‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 45 sur 90 · Compagnon s dic clair de lune · texte numérisé non relu

Compagnon s dic clair de lune

5. Les W/iiie-boys furent frappés d'excommunication par l'épiscopat irlandais.

■-r^r-T~^ir^^irT-^<r^-r'^'-r'V~r^A

Gljapttrc l)utttème.

Dernière lutte armée.

Union des catholiques et des protestants. — Révolte des colonies d'Amérique. — Naissance de Daniel O'Connell. — Un souffle de liberté.

— Corsaires américains et volontaires irlandais. — Élan «généreux des protestants irlandais. — L'Irlande indépendante. — Composition vicieuse du parlement de Dublin. — La « convention » de Dungannon. — Question de l'émancipation des catholiques. — Alarmes et machiavélisme du gouvernement anglais. — Les volontaires divisés. — Eftets de la révolution française en Irlande. — Érin et la Gaule. — Théobald Wolf-Tone. — Les Irlandais-Unis. — Quatre-vingt-treize. — Désarmement des volontaires. — Abrogation des lois pénales. — l^&sfreeholders.

— Grattan. — Conspiration de Wolf-Tone. — Appel à la France. — Expédition malheureuse du général Hoche. — Atrocités commises par les Anglais. — La calotte de poix. — Héroïsme du clergé. — Trahison.

— Mort de Fitz-Gérald. — Avortement de l'insurrection. — Le père Murphy, chef de bandes. — Prise de Wexford. — Assaut de New-Ross.

— L'insurrection noyée dans le sang. — Héroïque aventure d'un général français. — Fin malheureuse de Wolf-Tone. — Fin de la lutte armée.

ES circonstance.s que le gouvernement ne prévit pas modifièrent en peu de temps sa conduite envers l'île-sœur. Le mécontentement avait gagné les protestants d'Irlande, depuis que le parlement anglais avait fermé leurs manufactures au profit de celles du Yorkshire. Ils subissaient le contre-coup de tant de lois vexatoires et prohibitives, destinées à maintenir l'île dans un état d'infériorité vis-à-vis de l'Angleterre. Pourquoi ne pouvaient-ils jouir, eux fidèles sujets anglais, de tous les droits accordés à leurs concitoyens au delà du canal Saint-Georges } Pourquoi Londres devait-elle accaparer le commerce et l'industrie de l'Irlande? Jusques à quand le parlement de Dublin ne serait-il qu'un instrument entre les

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mains du ministère ? Des pamphlets anonymes écrits dans ce sens par l'ironique Swift et le philosophe Molyneux, furent saisis, et leurs auteurs activement recherchés pour menées séditieuses. Les protestants en vinrent alors à réclamer l'indépendance de l'Irlande. Sur ce terrain, ils se rencontrèrent avec les catholiques. La poursuite du même but fit taire de part et d'autre les animosités. De cette union fortuite naîtra le parti patriotique.

Mais des nouvelles d'une autre gravité parvenaient en Europe ; les colonies du Nouveau-Monde se soulevaient contre la mère-patrie. Au-delà des mers, les troupes britanniques étaient battues, leurs généraux prisonniers dans une guerre d'escarmouches, et la France, avec l'Espagne et la Hollande, entrait en lice en faveur des révoltés.

Le jour même où l'Amérique proclamait son indépendance, le 6 août 1775, un enfant naissait au milieu des montagnes du Munster, à Carhen et on l'inscrivait sous le nom de Daniel O'Connell. Dans le parlement anglais, oi^i les catholiques entreront un jour sur ses pas, par la brèche, retentit alors ce cri sinistre : « L'Amérique a été perdue par les Irlandais ! »

C'en fut assez pour changer la conduite de l'Angleterre envers l'île-sœur. D'elle-même, avec une admirable perspicacité politique dictée par l'égoïsme, elle renversa son œuvre, quitte à la relever plus tard.

Un ordre vint de Londres, enjoignant à la magistrature de ne plus appliquer aucune des lois pénales. Celles qui enlevaient l'autorité au père de famille furent abolies ; enfin un bill assimila les catholiques aux protestants et leur permit d'acquérir des terres.

