le cas où Jacques reprendrait la couronne. Puis il organisa une armée, une marine et déploya de vigoureux efforts pour faire sortir le commerce et l'industrie du marasme, où volontairement les avait plongés l'Angleterre. Quand on songe que ces faits se passent moins de trente ans après la mort de Cromwell, il faut se demander d'où vient l'inépuisable sève de ce peuple.

On ne peut qu'admirer aussi sa générosité et sa modération, peut-être unique dans l'histoire ; malgré la persécution dont

leurs frères d'Angleterre et d'Ecosse étaient l'objet, malgré les effroyables souvenirs laissés par la Réfornne, les victimes, une fois au pouvoir, oublièrent de se venger. Le parlement permit aux protestants de conserver leur droit électoral et leurs armes, ils purent exercer toutes les fonctions libérales et de plus, la liberté de conscience fut proclamée. Ajoutons pour l'honneur de ce gouvernement, qu'il rendit aux descendants directs, les propriétés dont Cromwell, une génération avant, les avait privés.

Voilà donc à l'œuvre ceux que Taine, sur la foi de Macaulay, ose traiter de sauvages et de bandits. Oui, le pays est un désert, plus d'industrie ni de culture depuis que les colons protestants ont été chassés, « volés », tués. Les officiers français doivent coucher dans de sales tanières, courir à six milles pour trouver une botte de foin; ni chevaux, ni charrettes dans tout un district, mais il y a loin de ces dévastations à celles exercées par la soldatesque d'Elisabeth, des Stuart et du Protecteur. C'est au contraire avec modération que les indigènes survivants, chassés et volés depuis Charles I^r, appliquent à leurs supplantateurs la loi du talion.- Si le peuple irlandais se jette avec fureur sur les troupeaux des protestants, c'est qu'il y avait longtemps que sa misère ne lui permettait plus l'usage de la viande. Les soldats maraudeurs, manquant de chaudières, dévorent la chair des bœufs toute crue ou la font cuire dans sa peau. Survient le carême ; malgré leur dénuement et les dispenses du temps de guerre, ils ne touchent plus aux viandes, mais continuent de tuer les bêtes. Inoffensives représailles après les « abattoirs » humains de Cromwell et les boucheries d'Elisabeth.

Avec ces masses indisciplinées, il fallait organiser l'armée royale. Talbot, créé duc de Tyrconnell, avait donné des commissions de colonels aux principaux seigneurs du pays, afin qu'ils équipassent à leurs frais des régiments. Nous retrouvons parmi eux tous les noms historiques de l'antique Erin, des O'Donnell, des Mac'Guire, des Mac'Mahon, des Fitz-Gérald, et cinq O'Neill. Pou r ces chefs, à peine relevés de la ruine par la récente restitution de leurs biens confisqués.

La lulte de l'Irlande.

I ^o LA LUTTE DE L IRLANDE.

c'était une lourde charge. L'Irlande, privée de commerce et tant de fois saccagée, manquait absolument d'argent lorsqu'il fallait tout à coup des sommes énormes. Talbot eut recours à l'expédient désastreux mais nécessaire du cours forcé. Il fit battre monnaie et donna une valeur nominale de 5 livres sterling à du numéraire, qui ne valait en réalité que quatre deniers. On obligea les protestants à le recevoir en échange de leurs marchandises et de leurs créances. Et ces repus de la substance de l'Irlande eussent été mal venus de se plaindre. Les armes, les munitions et les vivres faisaient également défaut ; et la plupart des officiers ignoraient les plus simples notions de la tactique. En somme, l'Irlande comptait beaucoup d'insurgés et n'avait pas d'armée. L'appoint des gentilshommes et des soldats français lui eût été d'un grand secours, si elle avait eu le temps de profiter de leur expérience.

Ces circonstances défavorables imposaient à un roi dépourvu lui-même de toute capacité militaire, le devoir d'abandonner la direction de la lutte à des hommes de valeur, tels que Hamilton, le duc de Berwick, Saersfield et Lauzun. Mais JacquesII voulut commander en personne et ne fit qu'entraver les opérations de la campagne.

