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I. Paroles de lord Castlereagh

DERNIÈRE LUTTE ARMÉE. l8l

tenaient cachés, fixent alors le soulèvement au 23 mai. Par un coup de main on devait s'emparer du camp de Longhlintone, d'un parc d'artillerie et du château de Dublin. En cas de succès, les conjurés empêchaient les malles-postes de partir, et les provinces, ne les voyant pas arriver le lendemain à l'heure habituelle, apprenaient par ce signal la prise de la capitale et se levaient en masse. En une nuit, les gouttières arrachées des maisons furent converties en balles et les bois de frênes fournirent des manches de pique. Ce plan, conçu avec précipitation alors que le parti se trouvait décapité, ne put rester secret. Un capitaine anglais lié avec des membres du comité, joua le rôle de faux frère. Et puis on se douta du mouvement insurrectionnel en voyant le grand nombre d'Irlandais qui se rendaient à confesse. Le gouvernement prit ses mesures ; quand trois à quatre mille patriotes se portèrent inopinément sur Dublin, ils rencontrèrent une vigoureuse résistance et ne purent pénétrer dans la ville. Quelques malles-postes arrêtées en chemin n'arrivèrent point à destination, de sorte que des cantons éloignés prirent les armes, massacrèrent des postes isolés, mais faute d'ensemble et de direction, échouèrent dans leurs attaques contre les garnisons. L'insurrection avortait dès le début, et les troupes anglaises opéraient leur concentration sur les points menacés.

Une rencontre sérieuse eut lieu sur la colline de Tara ; c'est là qu'autrefois les rois, les chefs, et les bréhons édictaient des lois pour la verte Erin libre et indépendante; c'est là que saint Patrick vint apporter la vraie foi à ceux de sa race. Un souvenir de deuil allait s'ajouter à ces souvenirs glorieux; sans chefs et sans discipline, les Irlandais se battirent avec bravoure, mais les Anglais furent vitorieux.

Dès le lendemain ils redoublèrent de rigueur. On vit un capitaine de \ai yeonianry, signalé pour ses exploits de cruauté, rentrer dans la ville de Gorey avec un doigt coupé fixé sur la pointe de son épée et s'en servir le soir pour remuer un punch. A Carnew étaient enfermés un grand nombre de gens simplement suspects d'avoir recelé des armes. Les yeovien de Cork et d'Antrim les arrachèrent de leur prison et les fusillèrent. Au bout de deux semaines, le désespoir ralluma la révolte dans

le comté de Wexford. Sur les instances de leurs prêtres et pour échapper au carnage, les habitants de deux paroisses rurales, Monageer et Boolevogne, avaient livré leurs armes 2i.\xyiyeomeii de lord Mountnorres.

Ceux-ci en profitèrent pour incendier sans péril les chaumières des paysans. Plusieurs personnes périrent dans le feu, et la population se sauva dans les bois. Alors un vicaire, appelé John Murphy, qui venait de faire de brillantes études à l'Université de Séville, déclara à ses paroissiens qu'il valait mieux mourir en combattant que d'être égorgé sans défense. Le soir venu, Murphy fait barricader le chemin par où les soldats orangistes devaient rentrer à Camolen ; il embusque ses gars armés de fourches, et au moment où les cavaliers de la Yeomanry sont arrêtés devant l'obstacle qui fermait la route, les paysans fondent sur eux et les tuent jusqu'au dernier y compris le commandant. Ce coup fait, Murphy marche sur Camolen, s'en empare, y trouve des armes et des munitions. Le lendemain des milliers de volontaires courent le rejoindre et le proclament leur chef. Aussitôt un camp est formé, et on attend de pied ferme un bataillon de Cork renforcé de plusieurs escadrons de cavalerie. Obligé de livrer bataille, le vicaire prend position sur la colline d'Oulard et dirige ses gens de telle façon que l'infanterie anglaise est presque entièrement détruite ; la cavalerie repoussée, opère sa retraite en brûlant les fermes et en massacrant les gens inoffensifs qu'elle rencontrait. Cette fois, 7,000 hommes se rangent autour de Murphy, qui se sent décidément des aptitudes militaires : Ferns et Enniscorthy tombent en son pouvoir, il bat l'avant-garde du général Faweet, repousse la sortie des Anglais assiégés dans Wexford, force la ville à capituler et y établit un gouvernement provisoire. Tout le comté se lève. Un régiment orangiste est surpris, taillé en pièces et son colonel tué à Tubbercernig : deux généraux envoyés contre les rebelles sont obligés de se replier ; sur les murs de Wexford flotte le drapeau vert annonçant à l'Irlande que l'insurrection possède un centre et un quartier général. Le père Murphy cède alors le commandement en chef à sir Harvey, protestant libéral. S'il eût été possible aux autres provinces