Déjà les corsaires américains croisaient dans les eaux de l'Irlande. Les côtes étaient à la merci de l'ennemi, Belfast menacé, l'île entière dépourvue de forces militaires, car l'Angleterre avait dû faire appel à toutes ses réserves. En présence du péril d'invasion, le gouvernement permit et encouragea la formation de plusieurs corps de volontaires. lien existait déjà sous le nom de Yeoineii, organisés pour combattre les /F/!//6"-(5'^j^. Ils servirent de noyau à la création d'une armée.

En d'autres temps, le pouvoir eût mis quelque circonspection à réveiller l'esprit belliqueux chez ceux qu'échauffait l'esprit d'indépendance ; mais, comptant sur le fanatisme orangiste des uns et le dévouement à la vieille cause britannique des autres, il leur envoya des armes et des munitions. Dans toute l'Irlande il y eut un mouvement pour s'enrôler. Les haines s'apaisèrent comme par enchantement. Catholiques et ani^licans se firent à l'envi des concessions. \^t parti patriotique offrit aux catholiques d'entrer dans les rangs des volontaires malgré la loi qui défendait sévèrement à tout papiste de posséder une arme. Bientôt se formèrent des régiments recrutés uniquement de catholiques, avec leurs officiers et leurs cadres ; l'on vit les soldats anglicans rendre les honneurs militaires aux aumôniers et aux moines ; et soixante mille hommes levés, équipés et disciplinés sans le secours de l'État se trouvèrent debout sous les ordres de lord Charlemont. Mais les vents du large semblaient leur apporter aussi un écho des plages américaines, hymne lointain de délivrance, chant de victoire de leurs frères transformés en soldats pour se créer sous le ciel une patrie indépendante et libre.

Les officiers des volontaires, choisis parmi les notables, bourgeois ou nobles, se firent l'écho des idées qui avaient cours pour protester contre la subordination du parlement de Dublin à celui de Westminster ; réunis dans l'église protestante de Dungannon au nombre de 800, ils déclarèrent que nulle puissance sur la terre, excepté leur propre roi, leurs pairs et leurs députés, n'avait le droit de faire des lois obligatoires pour le peuple irlandais ; cette prétention, ajoutaient-ils, était celle de la nation entière. En même temps, au nom de la liberté, ils réclamaient la cessation des persécutions contre les catholiques.

Entraîné lui-même par le chaleureux patriotisme et le talent oratoire d'un de ses membres, Henri Grattan, le parlement de Dublin ratifia et proclama ces principes. Grattan était le chef du parti de l'égalité politique et religieuse. — On pourrait l'appeler le précurseur protestant d'O'Connell. Une de ces commotions qui révèlent une force explosible çlectrisait l'Irlande ; il devint dangereux de lui résister.

l68 LA LUTTE DE l'iRLANDE.

Georges III le comprit ou plutôt son ministre Fox le lui fit comprendre ; derrière Grattan, il lui montrait 60,000 fusils, et, plus loin en mer, sous pavillon étoile rayé de rouge des canons prêts à les appuyer au premier appel. L'Angleterre eut la sagesse de céder à temps. En moins de trois mois la question irlandaise fut résolue au parlement anglais, et le

21 juin 1782 l'acte de Poynings, qui assurait « la dépendance del'Hibernieàla couronne de laGrande-Bretagne,futabrogé». L'Irlande avait un parlement indépendant.

Cette grande et soudaine victoire est l'œuvre des protestants. Ils ont acquis des droits depuis lors à la reconnaissance de l'Irlande ; les premiers ils tendirent la main aux catholiques dans un de ces moments d'enthousiasme qui rendent généreux, mais qui passent chez les nations comme chez les individus. Une réaction fatale allait dissiper les beaux rêves d'union, d'égalité religieuse et de liberté.

Les corps de volontaires, sentant leur force, ne voulurent pas en rester là. Après avoir obtenu l'indépendance du parlement irlandais, ils demandèrent sa réforme. Et celle-ci s'imposait.