Les places fortes de l'Ulster érigées par Jacques I^r avaient fermé leurs portes à son petit-fils. Londonderry, ce boulevard du protestantisme, vigoureusement attaqué par Hamilton, demandait à se rendre, lorsque Stuart prit sur lui de rompre les conditions de la capitulation et de faire recommencer le siège. Les protestants exaspérés mirent à leur tête le pasteur Walker, et résolurent de défendre la place jusqu'à toute extrémité. Pendant trois mois ils résistèrent héroïquement, malgré la famine et les maladies, firent subir au roi des pertes énormes et le forcèrent à se retirer.

Un illustre capitaine, le duc de Schomberg, était envoyé par Guillaume à leur secours. Sa présence déconcerta Jacques II, et quand il pouvait battre l'ennemi décimé par la fièvre et mal campé près de Dundalk dans un lieu marécageux, il recula. Cette irrésolution mécontenta ses officiers, et le marquis de Rosan ne put s'empêcher de lui dire : « Si Votre Majesté avait dix royaumes, elle les perdrait tous. »

Schomberg, retenu par les maladies qui affligeaient son armée et rassuré par la retraite inattendue des Jacobites, prit ses quartiers d'hiver. Un corps de Danois et des régiments anglais munis d'artillerie vinrent le rdoindre. Pendant ce temps, au nord de l'Ulster, un parti d'Ecossais animés d'un courage fanatique battait 4000 Irlandais et ne leur faisait aucun quartier, mais ce qui attrista surtout le roi, ce fut la perte de Charlomont, place forte et point stratégique si bien défendu, que Schomberg n'osait l'attaquer. Le gouverneur du château défiait insolemment l'ennemi, mais celui-ci eut l'habileté de lui laisser recevoir un renfort de garnison trop nombreux. Au bout de quelques mois les vivres firent défaut et, pour échapper à la famine, la place dut capituler.

L'année suivante, Guillaume d'Orange, accompagné d'excellents officiers et d'un corps hollandais, débarqua dans l'île et manœuvra pour amener les Jacobites à une action décisive. Il était de son intérêt de ne pas s'attarder en Irlande. Stuart au contraire aurait dû l'attirer à l'intérieur du pays, se retrancher derrière le Shannon, cette forteresse traditionnelle des Irlandais, et laisser l'ennemi user ses forces et ses ressources dans un climat humide, au milieu d'un pays dépourvu de vivres. C'est là ce que lui proposaient ses généraux; mais Jacques prétendit qu'abandonner la capitale, c'était s'avouer vaincu; il laissa une garnison à Dublin, non sans avoir donné l'ordre à une frégate de se tenir prête à le recevoir, tant il avait peu de confiance en l'avenir. Guillaume, marchant parallèlement à sa flotte, rencontra l'armée de Jacques II près de Drogheda, derrière la Boyne, mélancolique rivière aux bords escarpés par endroits, bordée de roseaux et de châteaux en ruine.

Ce lieu est devenu mémorable dans les annales d'Irlande. Là s'est décidé le sort d'une nation catholique, luttant pour ses droits contre un usurpateur hérétique. Les Jacobites comptaient 30,000 hommes, dont 5000 français et seulement treize canons; les protestants 36000 soldats de toute nation, unis par la haine contre le papisme, et près de 50 pièces d'artillerie ; m.ais Jacques avait l'avantage de la position : son front était défendu par des pentes abruptes, des parapets et

le village de Donore; un marais profond protégeait sa gauche ;Drogheda,occupée par les Irlandais.couvrait sa droite. Le premier coup de canon faillit emporter Guillaume. Escorté de quelques cavaliers, il poussait une reconnaissance hardie pour découvrir un gué. Talbot le reconnut et dissimula deux pièces de campagne derrière une haie à portée de mousquet du prince; un boulet effleura son épaule, et le bruit de sa mort courut si bien en Europe, que Louis XIV fit tirer le canon de la Bastille en l'honneur de Stuart, qu'il croyait victorieux.

