‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 43 sur 90 · Beaumont. L Irlande, 2.^ partie, chap. ir · texte numérisé non relu

Beaumont. L Irlande, 2.^ partie, chap. ir

5. Mgr Perraud cite le fait suivant : « J'ai vu dans le comté de Mayo, de misérables « morceaux de marécage qui n'avaient pas plus de deux acres, affermés à raison de « trois jours de travail par semaine, soit pour l'année en défalquant les dimanches et « certaines fêtes, à peu près 150 jours — et quand on ne mettrait qu'à 6 pences la « moyenne de la journée de travail (et c'est assurément le chiffre le plus bas) on « aurait une rente de 36 à 37 schellings l'acre, tandis que dans les comtés les plus <( fertiles, l'acre de terre de bonne qualité ne s'afferme guère plus d'une livre sterling.» C'est-à-dire 25 fr. au lieu de 37, Études sur l'Irlande, liv. il, chap. m.

pas d'autres rapports. Le temps des chefs de clan est passé sans retour: Ni secours ni pitié à attendre du landlord et de ses agents. Le tenancier est un chiffre, pire que cela, un « Irrois », un papiste. S'il se plaint de l'élévation des rentes, s'il allègue qu'il a amélioré le sol au prix de son travail, le propriétaire, par la voie de ses agents et iniddlevten, n'a qu'une réponse invariabe : « Ton argent ou l'éviction ». En certains cas cela revient à dire : « La bourse ou la vie. »

Quand le landlord visite ses propriétés, ou qu'il y réside, c'est un despote qui ne reconnaît d'autre loi que son bon plaisir. Arthur Young, un des écrivains anglais les plus précieux à consulter pour la situation de l'Irlande au XVIII^ siècle, a étudié ce pays en détail et avec impartialité. Et voici comment il juge le landlord : « Le propriétaire d'un domaine occupé par des tenanciers catholiques, est une espèce de despote. ..Une saurait guère imaginer d'ordre que ses domestiques ou les cultivateurs dans sa dépendance osassent ne pas exécuter. Rien ne le satisfait qu'une soumission sans limites. Il peut, avec la plus parfaite sécurité, punir de la canne ou du fouet toute insulte et tout manque de respect envers sa personne. Le pauvre malheureux qui ferait signe de vouloir se défendre serait sur-le-champ terrassé et broyé de coups. Assommer un homme est chose dont on parle, en Irlande, d'une manière qui confond toutes les idées d'un Anglais... Bien plus, j'ai ouï parler de personnes à qui on a ôté la vie sans avoir à craindre l'examen d'un jury.

Qu'on ne croie pas cependant que de pareils faits sont fréquents ; jadis il est vrai on en voyait tous les jours de

semblables, mais la loi reprend quelque empire Il

n'est pas de voyageur si inditférent qui, passant sur les routes d'Irlande, n'ait vu parfois les valets d'un gentlemen pousser violemment dans le fossé toute une file de charettes appartenant à de pauvres paysans, pour faire place au carosse de leur maître ; peu importe que les voitures versent ou se brisent, le mal est souffert en silence ; si les victimes élevaient la voix pour se plaindre, on leur répondrait par quelques coups de fouet... Si un pauvre s'adressait à un magistrat pour avoir justice contre un gentleman, sa plainte serait re-

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gardée comme une sorte d'outrage envers celui-ci qui serait bien vite mis hors de cause. La vérité est que tout pauvre qui a une querelle avec un riche devrait... Je m'arrête, car j'allais dire une absurdité. Ce pauvre sait trop bien sa condition pour demander justice; il n'y a qu'un seul cas ou il puisse l'obtenir ; c'est quand un riche prend fait et cause pour lui contre un autre riche ; alors son patron le protège comme il défendrait le mouton dont il compte faire son repas ('). »

Cependant les enfants du tenancier ont grandi ; ils se sont mariés. Ecrasés depuis deux générations par les lois pénales, leur seule ressource est l'agriculture; et pour que la terre ne leur échappe pas, à leur tour, ils élèvent des huttes sur le sol concédé à leur père. A chaque génération, nouvelle division du terrain, favorable au propriétaire ; elle augmente les taux des fermages par la compétition. Mais en proportion s'accroît la misère. Partagé en d'innombrables parcelles, un champ de vingt acres ne suffit plus à la nourriture de quarante ménages. Il faut se restreindre, jeûner encore, se rationner à un repas de pommes de terre par jour. Ce peuple hâve et sombre cramponné à la terre, c'est le radeau de la Méduse OLi des hommes demi-nus, affolés par l'instinct de conservation et la fièvre, se disputent la place et les derniers vivres à coups de couteau. Ainsi luttent pour l'existence, ces naufragés delà société. Une concurrence effrénée fait monter à vingt livres des loyers qui en valent quatre.

Quel est le résultat de cette situation anormale ? Des saisies et des ventes, et de six mois en six mois, l'éviction. Le propriétaire ne pouvant s'indemniser avec de pauvres récoltes et un mobilier de gueux, change aussitôt son système d'exploitation. A cette multitude de colons il va substituer quelques grands fermiers, ou créer des pâtures. Cette fois, comme en Ecosse et en Angleterre, il veut bien engager ses capitaux dans la terre d'Irlande. Mais que faire de cette population ? La balayer. C'est l'éviction en masse. Pour la première fois elle a lieu en 1760 Q et les supplications de

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