Basé sur le favoritisme, la corruption et la vénalité, ce parlement, on le savait, n'était qu'une représentation mensongère même pour les protestants. Sur 210 pairs, 40 étaient Anglais sans domicile en Irlande; 64 membres des communes étaient élus par les comtés ; 1 17 cités, villes et bourgs et une université élisaient 236 membres. En créant la plupart de ces bourgs électoraux, les rois n'avaient eu pour but que de constituer des domaines privés au profit d'un grand seigneur ou d'un favori. Le chiffre des électeurs était souvent dérisoire ; le comté de Donegal par exemple comptait cinq bourgs et seulement 3 électeurs ; onze bourgs possédaient 22 députés et pas un électeur. Ces bourgs étant des propriétés seigneuriales, une famille, les Ponsonby,possédaitde cette façon

22 sièges à la chambre des communes, et lord Beresford à peu près autant. Les lords vendaient ces sièges au même titre qu'un produit de leurs terres pour un terme de huit ans — durée d'un mandat parlementaire, — et plus ou moins cher suivant

les circonstances politiques. Grattan avait payé le sien 50,000 fr. (J.

L'aristocratie anglo-saxonne tenait donc le parlement tout entier sous un joug avilissant. Les volontaires résolurent de lui substituer une vraie représentation nationale. Réunis en « Convention » à Dungannon, ils réclamèrent l'extension du suffrage à tous les citoyens et de nouvelles élections. Mais le Parlement de Dublin rejeta leurs propositions. Les lords, presque tous héritiers des domaines confisqués, craignaient des innovations qui eussent amené l'émancipation des catholiques et peut-être une révolution. Conservateurs par i principe, ils tenaient à conserver en paix le bien d'autrui et ; à garder leur prépondérance, et si les volontaires, malgré leurs baïonnettes, eurent la faiblesse de ne pas insister,c'est que la plupart étaient protestants. Ils voulaient bien mettre un ', terme aux souffrances des catholiques, mais ils se divisèrent ; sur la question de leur émancipation,

'. Finalement ils crurent devoir ajouter cette restriction à leurs ' vœux de réformes : « Que les catholiques ne devaient pas jouir de la franchise électorale. »

Ils invoquaient donc une clause des lois pénales,après avoir condamné celles-ci en principe. Cette inconséquence frappa de stérilité leurs efforts. Le parlement ne transigea pas, et les volontaires, c'est-à-dire le nombre et la force au service d'une cause juste,courbèrent la tête devant une assemblée qui ne les représentait plus et méritait d'être balayée. En présence de cette discipline politique le parlement se rassura, et l'Angleterre crut pouvoir exiger l'exécution de la loi qui interdisait aux papistes de posséder des armes. Toutefois les volontaires protestants s'opposèrent avec indignation au désarmement deleurscamarades;et commeles régiments irlandais pouvaient pousser les choses jusqu'à vouloir entrer en ligue avec ceux d'Angleterre, le gouvernement se trouva dans l'embarras. Son machiavélisme habituel lui inspira bien vite de « diviser

I. La charge de vice-roi elle-même était une sinécure et une occasion pour certains grands seigneurs de refaire leur fortune. 11 y a des vice-rois qui n'ont pas paru une seule fois en Irlande. On cite Lord Wharton, qui gagna en deux ans dans cette charge 1,200,000 fr,

pour régner ». Quelques officiers supérieurs se laissèrent acheter ; d'autres, effrayés de la responsabilité qu'ils assumaient, se retirèrent à la suite des membres de l'aristocratie, et l'association patriotique tomba aux mains d'hommes vulgaires, ardents ou fanatiques : sous leur direction, les passions religieuses, amorties, se réveillèrent et l'armée se scinda. Il n'en fallut pas plus pour amener des collisions sanglantes, entre les troupes de cultes différents. L'Angleterre atteignait son but. Des volontaires,réunis aux fermiers protestants de l'Ulster, envahirent avant l'aube les maisons des paysans catholiques, pour se saisir de leurs armes et les expulser de leurs terres. Selon l'usage du pays ils se donnèrent un nom pittoresque, celui d'Enfants du Point du jour ( Peep-of-day-Boys). Les papistes leur opposèrent l'association des Défenseurs (Defenders). La guerre civile éclatait. Au sud, la condition toujours misérable des tenanciers ressuscita les IVhite-boys. Entrant en lutte ouverte, ils pillent Killarney, massacrent les collecteurs de dîmes et chassent du Munster les ministres évangéliques. Il fallut pour les écraser une armée anglaise. Quant aux Defenders ils s'organisèrent sérieusement et livrèrent bataille aux troupes régulières. Les RigJit-Boys du Munster et de l'Ouest s'unirent à eux. Le gouvernement les traita en bandits et la justice dépouilla toute impartialité, pour les frapper. Quand l'un d'eux était traîné devant la cour d'assises, le shérif récusait systématiquement tous les jurés catholiques. Battus en diverses rencontres, les Defenders se transformèrent en associations ténébreuses, provoquées au crime par les violences des protestants.