Or, sur les rives de la Boyne, Jacques II commettait sa dernière faute. Il rejeta les plans de ses officiers et prétendit commander en chef, vérifiant une fois de plus cette parole de Napoléon : « Un souverain ne peut paraître à l'armée un jour de bataille, que s'il est général. »

Un pont, à Slane, au delà des marais, donnait passage sur la rivière. Il était à prévoir que les efforts de l'ennemi se porteraient sur ce point; Hamilton proposa d'y envoyer huit régiments. Le roi lui répondit que cinquante dragons suffiraient bien ; sur quoi le général s'inclina et se tut.

La première journée se passa en canonnades ; le lendemain, i^r juillet 1690, au lever du soleil, Guillaume mieux inspiré que son adversaire, lançait vers Slane toute une division, et lui-même attaquait de front les positions ennemies sous Donore, ses hommes ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.

Au pont de Slane accourait tardivement un régiment de cavalerie irlandaise. Il est culbuté ; mais l'ennemi, débordant la gauche des Jacobites, s'embourbe dans les marais. On l'en laisse sortir, se déployer, et continuer un mouvement qui s'étend jusqu'à la réserve des Jacobites. Au centre, les audacieux assauts des Hollandais et des Anglo-Danois avaient été repoussés vigoureusement. Ils ne peuvent aborder l'ennemi que par des gués quelquefois dangereux. Le prince d'Orange, payant de sa personne, dirige l'attaque, tantôt à pied, tantôt à cheval. Encore s'il parvient à passer la Boyne, doit-il essuyer les charges réitérées de la cavalerie irlandaise conduite par Hamilton.

Les troupes hollandaises, manquant de piques pour résister au choc des cavaliers, sont refoulées vers la rivière, mises en déroute, et Schomberg est tué. Mais la prise de Slane décida de la victoire ; l'aile droite de Guillaume entraînant le centre se déversait par le pont et atteignait Duleck, point stratégique sur la route de Dublin.

Les Irlandais avaient perdu 1500 hommes; le désordre régnait dans les deux armées, mais de part et d'autre on gardait bonne contenance, quand Lauzun pressa le roi de gagner le village de Duleck au plus

Champ de bataille de la Boyne. — Obélisque commémoratif.

tôt, s'il ne voulait pas être cerné et fait prisonnier. Jacques, qui n'avait point quitté Donore, ordonna aussitôt la retraite. Sous la conduite de Lauzun et du colonel Sarsfield, elle se fit dans un ordre remarquable. Arrivés dans la plaine, les Irlandais se reformèrent, leur artillerie prit position, l'ennemi repoussé ne put les poursuivre.

Protégé jusqu'à Dublin par le contingent français, Jacques II, au lieu de continuer la campagne avec des troupes encore bien disposées, ne songea plus qu'à fuir. Il rassembla les magistrats qui voulaient mettre le feu à la capitale, et, regrettant le sang versé pour sa querelle, il leur conseilla de se soumettre à Guillaume, puisque la Providence semblait se prononcer contre lui. Il mit de l'amertume à rappeler les événements de la Boyne, rejetant la cause de son échec sur la lâcheté des Irlandais, reproche injuste auquel ses officiers indignés répondirent en racontant ce qui s'était passé, ce que Stuart aurait pu voir si, au lieu de rester simple spectateur d'un combat où se jouait sa couronne, il eût, comme Guillaume, conduit lui-même ses troupes au feu. « Changeons de roi, s'écria Sarsfield, et nous recommencerons. »

Les Irlandais avaient soif de revanche. L'inaction du prince d'Orange leur permit de se rallier.

Le départ précipité et sans dignité de Jacques grandissait leur lutte, amoindrie jusque-là par une question dynastique. Ils allaient défendre maintenant la pure cause de la religion et de la patrie sous les ordres de Talbot de Tyrconnel, Lauzun et Sarsfield, que les hésitations du roi avaient paralysés. Les deux premiers, battant en retraite vers l'Ouest, concentrent leurs forces entre Limerick et Gahvay ; Patrik Sarsfield est chargé de défendre Limerick dont il répare à la hâte les vieilles fortifications.

Guillaume s'approchait avec un puissant matériel de siège. Dans une sortie nocturne des plus hardies, Sarsfield, à la tête de 500 cavaliers, passe le Shannon, lui enlève tout un convoi d'artillerie, massacre son escorte et fait sauter les canons qu'il ne peut emmener.