de suivre ce mouvement, la position des Anglais devenait critique, mais localisée dans un coin du pays, composée de 20,000 hommes dont un quart seulement avait des fusils, et toute spontanée (') — cette insurrection ne pouvait durer. Elle atteignit son apogée à l'attaque de New-Ross, où durant dix heures, des bandes indisciplinées essayèrent d'emporter la ville, se ruant sur l'artillerie, refoulées avec perte, revenant à l'assaut; il se produisit là un acte d'héroïque bravoure ; une pièce de gros calibre foudroyait les Irlandais de sa mitraille. Tout à coup un insurgé s'élance, arrive sur le canon, plonge son bras dans la gueule fumante et se retournant vers ses camarades : « Arrivez, les gars I leur crie-t-il, je lui ferme la bouche ! »

La pièce fut prise et reprise, mais les assaillants, repoussés, abandonnèrent le terrain en y laissant plusieurs milliers des leurs. Ils accusèrent Harvey d'avoir été cause de leur défaite, refusèrent de lui obéir et mirent de nouveau à leur tête, un prêtre, le père Roche. En maint endroit, d'autres ecclésiastiques se trouvèrent, par la force des circonstances, transformés en chefs d'insurrection ; quelques-uns périrent dans les combats, il y en eut de pris et d'exécutés, tous payèrent de leur personne dans cette noble tentative en faveur de leur patrie. Le 23 juin, le général Moore entrait à Wexford après un combat désespéré, où les insurgés manquèrent de poudre. Pendant cette lutte, un patron de navire s'installa en juge sur un pont et pour venger la mort d'un de ses parents, prêtre catholique, il fit noyer une soixantaine de prisonniers anglicans ; la courageuse intervention d'un religieux put seule mettre fin à cette barbare exécution. Il est peu de ministres protestants qui se soient opposés au massacre des papistes, et cette occasion de montrer leurs sentiments évangéliques ne manqua certes pas en Irlande. En somme, les représailles furent étonnamment rares chez les catholiques, bien qu'ils n'eussent rien à espérer de la clémence des Anglais : « Nous nous battons la corde au cou », disaient les chefs de l'insur-

I. Les Irlandais-Unis avaient peu d'influence dans les comtés du Sud. Le P. Murphy et la plupart des autres ecclésiastiques recommandaient à leurs paroissiens de ne pas s'affilier à cette société.

rection. Un agent du gouvernement, Richard Musgrave, rend justice à leurs nobles sentiments.

Les débris des troupes rebelles gagnèrent les montagnes. John Murphy, après avoir tenu la campagne quelque temps dans le comté de la Reine, vit ses hommes dispersés et luimême, traqué comme une bête fauve, finit par tomber aux mains de l'ennemi. Conduit au général Duff, il fut cruellement flagellé, puis pendu. On planta sa tête sur la pointe d'une pique, au milieu du marché de Tullow.

Quelques bandes d'insurgés du Nord vinrent renforcer celles du Sud et ensemble elles battirent l'ennemi à Ballyelis. Les Irlandais eurent en cette journée la consolation d'exterminer tout un régiment de cavalerie galloise spécialement exécré pour ses cruautés. Cependant le manque d'artillerie et un armement défectueux ne leur permirent plus d'engager une action en rase campagne ; ils finirent par être dispersés de tous côtés.

L'Angleterre triomphait, et l'insurrection s'éteignit dans le sang. Par toute l'Irlande, les cours martiales se dressèrent comme autant de gibets. Il y eut même un tel courant d'opinions contre la cruauté du général Lake, surnommé depuis « le boucher des Irlandais », que le gouvernement se crut obligé de le remplacer. Son successeur, de concert avec le vice-roi, lord Cornwallis, usa de modération envers les rebelles et de sévérité contre l'indiscipline où les troupes étaient tombées. Une amnistie fut accordéeàceux qui déposeraient les armes, à l'exception des officiers des Irlandais-Unis. Arthur O'Connor et ses compagnons, enfermés à Dublin, obtinrent la vie sauve à condition de livrer leurs plans de conspiration avec l'histoire de l'association fondée par Wolf-Tone.Ils s'exécutèrent, subirent un emprisonnement de quelques années, puis ils furent exilés.