Dix-sept-cent-quatre-vingt-neuf ! La proclamation des « Droits de l'Homme » produit dans l'esprit des Irlandais une profonde perturbation. Tandis que les presbytériens se déclarent franchement républicains,les catholiques se divisent: les uns, les éblouis, embrassent avec ardeur des principes qui semblent contenir l'arrêt de mort de toute tyrannie et l'émancipation des peuples; les autres, les clairvoyants, y discernent une révolte contre le principe d'autorité : c'est alors qu'un homme, Théobald Wolf-Tone, jeune avocat de Dublin et protestant, conçoit un grandiose mais dangereux projet ; il

va grouper les diverses forces électrisées par l'orage qui gronde en France, « couper la main droite de l'Angleterre » et fonder la république Hibernienne.

Doué de remarquables talents et d'idées généreuses, il combattait dans ses pamphlets le fanatisme presbytérien et devenait secrétaire du comité catholique des Defenders. Sa conviction, son enthousiasme se communiquent à tous les partis ; et de leur union naît la puissante association des Irlandais-Unis. Les volontaires sont reconstitués sous le nom de garde nationale ; chaque étape de la Révolution française, ils la saluent comme un pas vers l'affranchissement de l'Irlande. On fête les victoires de la République par des meetings, des adresses envoyées aux frères de la Gaule, des illuminations et des banquets patriotiques où les protestants fraternisent avec les catholiques; les idées nouvelles, revêtues de leur phraséologie sonore, traversent le détroit et se mêlent bizarrement au vieux langage celtique ; on couronne la harpe d'Erin d'un bonnet phrygien, et, sur l'air de la marseillaise, on appelle les enfants de l'Hibernie aux armes contre le tyran hérétique. Les prêtres entrèrent résolument dans ce mouvement ; un mandement de l'archevêque de Dublin invoquait l'exemple des républiques italiennes du moyen âge pour démontrer que les catholiques étaient les créateurs de la démocratie moderne. Et quel peuple, en effet, avait de tels motifs de haïr ses rois ? Depuis le fatal et piètre Dermod Mac Murrough jusqu'aux Plantagenets, depuis les Stuarts jusqu'aux Hanovre ne leur devait-il pas l'invasion, la confiscation, la persécution ? Quand se forma la coalition contre la France, les Irlandais y répondirent par des votes de secours aux armées de la République.

L'Angleterre s'émut. Encore une fois, l'habileté de ses hommes d'état lui indiqua de jeter de l'or et des honneurs au parlement de Dublin qui aurait pu se laisser entraîner, et des concessions aux catholiques.

Ces concessions, quoique tardives, incomplètes, dictées par l'égoïsme, furent larges. Dès le 14 juin 1792, les catholiques purent entrer au barreau, dans la magistrature, et faire partie des corporations (municipalités) ; les grades de l'armée jusqu'à celui de colonel s'ouvrirent devant eux, on leur permit les mariages mixtes.

Mais pour ébranler la ligue des Irlandais-Unis il y eut mieux que ces mesures d'apaisement; on apprit les massacres de Septembre et l'apparition de la guillotine à Paris. Les partisans du principe que « la fin justifie les moyens » se troublèrent. C'était donc là le règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité? Il se rapprochait singulièrement du régime Cromwellien.

Au bout de la voie que frayait Wolf-Tone, le clergé entrevit des abîmes : aussitôt il se sépara en masse des réformateurs. Les timides et les hommes éclairés quittèrent l'association à la suite de Burke et de Grattau. Wolf-Tone lui-même hésita. L'année 1793 s'ouvrait, marquant l'histoire de sa date lugubre.

Quatre-vingt-treize ! Voix du canon aux frontières, en Vendée, à Lyon ; voix des tambours battant la générale ; voix des clochers hurlant le tocsin.

Quatre-vingt-treize ! le couteau nivelant les classes de la société, le sang humain coulant en ruisseaux dans toutes les grandes villes, la terreur écrasant les âmes ; l'impiété, la débauche et la fureur menant une ronde macabre sur les ruines des autels et du trône.