Mais ce coup d'audace qui émerveilla d'Orange, ne sauvera point Limerick muniede vieux remparts bientôt ébréchés par le canon. L'ennemi donne l'assaut et la lutte, vive et acharnée, se poursuit dans les rues. Les femmes y prennent part ; du haut des toits et des fenêtres, elles accablent les Orangistes de pierres et de débris ; tout un bataillon d'Allemands périt dans la ville et le reste des assaillants est refoulé jusqu'aux fossés extérieurs. Cette défense désespérée, qui dura quatorze

jours, et le manque de munitions déterminèrent Guillaume à lever le siège. Il partit pour l'Angleterre, tandis que Talbot courait en France demander du secours. ]\Ialborough s'était emparé de Cork et de Kinsale, de sorte que l'île se trouva divisée par moitié, l'une aux catholiques, l'autre aux protestants. Tyrconnel ramena de France le lieutenant-général, marquis de Saint-Ruthet deux maréchaux de camp. La paix fut alors offerte aux Irlandais ; Guillaume leur promettait le libre exercice de leur culte, la moitié de leurs églises et de leurs biens confisqués. Ils refusèrent avec hauteur. Jamais ils n'ont admis de transaction avec leurs spoliateurs, ni laissé périmer leurs droits.

Après la chute de Cork, le contingent envoyé par Louis XIV fut rappelé dans sa patrie.Il laissa peu de regrets; l'arrogance des gentilshommes français, leurs plaisanteries sur la misère des Irlandais avaient fini par aigrir les indigènes et engendraient des querelles journalières.

Saint-Ruth, qui avait brillé en Savoie, débarquait à Limerick au moment 011 les Irlandais, victimes de leur indiscipline, perdaient une bataille sur le Shannon. Des bandes de raparées, vagabonds et paysans maraudeurs, armés de demipiques, étaient venus grossir les troupes de Tyrconnel. Ils gênaient les opérations militaires, mais devenaient redoutables quand il fallait harceler l'ennemi.

Saint-Ruth prit le titre de général en chef, au grand mécontentement de Sarsfield ('), et concentra son armée dans Althone. Cette place fut vaillamment défendue. Les Anglais pressés de quitter un pays ravagé à plusieurs lieues à la ronde et de couvrir Dublin, allaient lever le siège quand la présomptueuse négligence de Saint-Ruth, trop confiant dans ses ressources, les laissa trouver un gué à travers la rivière qui bordait les murs. Ils s'y jetèrent avec une audace qui surprit les Irlandais, et arrivèrent sur la brèche, portant leur commandant sur les épaules. L'ennemi occupait déjà la ville que le général français l'ignorait encore. Sarsfield lui reprocha durement son imprévoyance, et Saint-Ruth, transporté de fureur,

I. Jacques II nomma Sarsfield pair du royaume et comte de Lucan.

essaya bravement de ressaisir l'avantage. Il perdit douze cents hommes, mais dut évacuer la ville.

Il y eut un instant de répit sur l'ordre de Guillaume, qui ne s'était pas attendu à tant de résistance; au nom de leur roi, les généraux anglais lancèrent des proclamations promettant le pardon, la liberté de conscience, la restitution des biens et une indemnité à tous les officiers et soldats qui déposeraient les armes dans l'espace de trois semaines. Mais un petit nombre d'Irlandais seulement se soumirent.

Cette lutte, si belle et si légitime du côté des rebelles, marchait fatalement vers un dénouement tragique; les catholiques le pressentaient, néanmoins ils résolurent de tenter un effort désespéré pour affranchir leur patrie,

Saint-Ruth retira les garnisons des villes et concentra son armée près des ruines du château d'Aghrim sur des hauteurs protégées par un marais. Avec une artillerie suffisante sa position eût été inexpugnable. Apprenant la détermination des Irlandais, Ginkle, général en chef des protestants, renforça ses troupes de tous les détachements épars dans les districts et marcha sur Aghrim. L'anniversaire de La Boyne était passé depuis quelques jours et le sort de l'Irlande allait se décider de nouveau. Le 12 juillet, les Anglais virent les ruines mélancoliques du vieux manoir féodal se profiler dans la brume, et Ginkle, envoyant les Danois à l'attaque d'un passage qui menait au camp irlandais, déploya ses régiments en bataille.