Depuis un mois, il n'était plus question d'insurgés quand \ on apprit que les Français venaient de débarquer à l'extrême pointe du Connaught. Le Directoire de Paris préparait, il est vrai, une seconde expédition en Irlande, mais les navires qui devaient en faire partie se trouvaient à l'ancre dans le port de Brest. Qu'était-ce donc que cette invasion française .'' Une

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héroïque aventure, tentée par le général Humbert et 1500 hommes, tous vieux soldats des armées du Rhin et d'Italie. Sans être investi d'aucun ordre, à l'insu de son gouvernement, cet officier-paladin venait de la Rochelle avec des canons et un plein chargement de fusils. Il croyait que la vue des uniformes bleus et blancs allait galvaniser l'Irlande. Maître de Killala, petite ville du littoral, Humbert arbore le drapeau vert et lance des proclamations. Peu de monde accourut à son appel. Il était trop tard. L'enthousiasme qui porte les hommes à jeter leur vie dans l'enjeu des batailles venait de s'éteindre avec l'espoir du succès et l'horreur de la répression ; il faisait place à cet inévitable instinct de conservation qui succède aux défaites. Le général s'aperçut aussi qu'il avait pris terre dans un comté protestant, défavorable à la cause des Irlandais-Unis. Il résolut alors de gagner le Sud, où des insurgés continuaient à errer dans la montagne. Mais avant qu'il eut atteint Castlebar, le général Lake lui barra le chemin avec 4000 hommes et dix pièces de canon. Humbert lui opposa la tactique des « enfants de la patrie », devenue légendaire. Une fois le feu engagé sur toute la ligne, il ordonne une charge générale à la baïonnette, tue 800 hommes aux Anglais, les met en fuite et s'empare de leur artillerie. Cet éclatant fait d'armes souleva les paysans d'alentour mais ne parvint pas à rallumer l'insurrection. On eût dit que l'Irlande épuisée n'avait plus de sang à donner. Durant un mois, Humbert traversant toute l'île, dérobe sa marche aux forces envoyées contre lui; enfin le 27 septembre à Ballynamuch il rencontra 20,000 Anglais commandés par le vice-roi.

Toute lutte devenait impossible avec un effectif réduit à 840 Français, accompagnés de quelques bandes d'insurgés. Humbert capitula avec les honneurs de la guerre, mais il ne put rien obtenir pour ses auxiliaires irlandais ; ces malheureux voués à la mort, se replièrent sur Killala qu'ils défendirent ; la place emportée, ceux qui ne purent s'échapper à temps périrent sous les balles ou par la corde.

Les journaux de la cour osèrent parler de « la victoire de Ballynamuch », tandis qu'une caricature anglaise lui donnait sa note vraie ; elle représentait des forces considérables d'ar-

tîllerîe, de cavalerie et d'infanterie courant après un petit fantôme habillé en soldat français.

En apprenant les premiers avantages du général Humbert, le Directoire s'était empressé d'envoyer une escadre à son secours, intervention tardive et malheureuse qui devait coûter la vie à Wolf-Tone. La division navale côtoyait l'Ulster quand elle fut atteinte et dispersée par une flotte anglaise après une action de six heures ; le vaisseau amiral où se tenait Wolf-Tone soutint le feu de cinq frégates et n'amena son pavillon qu'au moment de sombrer. D'abord, le fondateur des Irlandais-Unis fut traité en adjudant-général prisonnier de guerre et invité avec les officiers français à la table de l'amiral anglais. Il y rencontra un de ces anciens condisciples d'école qui lui demanda ironiquement des nouvelles de sa femme et de ses enfants qu'il laissait à Paris. Tone se sentit reconnu ; c'était son arrêt de mort. On l'arrêta. Alors il arracha ses vêtements, ne voulant pas, disait-il, déshonorer par le contact des chaînes, l'uniforme d'une libre nation qu'il avait servie. Transféré à Dublin, il fut traduit devant le Conseil de guerre et condamné au gibet. Et comme on lui refusait la faveur d'être fusillé, il eut la faiblesse de se couper la gorge. Son agonie dura sept jours et aucun ami n'obtint la permission de le venir visiter. Sans la courageuse intervention de lord Kilwarden, président du tribunal civil, qui lutta contre l'incompétence de la cour martiale, au point d'ordonner l'arrestation du commandant militaire, Wolf-Tone eût été pendu malgré sa blessure. Ce suicide jette une triste lumière sur les principes du meneur révolutionnaire. Assurément c'était un cœur généreux, un homme supérieur, à la fois écrivain, organisateur et soldat, mais épris de cette liberté qui n'est point celle des enfants de Dieu, eût-il été pour la catholique Irlande un libérateur?