Le jour où Louis XVI entendait un prêtre Irlandais lui crier au pied de l'échafaud : « Fils de saint Louis, montez au ciel ! » un autre Irlandais, un jeune homme, s'embarquait à Calais en foulant avec indignation la cocarde tricolore que ses concitoyens acclamaient. C'était Daniel O'Connell, étudiant au collège de Douai. Il avait vu de près ce bonnet rouge dont Wolf-Tone voulait affubler le front auréolé de la catholique Érin. En ce prêtre inspiré, en ce jeune étudiant vivait l'esprit de l'Irlande. Dès ce moment O'Connell concevait une profonde horreur pour les principes révolutionnaires. Dieu le

i voulut ainsi. Au futur libérateur d'une nation chrétienne il

j fallait cette force que donne la claire vue de la vérité, et la sagesse qui détourne des écarts un peuple passionné.

L'Angleterre saisit avec empressement l'occasion du déchaînement révolutionnaire en France pour désarmer et dissoudre tous les corps de volontaires. Elle le put cette fois i sans grande opposition. Les assemblées de « citoyens », les • clubs, les manifestations patriotiques, tout ce qui se ressentait

de la contagion républicaine d'Outre-Manche fut sévèrement interdit. Les démocrates catholiques, effrayés des conséquences de leurs propres principes, ne firent aucune résistance ; seuls, les presbytériens de l'Ulster durent être réduits par la force.

A la veille d'une guerre longue et terrible avec la Répu- 'blique française, l'Angleterre continuait aussi à desserrer les liens de l'Irlande. Ainsi les tenanciers catholiques à bail viager ('), dont la tenure valait au moins 40 shellings par an, eurent le droit de voter pour les membres du parlement et aussi pour ceux des corporations.

Disons un mot de ce droit électoral :

« Jusque-là les protestants seuls étaient investis du droit de vote, à condition, comme en Angleterre, de posséder un freeJiold à!wx\ revenu net d'au moins 40 shellings (50 frs. par an). On comptait dans toute l'Irlande environ 50.000 électeurs pour les comtés, avec 64 députés et 20.000 pour les bourgs, avec 236 représentants. » Par l'acte de 1793 l'électorat dans les comtés se trouva triplé. « Les grands propriétaires fonciers, désireux d'augmenter leur clientèle et persuadés que leurs tenanciers catholiques obéiraient toujours fidèlement à leur mot d'ordre, multiplièrent presque indéfiniment les freeholds. La majorité dans les comtés passa incontestablement aux catholiques, et cela à une époque où ils ne possédaient pas un cinquantième de la propriété foncière ni un vingtième de la propriété mobilière en Irlande. Dans ceux des bourgs où l'élément populaire jouait un certain rôle une transformation analogue eut lieu (-).»

A Grattan est due l'initiative de cette réforme. Elle était grosse de conséquences. Ainsi les catholiques demeuraient inéligibles, mais ils possédaient l'immense majorité des suffrages. Il y eut des protestants à s'en inquiéter. Qu'arriverait-il si jamais cet instrument, qui augmentait la puissance politique des landlords, allait se mettre à raisonner? Les prêtres n'auraient-ils pas sous la main quelque jour un formidable

1. Cette tenure appelée freelwld, d'origine anglo-normande, équivalait à un droit de propriété, reconnu par la législation anglaise.

2. Francis de Pressensé. L' Irlande et l'Angleterre depuis V acte d' Union jusqu à nos jours, p. 13.

levier capable de faire sauter les privilégies de l'anglicanisme ? Une vague inquiétude, un pressentiment néfaste agita dès lors les protestants d'Irlande ; ils sentirent le besoin de s'unir plus étroitement à l'Angleterre. O'Connell, jeune et inconnu, venait de débarquer dans sa patrie.

On concédait encore aux catholiques le droit de faire partie des jurys, d'entrer à l'université de Dublin, d'élever des collèges, d'instruire enfin leurs enfants oij et comment ils le voudraient. Ces lois de « soulagement » (Relieff bill) datent des années 1793 et 1795. Seulement pour remplir les emplois civils et militaires il fallait signer un serment dans lequel étaient niés le pouvoir temporel et l'infaillibilité du Pape.