Il y avait de part et d'autre vingt à vingt-cinq mille hommes. Saint-Ruth parcourait les rangs, tenant aux soldats le langage d'un chef de croisade, les prêtres faisaient jurer aux hommes de combattre vaillamment et de mourir plutôt que d'abandonner leurs drapeaux. Ce jour-là, il fut impossible à l'ennemi de s'emparer des chemins qui donnaient accès aux positions irlandaises.

Le lendemain, Ginkle parvint à tourner le château d'Aghrim et tomba sur le flanc de Saint-Ruth avec sa cavalerie.tandis que son infanterie passait le marais à la faveur du brouillard. Les Irlandais la laissent approcher, se retirent pour l'attirer sur la pente du terrain, puis tout à coup fondent sur elle de tous

côtés, la refoulent dans les marécages, lui infligent de grandes pertes, et prennent plusieurs officiers de distinction. Le centre de l'armée anglaise est enfoncé et sa gauche, trouvant une résistance non moins opiniâtre sur la chaussée d'Aghrim, se replie. Alors Saint-Ruth, transporté de joie, s'écria en jetant son chapeau en l'air : « Maintenant nous allons aux portes de Dublin ! »

En effet, s'il parvient à arrêter la cavalerie qui déborde sa droite, il est vainqueur. Dans ce but, il fait dresser rapidement une batterie sur le sommet d'une colline, indique aux canonniers le point qu'ils doivent frapper sans relâche, puis, entraînant ses escadrons, il charge la cavalerie anglaise. A ce moment un boulet lui emporte la tête. Du même coup l'armée sembla décapitée. Les officiers, ignorant les intentions de leur chef, suspendent le mouvement d'attaque et font ramener son corps.Quand il fallait agir vite, chacun resta à son poste, attendant des ordres qui n'arrivaient pas. Sarsfield prit le commandement, mais brouillé avec Saint-Ruth depuis Althone, il n'avait point reçu communication de son plan de bataille, et n'eut pas le temps de se rendre compte de la position des troupes engagées. Au milieu de ce trouble, l'Anglais reprenait l'offensive : l'on se battait de toutes parts, mais chez les Irlandais le désordre allait croissant. Par une fatale méprise, on envoya des munitions d'artillerie à l'infanterie qui occupait les ruines d'Aghrim, de sorte qu'elle ne put ni arrêter le passage de la cavalerie ennemie, ni se défendre. Et les dragons de Ginkle, ne trouvant plus d'obstacle, accomplirent leur mouvement tournant. Jusqu'au soir les Irlandais, reculant pied à pied, disputèrent le terrain avec acharnement, puis la déroute commença. Elle fut désastreuse. Durant cette nuit lugubre, un aumônier, l'abbé O'Reilly, eut la présence d'esprit de rassembler les tambours sur une colline, avoisinant le chemin de Limerick et il leur fit battre la charge. Ce stratagème arrêta la poursuite des Anglais et permit aux fuyards de se rassembler. Les Irlandais, soit qu'on ne leur ait pas fait quartier, soit qu'ils aient lutté avec l'énergie du désespoir, avaient perdu 700ohommes, parmi lesquels seulement 400 prisonniers. Depuis ce temps, les ruines d'Aghrim portent le deuil de

l'armée irlandaise ; elles virent la dernière bataille rangée qu'Erin livra à l'Angleterre. A la suite de cette défaite, Galway et Sligoë se rendirent.

Les débris des troupes indigènes poursuivis par Ginkle vinrent se retrancher dans Limerick, où Talbot de Tyrconnell, malade depuis son voyage en France, mourait de chagrin. De nouveau, le général Sarsfield prit le commandement de la place avec M. d'Usson, refusa de traiter avec le vainqueur et recommença son héroïque défense, mais au bout d'un mois de bombardement, n'ayant plus de vivres, il capitula au milieu des décombres fumants.

Cette importante capitulation de Limerick clôt une époque de l'histoire d'Irlande, et fut signée le 3 octobre 1691. Elle était à la fois militaire et civile, honorable pour les vaincus et favorable, en apparence, aux intérêts catholiques.

