de Beaumont
abolissant le parlement de Dublin, dont elle avait à contrecœur reconnu l'indépendance moins de vingt ans auparavant. Ce Parlement, nous l'avons vu, ne fut trop souvent qu'un instrument, et en raison de sa corruption, un instrument onéreux entre les mains de l'Angleterre. Mais comme toute assemblée humaine, il était sujet à revirement ; les bases du système vicieux sur lequel il reposait, pouvaient changer, et dans tous les cas ce Parlement demeurait le symbole de l'autonomie irlandaise. Pour un peuple « il y a peut-être quelque chose de pire que d'avoir une représentation corrompue, dit de Beaumont, c'est de n'en avoir aucune. »
Du reste, la chambre des communes renfermait dans son sein des hommes remarquables et de noble caractère autour desquels se ralliait l'opposition ; c'étaient les Burke, les Grattan, les Ponsonby, les Plunkett, tous brillants orateurs. Lorsqu'en 1799, le vice-roi Cornwallis proposa pour la pre- \ mière fois de « consolider l'édifice de la puissance britannique)!» 1 par la suppression du parlement de Dublin, il s'éleva au sein : de l'assemblée de violentes protestations. Après un débat de I vino-t heures, la motion ministérielle passa à une voix de I majorité. Il y eut des cris de fureur ; un colonel de l'armée royale,0'Donnell,déclara qu'il entrerait en insurrection ouverte à la tête de son régiment s'il était donné suite à ce vote. Plunkett s'écria qu'il lutterait jusqu'à la dernière goutte de son sang et ferait prêter à ses enfants le serment d'Annibal contre les destructeurs de la liberté de leur patrie.
Pour donner l'appui des masses populaires à sa majorité dérisoire et insuffisante, le vice-roi imagina de faire courir des pétitions au Roi en faveur de l'Union. Tout ce qui dépendait du frouvernement reçut la mission d'aider le vice-roi dans sa tournée d'agent recruteur de noms. Mais sur cinq millions d'habitants on ne put arracher par « surprise, terreur ou io-norance » que cinq mille signatures, y compris celle des détenus dans les prisons.
Pendant que s'accomplissait cette <L bouffonnerie », comme l'appelait un membre des communes, 170,000 hommes manœuvraient de tous côtés contre les meetings des opposants, qui en quelques semaines recueillaient plus de 700.000 signatures.
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Lord Castlereagh, adjoint du vice-roi, et moins scrupuleux que lui sur l'emploi des moyens, enjoignit alors aux fonctionnaires du gouvernement qui faisaient partie des communes, de voter contre l'autonomie nationale sous peine de perdre leur place, et pour faire un exemple il destitua deux ministres, sir John Parnell et sir Fitz-Gerald.Or sur 300 membres, la chambre des communes irlandaise comptait 1 16 fonctionnaires de l'Etat tandis qu'en Angleterre il n'y en avait que 52 sur 558. Des places, des pensions, des faveurs, la pairie même sont promises à ceux quise montrerontdociles. Après l'intimidation, la corruption la plus éhontée des époques de décadence. Pitt avait même fait le calcul qu'il y aurait économie à acheter en gros la conscience de ces députés dont l'Angleterre depuis longtemps trafiquait en détail. La grande opposition des Lords était dictée par l'intérêt. En effet, l'abolition du parlement allait faire disparaître leur aristocratique privilège de traitants politiques : plus de sièges à vendre aux membres des Communes. C'était amoindrir leur influence et leurs revenus, c'était les spolier. Le gouvernement donna suite à leurs réclamations ; il estima que chaque bourg représentait pour celui qui en était possesseur, la somme de 15.000 livres (375.000 frs.) ; cette somme leur fut promise à titre d'indemnité, et elle fut payée... par les finances du peuple irlandais. Plunkett dénonça en termes indignés l'ignominie de cette transaction. « On va donner 15.000 livres, s'écriait-il,à certains individus, et cela pourquoi ? Pour céder leur propriété particulière ? Non pas, mais pour abandonner les droits représentatifs du peuple irlandais. »
« Et puis, ici ou au Parlement de Westminster, vous imposerez des taxes sur les misérables enfants de ce pays pour acquitter le prix de leur propre asservissement ! Ce ne fut qu'au dernier degré de la décrépitude que la pourpre romaine fut mise à prix et l'empire du monde transféré pour une somme stipulée ; mais alors même la horde d'esclaves qui allaient passer d'un maître à l'autre n'auraient pas enduré que leur pays lui-même fût asservi par cette vente à une autre nation... Que dira le peuple d'Irlande en face d'un acte de brigandage aussi honteux, aussi effronté que celui
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qui va arracher à ses besoins, à ses misères, la somme énorme d'un million et demi de livres sterling pour solder les déserteurs qui ont trahi ses droits et ses libertés ? ».