On permettait aux catholiques de vivre, mais de leur émancipation il n'était pas question. Pitt avait déclaré que « le gouvernement n'avait jamais songé à cette mesure, dont les conséquences ne pouvaient être examinées sans horreur et sans tristesse y>.

Alarmés du progrès qu'avait fait l'association deVVolf-Tone, les Peep-of-Day-boys se formèrent en loges orangistes avec le but d'unir tous les protestants d'Irlande contre le papisme et de combattre les modérés de leur propre parti. Cette maçonnerie bigote étendit ses ramifications dans toutes les provinces et ne recula devant aucun moyen d'attaque. Elle suscita de véritables bandes de brigands, qui se donnèrent libre carrière après avoir défait les defenders au combat de Diamond. Prenant pour devise le mot d'ordre cromvvellien : « En enfer ou en Connaught ! » elles accordaient un délai aux familles catholiques pour évacuer les campagnes de l'Ulster. Ce délai écoulé, malheur à ceux que les orangistes retrouvaient dans leurs fermes. A coups de fusil et de sabre ils étaient alors chassés de leurs maisons incendiées. En une seule année, 7000 « foyers » catholiques disparurent de cette façon du comté d'Armagh.

Le gouvernement encourageait sous main cette extermination si conforme à ses traditions politiques ; il laissait se répandre le bruit que les Irlandais-Unis pactisaient avec les jacobins français. On verrait, disait-on, la terreur régner en

Irlande si les partisans de Wolf-Tone s'emparaient du pouvoir. Les papistes attendaient cette occasion de prendre leur revanche. Aussi les généraux et les magistrats, au lieu de sévir contre' les bandits orangistes qui volent, brûlent et massacrent comme aux beaux jours de Raleigh, j arrêtent-ils ceux qui se défendent. Tout pouvoir leur est I laissé de violer le domicile des Irlandais-Unis ; ils saisissent leurs armes, les empêchent de sortir la nuit, interdisent leurs meetings, suppriment leurs journaux et, d'avance, le gouvernement déclare absoudre tout officier ou fonctionnaire dépassant les limites de ses pouvoirs « dans l'intérêt de la paix publique ». Cette répression, en raison de sa violence, devait enfanter une réaction.

Aux orangistes fanatiques qui redemandaient le retour des lois pénales, les protestants modérés continuèrent à 1 opposer leur union avec les catholiques ; l'association ; des Irlandais-Unis dépouillée de tout moyen public d'action, i se fortifia au lieu de s'éteindre et devint secrète. Ainsi repliée sur elle-même dans l'ombre des conspirations, elle prit du ressort. Parmi les cinq membres de son comité dirigeant, ; appelé « Directoire exécutif », siégeaient à côté de Wolf-Tone, I le dernier descendant des rois suprêmes d'Hibernie, Arthur ! O'Connor, et lord Fitz-Gérald issu de la race des premiers ! conquérants, alliés aux indigènes. Ces noms étaient un dra- \ peau ; ils proclamaient que l'Irlande ne laissait point périmer [ ses droits, et que les vaincus depuis sept siècles restaient j insoumis. Le but que poursuivait ce comité était le soulèvement général de l'Irlande avec le secours de l'étranger. Jusque dans les villages les plus reculés, la ligue recruta des afifidés ; ils se liaient par une serment d'obéissance à des chefs qui leur étaient inconnus ; dans ce mystère une armée s'organisa avec ses régiments et ses cadres. Fitz-Gérald, qui avait servi avec honneur dans la guerre d'Amérique, en prit le commandement. En même temps, le comité négociait activement avec la France ; il n'osait et ne pouvait efficacement agir Isans l'appui de son alliée naturelle, devenue redoutable aux (puissances européennes. Wolf-Tone ne demandait que dix \nille hommes à la France pour insurger sa patrie.

Le projet de descendre en Irlande souriait au général Hoche. Depuis le drame de Quiberon, il pressait le Directoire de reporter chez les Anglais le fléau de la guerre civile qu'ils essayaient d'éterniser en France. On vit donc la République équiper une flotte pour défendre en Irlande la même cause qu'elle écrasait impitoyablement en Belgique ('). Les élans généreux et le système d'oppression sont tous deux de politique française.

Par les brumes de décembre en 1798, Hoche partit avec 15000 hommes, un train de siège et des cargaisons de fusils. Wolf-Tone, devenu son ami et élevé au grade d'adjudant général au service de France, l'accompagnait.