Avec cette dernière tentative de la République, finissait la luttearmée d'Érin.mais laFrance emportera la reconnaissance et l'affection du peuple irlandais.Un lien indissoluble unit pour jamais les deux nations ; sur les champs de bataille de l'indépendance irlandaise, elles ont mêlé leur sang, qui déjà tire sa source aux mêmes origines.

Hécatombe humaine. — Répression sauvage. — Abolition du parlement d'Irlande. — Acheteurs et vendus. — Une grande iniquité de l'histoire. — Attitude des catholiques. — Apparition d'O'Connell. — L'acte d'Union. — Vocation d'O'Connell. — Conspiration de Robert Emmet. — Tentative d'insurrection. — Échec et mort de Robert Emmet,

— Nouvelle phase de la lutte. — Oui était O'Connell. — Ses succès au barreau. — Le mouvement catholique. — Le clergé. — Question du veto. — L'Agitation. — O'Connell, champion des catholiques. — Sa vie privée. — Le veto et l'Émancipation. — Alarmes et foi des Irlandais. — O'Connell, chef du parti catholique. — L'émancipation et le Rappel de l'Union. — • Misère des paysans. — Découragement des partisans d'O'Connell. — Duel et expiation. — Protestants libéraux. — Georges IV en Irlande. — Abattement de l'Irlande. — L'association catholique. — Réveil. — Lutte d'O'Connell contre le gouvernement. — Puissance de l'association. — Election de Waterford. — La lutte grandit. — Candidature d'OConnell. — Le serment de suprématie.

— Élection de Clare. — Lutte suprême. — Triomphe des catholiques.

— Robert Peel et Wellinghton. — Le bill d'Émancipation. — Ses conséquences dans l'avenir. — O'Connell au parlement. — Scène historique.

— Seconde élection de Clare et nouvelle victoire. — L'Irlande est libre !

^^^^' INSURRECTION avait coûté vingt mille

LU» hommes aux Anglais et plus de cinquante mille W" aux rebelles, sans compter les femmes et les f^^^^^^ enfants massacrés et brûlés. Nous ne parlons pas des tortures ; elles précédèrent à peu près toutes les exécutions, et arrachèrent aux victimes de faux témoignages. Le juge militaire va jusqu'à chercher ses témoins dans la prison leur promettant la vie s'ils font une déclaration contraire à l'accusé ('). Mais coupable ou non, il suffit d'être accusé pour

I. Gordon (protestant anglais très hostile aux Irlandais), History of Ireland, t. ri, 391 — 402.

mériter la mort. Avoir sauvé la vie, même à un protestant au milieu des excès de la guerre civil-e, devient un crime, car cet acte dénote qu'on possédait de l'influence sur les insurgés, c'est pourquoi l'on entendit un catholique s'écrier au tribunal : « Je défie de prouver que j'ai sauvé la vie à personne (')! » Ce mot dépeint à lui seul l'atrocité sauvage de ces prétendues cours martiales. Dans leur fureur, les Anglais s'acharnent encore sur des cadavres ; à Westford, on cloua les têtes des suppliciés sur les murs extérieurs du tribunal, et leurs corps mutilés sont jetés à la rivière. L'incendie dévorait les moissons et les fermes ; on évalue à près de cent millions les dégâts commis par la soldatesque royale. Sur l'hécatombe humaine qui ensanglantait la verte Érin, les bourrasques d'automne allongeaient en crêpes de deuil la fumée de plusieurs comtés en feu.

Un historien protestant, Froude, hostile aux Irlandais, résume en ces mots la sombre histoire de cette répression : « Les meurtres et les atrocités commis par les Jacobins étaient peut-être plus nombreux que ceux commis par les Orangistes en Irlande, et comme les victimes étaient d'un rang plus élevé, ils excitèrent plus de pitié et plus d'indignation ; mais pour l'emploi de la torture les Orangistes semblent avoir atteint un degré de cruauté diabolique auquel ne s'élevèrent pas les Jacobins (^). »

C'en était fait des Irlandais-Unis ; le règne du bourreau remplaçait celui de la liberté républicaine qu'ils avaient rêvée. L'Irlande apprenait cruellement qu'il faut l'unité d'efforts et de but pour assurer le résultat d'une insurrection. Recrutée d'éléments incompatibles, protestants qui voulaient la république et catholiques qui n'avaient en vue que la liberté religieuse, repoussée par l'aristocratie, mal dirigée, mal concertée (3), il lui manqua précisément ce qui rendit possible le mouvement vendéen.

Son ennemie résolut de lui porter le coup de grâce en

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