L'étranglement de l'autonomie irlandaise se traita donc comme uneaffaire entre coupe-jarrets; etlevice-roi Cornwallis, obligé de servir d'intermédiaire aux négociations malpropres de son gouvernement.ne put s'empêcher de dire un jour : «Je me hais et me méprise à toute heure, pour m'être engagé dans une aussi vilaine besogne.» LordCastlereagh lui-même écrivait au ministère qui hésitait sur la concession des pairies :« Ce ne sera un secret pour personne que les promesses qui ont été faites ou les moyens qui ont été mis en œuvre pour procurer l'Union. Le désappointement encouragera, au lieu d'arrêter les révélations. Le seul effet d'une telle mesure de la part des ministres sera de joindre le poids de leur témoignage à celui de l'opposition pour proclamer l'ignominie des moyens par lesquels l'Union a été réalisée. »
Quand vinrent les séances qui précédèrent le vote définitif, Grattan,malade,se fit porter au parlement,où depuis deux ans ilnevoulait plus paraître.Domptant la faiblesse de son corps, il s'éleva avec tant de violence contre la majorité, qu'il s'attira un duel. Parnell, Parsons, Ponsomby réprouvaient absolument, sans réserve et pour toujours, l'odieux contrat de l'Union. Un M. Dobbs défendit la liberté de son pays en termes bibliques, étranges partout ailleurs que dans un parlement de la verte Erin: « Ce n'est pas en vain que les armes d'Irlande portent la harpe de David avec un ange en support, disait-il. Ce n'est pas en vain que la couronne apostolique est la couronne d'Irlande. Ce n'est pas en vain que le serpent et toute créature venimeuse a été banni de ce pays Oui, je le proclame à la face de cette chambre, de l'Irlande et de l'Angleterre, l'indépendance de ce royaume est inscrite dans les archives éternelles du ciel. »
Au dehors du Parlement, vingt-deux comtés sur trente se prononçaient contre l'acte d'Union, mais les catholiques n'étaient pas unanimes à le repousser. L'Épiscopat, auquel le gouvernement avait fait des ouvertures sur cette base : « Pas d'union, pas d'émancipation », était disposé avec une
grande hauteur de vues à sacrifier l'indépendance nationale à la liberté des âmes. Le clergé inférieur immola ses sentiments patriotiques non sans quelque répugnance. Or les évêques ne se doutaient pas du piège que leur tendait le ministère. On reconnut plus tard que,dans son fanatisme étroit,Georges désirait l'Union, «surtout parce qu'elle aurait fermé la porte à tout jamais à des mesures ultérieures en faveur des catholiques ».
La masse des fidèles ignorait les négociations ouvertes entre lord Castlereagh au nom de l'Angleterre et ses premiers pasteurs, tandis que les protestants anti-unionistes faisaient courir le bruit que l'Angleterre achetait les catholiques par la promesse de subsides annuels, et qu'ils étaient prêts à vendre l'existence nationale de l'Irlande, pour unplat de lentilles.
O'Connell se chargea déposer la situation de ses coreligionaires et de venger leur patriotisme. Le 13 janvier, un meeting de protestation provoqué par le barreau de Dublin se tint à la Bourse sous la menace des baïonnettes. C'est la première fois que le jeune avocat paraissait dans une réunion publique ; sa haute taille, sa physionomie expressive, sa voix qui s'affermissait et jetait des accents enflammés à mesure qu'il avançait dans son improvisation, lui attirèrent un éclatant succès. Tous les journaux parlèrent longuement de ce discours. Il révélait un orateur de premier ordre et tout un programme politique. De chaudes acclamations accueillirent les paroles suivantes : « On a dit que les catholiques étaient prêts à vendre leur pays pour un certain prix, ou, supposition plus honteuse encore, à le trahira cause de misérables animosités que le malheur des temps a fait naître. Pouvons-nous garder le silence en face d'une si odieuse calomnie?... Nous montrerons à tout ami de l'Irlande que les catholiques sont incapables de vendre leur pays. Nous déclarerons bien haut que si l'émancipation nous est offerte en échange de notre adhésion à cette mesure — et quand bien même l'émancipation après l'union serait un véritable avantage — nous rejetterions avec indignation ce marché ! Oui, que tous ceux qui sentent comme moi proclament que, si le choix nous était offert entre l'union et le rétablissement du code pénal avec toutes ses horreurs, nous
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préférerions sans hésitation la dernière alternative comme le moindre et le plus tolérable des deux maux. Pour moi, je le déclare devant Dieu, je m'en fierais plus volontiers à la justice de mes frères, les protestants d'Irlande, qui ont déjà commencé à nous affranchir, plutôt que de mettre mon pays aux pieds de l'étranger. » — Si O'Connell avait eu charge d'âmes et possédé un peu plus de théologie, il est probable qu'au lieu de faire cette trop généreuse déclaration, il se fût rangé à l'avis des Évêques.
Mais les protestations de l'Irlande entière ne comptaient pas ; d'avance la minorité du parlement se voyait écrasée par une majorité vendue. L'infâme marché était conclu. Moyennant l'indemnité aux landlords d'un million deux cent soixante mille livres sterlings (31,000,000 de francs), et des salaires en titres, bénéfices ecclésiastiques, charges et pensions, cent dix-huit voix contre soixante-treize votèrent le 26 mai 1800, l'acte qui rivait l'Irlande à son ennemie et qu'un mensonge politique appelle l' C/nïon. Kt ces mêmes hommes, vingt ans auparavant, avaient voté l'indépendance du parlement qu'ils supprimaient aujourd'hui.
Quand le président fit la motion d'usage pour obtenir l'expédition de l'acte, des membres de la minorité s'écrièrent : «Nous demandons que le bill soit brûlé par la main du bourreau !»
Les noms des 118 votants eurent le sort qu'ils méritaient; on ne les oublia point. Dans un livre intitulé : V Irlande noire et miroir national de corrnptio]i (') ils restent cloués au pilori de l'histoire.
Ceux qui trempèrent dans cette machination, vice-roi, chancelier, secrétaires et lords députés eurent conscience de leur honte, car ils détruisirent les correspondances et les papiers d'État qui y avaient rapport (■).
Ce vil marché, dont la nation vaincue payait encore le prix, provoqua l'indignation des esprits honnêtes en Angleterre (3), indignation stérile alors, mais qui soulève aujourd'hui tout un