A ce moment les chances semblaient tourner en faveur de la malheureuse Erin : à peine quelques troupes anglaises disséminées sur son territoire,et,là-bas,accourantà son secours, ces régiments aguerris, vainqueurs de l'Europe coalisée, autour desquels 200,000 rebelles pouvaient se rallier; à la tête de cette armée, l'une des gloires militaires de la République française. I

Il est probable que si Hoche eût débarqué, la victoire était à lui. Et alors quelles auraient été les destinées de l'Irlande?

Devenue république sous le protectorat de son alliée, et plus tard royaume inféodé à l'empire, elle tombait aux mains de Napoléon comme la garde d'une épée dirigée sur le cœur de l'Angleterre. L'invasion projetée au camp de Boulogne se préparait en Irlande et s'accomplissait, abattant la puissance britannique jusqu'en 181 5; même alors, eût-elle retrouvé intactes ses colonies dégarnies de troupes appelées en toute hâte au secours de la Métropole? D'un autre côté le génie de Bonaparte profitait des baies incomparables du littoral irlandais pour y créer des ports au détriment de Londres. Mais cette prospérité n'eût été que temporaire et même fatale à l'Irlande. A moins de réduire la Grande-Bretagne au rang de sujette, de placer Londres à Dublin, l'île-sœur ne pourra se passer des marchés de l'Angleterre. Sa position géographique ne lui laisse pas d'autres débouchés. Il est à présumer que le gouvernement anglais le lui eût fait comprendre durement, après Waterloo, si jamais le rêve de Wolf-Tone s'était réalisé. Unie

Dans l'insurrection appelée guerre des paysatis, en 1798.

à la France, l'Irlande ne serait donc qu'une machine de guerre, un fort avancé pour battre en brèche une nation à laquelle la nature et ses propres intérêts l'ont liée pour toujours.

Il semble aussi que Dieu ne condamne point la chrétienne et puissante race anglo-saxonne au châtiment des nations, la conquête. Peut-être encore voulut-il préserver l'Irlande du prosélytisme révolutionnaire, plus redoutable à sa foi que la persécution orangiste.

Une tempête violente assaillit la flotte républicaine dans la baie de Bantry, et elle eut le sort de V invincible armada. Hoche lutta contre les éléments pour s'approcher du rivage et ne donna le signal de la retraite qu'après avoir vu disperser tous ses vaisseaux. Désemparés, traqués par les croiseurs anglais, ils errèrent pendant plusieurs jours sur l'Océan et rentrèrent à Brest.

En Irlande, les troupes arrivaient, et avec elles, Vinsurrection act, l'état de siège, le régime de la terreur. Les régiments de la Yeornamy, milice orangiste, parcouraient le pays, pillant et sabrant les catholiques inofîfensifs, recherchant avec fureur les armes cachées, faisant payer cher les alarmes de l'Angleterre, Des villages étaient mis en demeure de livrer une certaine quantité de fusils dans un temps donné ; s'ils ne s'exécutaient pas, on passait par les armes quelques habitants pris au hasard, et le feu était mis aux maisons.

Ces moyens de répression n'ont rien de nouveau, et ne sont pas un monopole des Anglais. Mais voici qui leur donne une note spéciale : On employa la torture de préférence au fusil ; pendre et dépendre plusieurs fois sans aller jusqu'à la mort, saupoudrer de poivre et de sel les chairs mises à nu par le fouet ; même une façon de scalper, inconnue aux Peaux- Rouges, fut inventée par \qs gentlemen de la Yeomanry : on coiffait la victime d'un chapeau rempli de poix, puis on le lui arrachait de la tête avec la peau du crâne C').

I. Dans son voyage en Irlande, M. de Mandat Grancey a pu voir à Dublin une vieille dame qui avait vu les Yeomen de lord X appliquer « la calotte de poix » à un prêtre, son oncle, qu'ils venaient d'arrêter au chevet de sa mère mourante. L'auteur dit qu'il aime autant ne pas dire le nom de lord X... qui est bien connu à Paris. Chez Faddy, p. 189, 190.

Et cet abominable déchaînement de la férocité humaine était encouragé par le gouvernement, dans un but plus abominable encore, celui de pousser les Irlandais à la révolte en les exaspérant. « Il faut que la rébellion cachée devienne « ouverte, afin que le gouvernement puisse la voir et « l'écraser », disait cyniquement lord Beresford en plein parlement. De tels moyens sont infaillibles lorsqu'on ose s'en servir.