La capitulation militaire libérait de part et d'autre les prisonniers de guerre et permettait à tous les officiers et soldats qui le voudraient, de quitter le pays avec leurs familles et leurs objets mobiliers. Ginkle s'engageait à fournir les vaisseaux nécessaires à leur transport sur le continent. La capitulation civile assurait aux catholiques, l'entière liberté de leur culte, la possession de leurs biens et héritages et une amnistie générale. Enfin le serment qu'on exigerait d'eux serait simplement un serment de fidélité au roi, sans addition,

Guillaume d'Orange confirma et ratifia ce traité pour lui et pour ses successeurs, et il le fit avec bonheur, en prince ami de la paix et de la justice.

Quelques jours après la fin des négociations, l'arrivée d'une

Pierre du traité de Limerick.

flotte française dans la baie de Dingle ralluma l'espoir et les courages. On pressait Sarsfield de recommencer la guerre ; son honneur et celui de sa nation étant engagés désormais par le traité avec Guillaume, il refusa. Les lieutenants d'Elisabeth et Cromwell n'avaient pas de ces scrupules quand ils massacraient des garnisons qui mettaient bas les armes sur la foi de leur parole. La capitulation de Limcrick elle-même sera bientôt violée, et le piédestal qui en perpétue le souvenir deviendra un monument élevé à la déloyauté de l'Angleterre.

L'exode des Irlandais commence. Ils s'en iront dans ces mêmes contrées évangélisées par leurs ancêtres au V"^ siècle. Le pain de l'exil dans une armée catholique leur sera moins amer qu'au sein de la patrie, et ce pain ils le payeront de leur sang. Vingt mille hommes formèrent en France la fameuse brigade irlandaise, commandée par Mac Carty. Ils s'embarquèrent dans le port de Corck. Une suprême douleur devait raviver les blessures de ces cœurs déchirés. Officiers et soldats montèrent les premiers à bord, puis vint le tour de leurs familles. Conservaient-ils l'espérance de revoir jamais la patrie? Leur verte Erin, terre sanctifiée parle martyre, la laissent-ils en proie aux Saxons, à l'hérétique ? Non, non, sur tous les rivages où l'Anglais descendra, ils combattront pour elle. Son antique symbole, la harpe d'or des bardes et des rois, ils le garderont dans les plis de leur drapeau, et quand au jour marqué par la justice de Dieu, la liberté rayonnera sur « l'émeraude des mers », ils reviendront vers elle après l'avoir pleurée, comme les Hébreux captifs de Babylone, pleurèrent Jérusalem.

Tout à coup on s'aperçut que la place manquait pour recevoir une multitude de femmes et d'enfants qui se pressaient sur le rivage. Ginkle n'avait pas fourni le nombre de vaisseaux suffisants. Il avait espéré qu'une partie de ces soldats s'engageraient au service de Guillaume, et il voulait au moins les retenir par la vue de leurs familles abandonnées. Ce fut une scène effroyable. Au moment oij les derniers navires levaient l'ancre, la foule se précipita vers eux en hurlant de désespoir; des femmes s'accrochant aux cordasses se laissaient traîner

dans la mer ; elles suppliaient en vain les matelots de les recueillir et se noyaient à la vue de leurs maris et de leurs enfan4:s. Une clameur lugubre, déchirante, furieuse s'éleva de

la côte et des cris de rage, un chœur de malédictions lui répondit du pont des vaisseaux. Toute la douleur de l'Irlande, toute la haine de l'Irlande était dans cette lamentation immense. « Les ennemis les plus cruels et les plus endurcis par le fanatisme ne purent l'entendre sans frémir » (').

Plus tard, en face de l'armée anglaise, les officiers irlandais ne trouvèrent qu'un mot pour exciter leurs hommes au combat: « Souvenez-vous du cri des femmes dans le port de Cork ! »

Les chefs de l'Ulster gagnèrent l'Espagne, et la brigade de Mac Carthy eut sa part de la gloire française. Patrik Sarsfield périt à Neervvinde en saluant la défaite des Anglais.

Cl)apitre septième.

^r-vnrvnrv^T'^V''^T-^v^^T^^^

Persécution savante.

