‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 44 sur 90 · A. Young, Voyage en Irlande, 177^, t. 11, 50 et suiv · texte numérisé non relu

A. Young, Voyage en Irlande, 177^, t. 11, 50 et suiv

2. Le prix exorbitant du beurre détermina les propriétaires à convertir les terres en prairies. Un grand nombre de familles allèrent s'entasser dans les villes, où le gouvernement dut pourvoir à leur nourriture pour les empêcher de mourir de faim.

PERSÉCUTION SAVANTE. l6l

cent familles qu'on vient de chasser par les chemins, se heurtent inutilement à 1 egoïsme protestant de calculateurs sans entrailles.

La faim se dresse alors en souveraine devant le tenancier ; ses enfants, sa femme, ses vieux parents, les verra-t-il s'éteindre les uns après les autres, lentement, les yeux hagards, la peau exsangue collée sur le squelette saillant ? Ils ont pourtant le droit de vivre ! Et avant de trouver une autre ferme, vous forcez ce fils des spoliés à mendier, quand déjà un million de mendiants errent en Irlande. Et s'il ne veut pas mendier, doit-il voler? Justice, justice! crie la conscience de cet homme écrasé sous l'inexorable droit de la propriété. Aucune voix ne lui a répondu quand il implorait la pitié ; aujourd'hui qu'exaspéré par la douleur il s'accroche au sol et refuse de quitter son toit, la justice arrive, mais pour l'en expulser et raser sa maison.

Les institutions imposées à sa patrie, enferment ce malheureux dans un cercle de fer. Pour y échapper, il se jettera dans l'abîme. De là montent vers son cœur les effluves sataniques de la vengeance, éteignant sa résignation de chrétien. Puisqu'au-dessus de lui, autour de lui, ses regards suppliants ne rencontrent qu'ennemis, lords-lieutenants, chanceliers, députés, juges, propriétaires, — guerre aux lois, guerre à ceux qui les font, guerre à ceux qu'elles protègent ! Son bras chargé de chaînes, à défaut d'épée, saisira le poignard !

Dans l'ombre, mille voix frémissantes répètent :

« A la force, opposons la force !

« A nous la terre de nos aïeux, elle seule nous fait vivre, ne nous en séparons plus !

« A mort donc, qui veut nous priver de notre ferme !

« A mort le landlord et ses agents qui nous expulsent !

« A mort, s'ils exigent d'un acre de terre un prix plus élevé que celui que nous aurons fixé !

« A mort le fermier qui prendra la place d'un fermier expulsé ou achètera ses meubles saisis et mis à l'encan !

« Et, parmi nous, à mort les traîtres, les dénonciateurs et ceux qui nous refusent obéissance ! Et si nous ne pouvons atteindre les coupables, frappons-les et dans leurs biens et

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dans leurs proches. A mort leurs parents, leurs frères, leurs femmes, leurs enfants !... » (')

Et dans l'ombre, mille mains se lèvent pour un serment terrible, et on compte les fusils.

Et dans les nuits noires de rhiver,en 1 761, on voit apparaître des bandes mystérieuses d'hommes masqués portant, pour se reconnaître, de larges chemises blanches au-dessus de leurs habits. A minuit, dans quelque établissement anglais, des coups de feu retentissent, des lueurs rouges apparaissent. Et le lendemain, parmi les décombres fumants de sa maison, on trouve le cadavre d'un agent, d'un middleman ou d'un landlord. Les hommes blancs ont disparu dans les ténèbres. Justice est faite, justice criminelle il est vrai, mais suscitée par l'iniquité de ceux qui gouvernent. La lutte entrait dans une nouvelle phase : celle des conspirations.

Ces bandits inconnus recrutent des adhérents, se font livrer les armes, étendent leur action dans plusieurs provinces, et forment bientôt une vaste association unie par les liens d'une obéissance mutuelle (-); ils ont des chefs, un code, des trésoriers et prennent le nom de Wlnte-Boys : les Gars ou les Enfants blancs.

Avant de frapper ceux que leur tribunal occulte mettait en jugement, propriétaires ou cultivateurs, qu'ils fussent catholiques ou protestants, ils les mettaient en demeure d'obéir à leurs prescriptions, sinon ils étaient invités à prendre la mesure de leur cercueil, et pour leur éviter cette peine, on plaçait quelquefois une bière devant leur porte. Il y a de ces imaginations lugubres chez les Celtes du Nord.