Des représailles isolées, des meurtres de magistrats, annonçaient l'imminente explosion du volcan populaire. Cependant les chefs des Irlandais-Unis tâchaient de contenir leurs hommes jusqu'à l'arrivée d'une seconde expédition française. Wolf-Tone, infatigable, suppliait tour à tour la France, l'Espagne, la Hollande de secourir sa patrie. La République Batave répondit à son appel et le chef irlandais prit place sur sa flotte portant 15,000 hommes et 80 canons, mais les vents contraires l'empêchèrent durant deux mois de mettre à la voile, et lorsque Wolf-Tone, découragé, alla rejoindre l'armée française de Sambre-et-Meuse, ce fut pour assister à la mort du général Hoche. De retour à Paris il apprit le départ de la flotte hollandaise mais aussi quelques jours plus tard sa défaite après une lutte opiniâtre, en vue de Camperdown. Les alliés de sa malheureuse patrie n'avaient d'autre destinée que d'ajouter à la gloire des amiraux anglais.

En Irlande la répression continue terrible et sanglante. Deux commandants militaires refusent de se prêter à l'odieuse politique du gouvernement ; ils lui reprochent d'exciter l'insurrection au lieu de la prévenir, et l'un deux, le général Abercromby, donne sa démission en déclarant que les soldats royaux s'étaient conduits en Kalmoucks. Le général Lake le remplace ; on lui adjoint lord Castlereagh comme secrétaire d'Irlande. Ces hommes se valent; sans pitié, sans scrupule, sans justice, ils seront les dignes instruments du pouvoir. Cent trente mille soldats sont à leur disposition, avec la yeonianry et deux régiments de mercenaires hessois. Les temps d'Elisabeth vont revenir.

Le 30 mars 1798 la loi martiale est proclamée, carte blanche laissée aux officiers et aux magistrats ; « il faut que la rébellion

l8o LA LUTTE DE l'iRLANDE.

éclate prématurément (') »: tel est toujours le mot d'ordre, et pour y aider, une soldatesque, ivre d'excès, est logée chez l'habitant.

Dans les provinces du Nord et de l'Est, les paysans chez qui l'on trouve une arme, voient brûler leur ferme et sont fouettés. Aux environs de Wexford, le régiment de milice Cork-Nord, commandé par lord Knigsborough, imagine un nouveau genre de torture ; il consiste à enduire de poudre humide la tête du patient, puis d'y mettre le feu. — Un sergent que ses cametrades appelaient « Tom-le-Diable » était l'inventeur de ce supplice, ets'amusait à couper aux prisonniers des bouts d'oreilles. A Ballagh-Keen, des cavaliers du corps Enniscorthyarrachent un malheureuxde samaison, l'attachent à un arbre couvert d'épines et le fouettent en versant sur son corps de l'eau froide. Et partout continuait la chasse aux prêtres « plus amusante que celle du renard », disait publiquement un chef des yeoniefi ; c'est pour eux particulièrement qu'était inventée « la calotte de poix ». Et cet admirable clergé restait digne du martyre. Les jeunes gens sortis des séminaires du continent venaient prendre la place de ceux que moissonnait la persécution. A leur tour ils allaient vivre dans des tanières, partager le pain du pauvre et risquer leur vie à toute heure.

Comme l'insurrection dirigée par des chefs habiles aurait encore pu réussir, l'Angleterre fit un appel puissant à la trahison. Dans cette Irlande toujours victime de haines privées, de divisions intestines et de l'inconstance de son peuple, elle espérait bien découvrir un délateur. Il se trouva un nommé Reynold, marchand catholique de Dublin, pour dénoncer le comité des Irlandais-Unis. Treize de ses membres sont arrêtés pendant qu'ils délibéraient. Fitz Gerald parvient à s'échapper, mais quelques jours après, sa retraite est découverte, il tombe en se défendant au moyen d'un poignard et d'un pistolet, et meurt en prison.

Retenir plus longtemps l'explosion des vengeances devenait impossible. Ceux qui avaient pris hâtivement la place du comité, comptant sur un dépôt d'armes et de munition-s qu'ils

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