Le parti orangiste. — Falsification du traité de Limerick. — La fraude et le parjure. — Déchéance de l'Irlande. — Les lois pénales. — Les catholiques mis au ban de la société. — Un monument d'iniquité. — L'Irlande reste catholique. — Le prétendant en Ecosse. — Lord Chesterfield. — L'Irlande au XVI IP siècle. — Paddy. — Le Laiidlord. — Le fermier anglais et le fermier irlandais. • — Agents et viiddlcmens. — Tenancier at will. — L'éviction. — La terre ou la mort. — Origines des sociétés secrètes en Irlande. — Les Whiteboys et leurs successeurs.

'IRLANDE avait fondé de l'espoir sur le traité

de Limerick. Entre les mains du gouvernement

anglais, il allait devenir un instrument moins

brutal mais plus perfectionné que le terrorisme

de Cromwell, pour anéantir une nation.

Malgré l'amnistie, malgré l'engagement pris de n'inquiéter aucundesadhérentsduprincedéchu, malgré la promesse royale, un million soixante mille acres de terre furent confisqués au détriment de 4000 Irlandais poursuivis comme rebelles, les concessions de terre faites par Guillaume aux catholiques furent annulées et une commission royale parcourut l'Irlande pour expulser les papistes qui avaient repris leurs biens et pour y introduire les protestants. Telle est la première violation du traité de Limerick, imposée au roi par le parlement de Westminster, et légalisée dans un Billde Resumptioii, voté en 1700. Sur le territoire des familles expulsées et ruinées s'abattit un nouveau contingent de plantetws, d'autant plus ardents à faire taire les spoliés qu'ils avaient conscience de la mauvaise action du pouvoir. Autour d'eux se rallièrent les descendants des Cromwellicns, les protestants fanatiques, tous les possesseurs illégitimes devenus féroces par crainte

des réactions. Ils réunirent leurs intérêts, leurs préjugés et leur haine pour étouffer dans la boue ceux qu'ils ne parvenaient pas à noyer dans le sang. Ce parti, datant du règne de Guillaume d'Orange, prit dans la suite le nom d'orangisfe. Il remplit le parlement de Dublin, et c'est à lui que l'Irlande doit cette persécution sans exemple dans l'histoire. Burke parlant des lois dont VOrangisuiesc fit l'exécuteur dit « qu'en fait d'ignoble perfection c'était le plus remarquable monument d'iniquités qui eût été élevé... le plus habilo et le plus puissant instrument d'oppression qui eût jamais été inventé par le génie pervers de l'homme pour ruiner, avilir, dépraver une nation, et corrompre en clic jusqu'aux sources les plus inaltérables de la nature humaine ('). »

Les soldats irlandais restés dans l'île après le départ de leurs camarades, vécurent en bandits, soutenus par la population indigène. Trop peu nombreux pour recommencer l'insurrection, ils étaient chassés à outrance et, aussitôt pris, « pendus à l'arbre le plus proche ». L'Irlande dépourvue d'armée, on pouvait sans crainte déchirer le traité de Limerick jusqu'au bout. Et puis des concessions envers les papistes ne sont-elles pas nulles de plein droit .-' Le parlement de Dublin, assujetti à celui de Londres en vertu- de la loi Poynings, ordonna le désarmement de tous les catholiques, puis il décréta que « les archevêques, évêques, vicaires-généraux, doyens, jésuites, moines, frères et réguliers de condition quelconque quitteraient le royaume sous peine de déportation Q». Guillaume, il faut le reconnaître, voulait exécuter fidèlement les articles d'un traité dont il était l'instigateur. Dès sa descente en Irlande, il avait prescrit d'user de la plus grande modération envers les insurgés. Ce ne fut pas sans une longue résistance qu'il consentit à sacrifier son honneur aux exigences de l'aristocratie protestante, mais il lui devait sa couronne, et déjà elle lui reprochait son indulgence envers les papistes. L'exemple des Stuarts et le sang du Taciturne l'invitaient du reste à céder sans scrupules. Il céda. Ce fut une lâcheté que l'Europe entière lui reprocha.

1. Burke 's Works, Ictter to sir H. Langrishe, t. VI, p. 372.

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