La peine de mort punissait irrévocablement les traîtres et les dénonciateurs. Ce pouvoir armé du silence devint formidable. Les Enfants blancs sortent de la nuit, pour arracher de la prison des villes les tenanciers détenus pour dettes. Ils imposent des taxes, fixent le tarif des journées de travail et le taux des fermages, brûlent, assassinent mais ne volent que des armes. D'autres fois ils assouvissent leur vengeance en

1. D'après les secrets et serments des White-Boys. G. Lewis, Jrish distiirhances. V. Beaumont, i, 2<= partie, V^ p.

2. Le White-boy s'engage à faire sous peine de mort tout ce que la société lui commandera. G. Lewis. Irsli disturbances.

torturant leurs victimes. Arraché de son lit par une nuit glacée, l'homme condamné par les Withe-boys est mis à cheval et après une longue course sur la bruyère, enterre debout jusqu'au menton, les oreilles coupées, dans un trou garni d'herbes piquantes.

Quatre ans après, les presbytériens du Nord, écrasés par l'impôt et la dîme, se liguèrent sous le nom de Oakboys, Enfants dît Chêne, et ils fomentèrent une insurrection. Elle fut promptement étouffée, mais \q?, Enfants du Chêne reparurent en 1771 ; cette fois, c'étaient les Enfants on les Cœitrs d'Acier, tous fermiers expulsés du marquis de Donegal. Aucun témoin n'osa ou ne voulut déposer contre eux. De nouveau réduits par les armes, ils obtinrent d'être transportés en Amérique.

A la suite de cette émigration, les propriétaires de l'Ulster appelèrent comme tenanciers, les catholiques du Connaught, moins exigents que les protestants et heureux quelquefois de retrouver une terre cultivée jadis par leurs ancêtres.

Les WJiite-boys cantonnés dans le Sud, se transformèrent en RigJit-boys (Enfants du Droit) vers 1785.

Ils juraient obéissance à un chef inconnu, le capitaine Droit, et, sous peine de mort, exécutaient ses ordres. Leur premier exploit fut d'affamer le clergé protestant. Défense était faite de payer la dîme. « Si vous payez la dîme, commandez votre cercueil », disaient leurs affiches répandues partout. Tantôt ils condamnaient à l'amende, tantôt à la mort. Toute résistance à leurs sinistres décrets entraînait le massacre et l'incendie, et alors on les voyait surgir masqués, en armes et insaisissables, à l'heure traditionnelle de minuit sonnant. La terreur des colons anglais et la complicité des Irlandais les protégeaient suffisamment contre les délateurs et la force armée. Plus le gouvernement multipliait les mesures de rigueur et les exécutions, plus terribles devenaient les représailles. Ce qui fit dire à lord Cheasterfield : « Si les soldats avaient tué autant de propriétaires que de Whiteboys, ils auraient contribué davantage à rétablir le calme.»

Jusqu'à nos jours, ces associations occultes se sont propagées sous divers noms bizarres ou romanesques, mais avec

le même esprit, Ribbomen, Rockistes ('), Molly-Maguire, Trashers (^), Pieds- Noirs, et Pieds- Blancs (3), Sliawnates, Blackhciis, Kirkavallas, Moonlighters (^), s'imposant toutes par l'assassinat ou la destruction des propriétés, — condamnables à cause de cela, et condamnées par l'Église (s).

Cependant, la conscience humaine éprouve je ne sais quel soulagement amer àla vue de cette justice sauvage embusquée dans l'ombre, et se servant de l'arme des brigands contre une législation criminelle.

L'oppression trouvait enfin une limite digne d'elle: la terreur imposée par les opprimés poussés à bout.

Chez tous les peuples généreux, la même iniquité provoquera les mêmes révoltes. Pour de moindres causes, on vit se déchaîner en France au moyen âge, et en Pologne au XVII^ siècle, d'effroyables jacqueries.

Les paysans irlandais seraient en cas de légitime défense, s'ils n'étaient catholiques.

Et les protestants anglais, qui applaudirent aux conspirations mazziniennes du moment où elles tendaient au renversement des trônes légitimes et à la destruction du pouvoir temporel des Papes, sous prétexte de liberté, ont-ils bien le droit d'incriminer absolument les sociétés secrètes d'Irlande? Elles du moins combattaient une vraie tyrannie, la pire de toutes, celle qui empêche l'homme de manger son pain quotidien.

1. Enfants du capitaine Rock ou de lady Clare (nom d'une reine imaginaire).

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